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La ville durable par Richard Rogers

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17-Hugues Henri : Relation au lieu et ville durable chez Richard Rogers

 

En architecture et urbanisme, les relations au lieu sont anciennes et fondamentales. Elles apparurent sans doute dès l’origine, car dès lors qu’il y a eu construction de maison ou de ville, le lieu d’accueil fut sacralisé, relevant  du mythe fondateur. L’implantation sédentaire à l’ère du néolithique, a eu comme corollaire la prise en compte du site, de ses ressources, de son exposition au soleil et aux vents dominants, de sa configuration défensive, pour permettre à l’organisme qu’est la maison ou la ville de se développer et de durer. Bien plus que pour l’œuvre d’art, cette dimension organique entre la maison, la ville et le lieu fut donc déterminante et vitale. En architecture moderne, la réactualisation de cette relation au lieu est apparue avec le XX ème siècle chez Frank Llyod  Wright (1869-1959), dès les Maisons de la Prairie. Ebenezer Howard (1850-1928) fut le premier théoricien de l’anti-urbanisme et de la cité-jardin[i]. Numford Lewis (1895-1990), historien et sociologue américain né à New York, fut son héritier spirituel, tous deux par leurs écrits[ii], théorisèrent la démarche anti-urbaniste dont Frank Lloyd Wright fut le premier praticien. L’autre influence majeure pour l’évolution de Frank Lloyd Wright fut celle exercée par l’habitat traditionnel japonais découvert en voyant le Temple HO-O-Den, construit par le gouvernement japonais pour l’Exposition Colombienne de 1893 à Chicago. Parlant des Maisons de la Prairie, Wright déclare : « Si chaque maison est différente (…) Toutes au contraire, sont horizontales et par les longs bandeaux de leurs murs, par le socle qui souvent les prolonge, elles sont parfaitement intégrées au paysage dont elles semblent épouser la respiration, recueillir la sagesse et la paix »[iii]. Dans son livre célèbre, Espace, temps, architecture, Siegfried Giedon relate ce que Wright lui répondit à la question de savoir comment l’architecte modifiait le site pour si bien y intégrer la maison : « Je  ne modifie en rien le site, je construis la maison autour de la colline comme l’orbite autour de l’œil »[iv] illustrant ainsi magistralement la relation organique entre nature et culture.

Cette relation organique au lieu doit nécessairement évoluer par rapport aux enjeux contemporains, notamment ceux du développement durable et de la protection de l’environnement, donc de la planète.

Alors, la référence à Richard  Rogers n’est pas aussi paradoxale qu’elle pourrait paraître à priori compte tenu de ses réalisations les plus connues (souvent peu soucieuses de leur intégration)[v], car un certain nombre de ses écrits théoriques et de ses réalisations  manifestent chez lui la permanence de la réflexion sur un nouveau type d’intégration au site, à l’échelle du bâtiment, privé ou public, comme à celle de la ville, par rapport à l’environnement. Cette démarche s’allie au souci du développement durable, au regard des principales préoccupations du XXIe siècle, le réchauffement climatique, l’effet de serre, la fin des énergies fossiles, la menace globale d’extinction d’espèces dont l’humanité. Alors, la dimension organique de l’architecture initiée par Frank Lloyd Wright prend chez Richard Rogers une dimension planétaire quand il cite James Lovelock : « La planète n’est pas un objet inanimé. C’est un organisme vivant. La Terre, ses rochers, ses océans, son atmosphère et tout ce qui y vit ne forment qu’un seul et même grand organisme. Un système de vie holistique et cohérent, capable de se réguler et de se modifier  lui-même »[vi].

Richard Rogers part du constat que les villes sont elles-mêmes des organismes vivants qui engloutissent les ressources et rejettent des déchets. Plus elles s’étendent, plus elles dépendent de leur environnement et plus elles deviennent vulnérables aux changements : «  Elles sont à la fois notre fierté et notre fléau »[vii].  Rogers se réfère au passé de l’Humanité pour constater que toutes les civilisations urbaines antérieures se sont effondrées depuis celle de Harappa dans la vallée de l’Indus, il y a quatre mille cinq cents ans. Toutes dépendaient de trois variables : la population, l’environnement et les ressources. Il en va toujours de même actuellement. La population mondiale est de 5,8 milliards d’humains, vers 2025, elle atteindra 8,5 milliards. C’est dans les villes que la croissance est la plus forte : en 1950, 29 % de la population mondiale vivait dans les villes, 60 % au moins y vivra en 2025. Mais entre 1980 et 1990, le taux annuel de croissance urbaine mondiale a été de 4,5 % et la quasi totalité de cette croissance se retrouve dans les pays en voie de développement  du monde entier, qui ont le moins de ressources.

Il va sans dire que plus la population augmentera, plus ces problèmes de ressources et d’environnement empireront. L’érosion des sols arables est de 17 % depuis 1950, la déforestation des forêts primaires s’accélère, la qualité  de l’air s’est détériorée, la pénurie alimentaire se profile à l’horizon des années 2020, la demande mondiale en eau potable double tous les 20 ans[viii]. Le traitement des déchets est un problème mondial.

 Buckminster Fuller comme Ralph Nader ont entrevu les limites de notre société consumériste dès les années 1960: « Pour démarrer notre relevé de la position de notre vaisseau spatial Terre, nous devons admettre que la profusion de ressources immédiatement consommables, manifestement tentantes ou absolument nécessaires, nous a suffi jusqu’à présent pour continuer d’avancer malgré notre ignorance. N’étant pas forcément illimitées et de surcroît susceptibles d’être détruites, ces ressources n’ont pu répondre à nos besoins que jusqu’à ce moment critique. Cette marge d’erreurs à ses limites, tout comme le liquide nutritionnel fourni à un oiseau dans l’œuf, lui permet de parvenir à un certain type de développement et pas au-delà »[ix]

La démarche de Richard Rogers aborde donc la nécessité de rechercher un autre type de développement adapté à ces préoccupations, qui apparaissent sous forme de manifeste dans le livre Des villes pour une petite planète[x] en énumérant les principales caractéristiques de la ville durable qui sera :

  • Une ville juste, où la justice, la nourriture, l’hébergement, l’éducation et l’espoir sont distribués de manière équitable et où chacun participe au gouvernement ;
  • Une ville belle, où l’art, l’architecture et le paysage  enflamment l’imagination et émeuvent l’esprit ;
  • Une ville créatrice, où l’ouverture d’esprit et l’expérimentation mobilisent tout le potentiel de ses ressources ;
  • Une ville écologique, qui minimise son impact sur l’environnement, où le paysage et la forme bâtie sont équilibrés et où les bâtiments et les infrastructures sont sûrs et efficaces dans leur utilisation des ressources ;
  • Une ville conviviale, où le domaine public favorise le sentiment de communauté et la mobilité et où l’information s’échange à la fois face à face et électroniquement ;
  • Une ville compacte et  polycentrique, qui protège la campagne, rassemble et intègre les  communautés dans des quartiers et optimise la proximité ;
  • Une vile diversifiée, où un large éventail d’activités qui s’entrecroisent, crée de l’animation, de l’inspiration et donne naissance à une vie publique essentielle[xi].

A l’appui de ce manifeste, Ricard Rogers soutient la thèse que selon lui, le monde développé qui possède les richesses, contrôle les technologies et influence les moyens de production de manière disproportionnée – a la responsabilité de faire en sorte, et il ne peut pas y échapper, que ses villes et son économie soient durables. Pour lui, s’impose la nécessité de réduire les niveaux de consommation et de parvenir à une répartition équilibrée des richesses. Pour lui, l’enjeu principal de la ville durable est d’apporter une réduction considérable des empreintes écologiques et dangereuses des villes consuméristes. La ville durable permettra la répartition de la richesse mondiale de manière démocratique et aidera les mégalopoles des pays en voie de développement à faire face aux exigences faramineuses liées à leur propre croissance. Richard Rogers fait aussi référence à Gregory Easterbrook : « Loin de devenir une pomme de discorde au niveau mondial, l’écologie lie les nations à une préoccupation commune et c’est ce qui peut arriver de mieux aux relations internationales »[xii].

Richard Rogers  prône la mise en réseau de villes durables à travers le monde, pour partager le savoir, les technologies, les services et les ressources recyclées. Il imagine leur entente pour la mise en œuvre de politiques communes qui à la fois respectent  les cultures locales et les objectifs environnementaux communs.

Pour lui, il peut y avoir liaison, coopération et soutien entre le monde développé et celui en voie de développement. De ce fait, l’expansion du pouvoir politique des villes et la reconnaissance de leurs responsabilités sociales et écologiques pourraient refonder totalement l’approche internationale des questions environnementales.

Un exemple très contemporain peut être donné pour illustrer cette aspiration de Richard Rogers : alors que le gouvernement fédéral US de Georges Bush a toujours refusé de signer le protocole de Kyoto, quatre cent cinquante grandes villes nord-américaines et les gouvernements de plusieurs états comme la Californie, ont décidé d’appliquer les mesures du protocole de Kyoto pour réduire la pollution, la consommation d’énergies fossiles et par voie de conséquence, vont diminuer l’effet de serre.

C’est à dessein que Richard Rogers parle de réseaux de villes durables, car pour lui, les nouvelles technologies de la communication ont un rôle majeur dans cette mise en réseau des villes durables: « L’atome appartient au passé. Le symbole de la science, pour le siècle à venir, est la toile dynamique. Elle est l’archétype déployé pour représenter tout circuit, toute intelligence, toute interdépendance, toute chose sociale, économique et écologique, toute communication, toute démocratie, tout groupe, tout système étendu »[xiii].

Selon Richard Rogers, la diffusion de la connaissance sur la crise globale a permis une prise de conscience, au niveau mondial, sur le fait que notre environnement est un atout fragile et limité. Ces nouvelles technologies nous permettent d’étendre l’utilisation de cette ressource qui nous est inhérente et précieuse, l’imagination créatrice, le pouvoir du cerveau. La richesse industrielle du XX ème siècle reposait sur l’exploitation des ressources en matières premières. La richesse durable reposera sur l’exploitation de la matière grise. Le cinéaste Daniel Puttnam déclare à ce propos : « C’est indéniable, nous ne disposons que de deux sources de richesses premières, ce que nous tirons de la terre elle-même et ce que  nous produisons grâce à notre imagination créatrice. Si nous ne commençons pas à nous reposer davantage sur notre imagination que sur la terre, nous ne parviendrons pas à faire vivre une population mondiale croissante selon des normes un tant soit peu décentes, civilisées et de façon générale, comparables à travers le monde »[xiv].

Mais Richard Rogers s’inquiète surtout de la situation d’urgence extrême des pays en voie de développement. Si dit-il, le monde développé estime alarmant ses problèmes de pollution, de congestion et de dégénérescence des centres-villes, que dire des changements qui submergent le tiers-monde caractérisé par l’explosion des mégalopoles ? En 1990, 35 villes dont 22 dans les pays en voie de développement hébergeaient chacune, plus de 5 millions d’habitants. Au cours des 30 prochaines années, on estime que 2 milliards d’habitants viendront s’ajouter aux populations déjà présentes dans les villes du tiers-monde. Cette urbanisation massive entraînera une augmentation exponentielle du volume des ressources consommées, de déchets et de pollution créés. Au moins la moitié de cette population vivra dans des conditions sordides et inhumaines, comme 600 millions d’individus aujourd’hui déjà. Comment faire face si ce n’est de manière durable, avec une planification systématique de l’urbanisme, des infrastructures et des services publics ?

Pour mieux comprendre ces nécessités, Ricard Rogers  fournit des modélisations diversifiés de villes avec mise en œuvre soit d’une politique écologique soit à tout le moins,  d’une planification durable. Considérant la ville comme un organisme vivant ayant son propre métabolisme, Rogers en s’inspirant de l’écologiste urbain Herbert Girardet[xv] prône le passage écologique d’une ville à métabolisme linéaire gaspillant l’énergie fossile et générant déchets organiques, minéraux et émissions de gaz à effets de serre, à celle au métabolisme en circuit, dans laquelle les énergies sont renouvelables et  la majeure partie des déchets sont recyclés. Rogers insiste sur l’impératif de penser les villes de sorte qu’elles gèrent l’utilisation durable des ressources et pour ce faire, il est à ses yeux nécessaire, de créer une nouvelle forme d’urbanisme holistique et globale[xvi]. Pour lui, la clef de la planification durable réside dans la synergie entre citoyens, services, politiques de transport, production d’énergies renouvelables, recyclages des déchets et études d’impact sur l’environnement élargi. Il n’y aura de villes durables que si ces facteurs sont associés, dans une planification prenant en compte  l’écologie, l’économie et la sociologie  urbaines, à la participation active et motivée des habitants.

L’approche de la ville durable par Rogers réinterprète et réinvente le modèle de la ville dense. En effet, la nécessité de mettre en œuvre une économie verte, la production d’énergies renouvelables, la mise en service de transports publics propres, l’évacuation et le recyclage des eaux usées et des déchets, requièrent un urbanisme compact. La ville compacte telle que Rogers la conçoit, est une ville dense et socialement diversifiée, où les activités sociales et économiques se recoupent et où les communautés sont regroupées autour des quartiers[xvii].

Rogers prône la création de villes compactes rejetant le développement mono-fonctionnel et la suprématie de la voiture individuelle. Cette ville durable grandirait autour de centres d’activités économiques et sociales, situés aux points d’interconnexion avec les transports publics, constituant de la sorte un réseau autour duquel les quartiers peuvent se développer en pôle local. Ces pôles locaux seraient reliés entre eux par un système de transit de masses constituant un ensemble polycentrique, à l’image de Londres ou Rotterdam, dont la structure historique anticipe sur cette modélisation de  ville compacte polycentrique.

En 1991, le Maire de Shangai a chargé l’agence de Richard Rogers de concevoir la ville nouvelle de Lu Zia Sui de l’autre côté du fleuve Huangpu, comme extension de Shangai. Cette ville durable de Lu Zia Sui s’élèvera dans la nouvelle zone économique spéciale du Pudong, et sera reliée au vieux Shangai par deux ponts à travée unique les plus longs du monde et un réseau de tunnels sous le Huangpu. Destinée à accueillir des bureaux pour 500000 employés, Lu Zia Sui a été comparée au programme de Canary Wharf, réhabilitation des docks de Londres entre 1981 et 1995, transformés en nouvelle City par le gouvernement Theatcher tentant de restaurer Londres comme première place financière du monde devant Wall Street[xviii].

Richard Rogers conçoit cette vile nouvelle à l’opposé de Canary Wharf, refusant de refaire un ghetto financier privé, exclu de la vie de la ville. Il veut au contraire faire de Lu Zia Sui, un quartier diversifié de commerces et d’habitats enrichi par un réseau de places et de parcs publics, accessible principalement par les transports publics. Pour ce faire, Rogers cherche à établir des quartiers consommant la moitié de l ‘énergie d’un programme conventionnel.

Les ingénieurs en transport et environnement associés à Rogers, Ove Arup & partner’s ont calculé et planifié des mélanges d’activités et de transports pouvant réduire jusqu’à 60 % les besoins de déplacements en automobile. Le gain de surface consacrée à l’espace public multi-usage (agoras, rues  piétonnes, pistes cyclables, réseaux de parcs publics) a pour but de favoriser les activités culturelles « ouvertes »de la ville, de recréer du lien social. Une hiérarchie souple des différents modes de transport public créera une seule toile interconnectée, du seuil de sa porte aux gares et aéroports.

 Le plan radioconcentrique de Lu Zia Sui est organisé autour du parc central, à partir duquel rayonnent les douze boulevards et les trois avenues concentriques. Six grands quartiers de 80000 habitants seront regroupés autour de chaque point d’interconnexion des transports publics et reliés au réseau d’espaces publics. Toutes les hauteurs des bâtiments sont calculées de manière à former une silhouette d’ensemble de la nouvelle ville offrant le meilleur ensoleillement et la meilleure ventilation possibles, chaque bâtiment tenant compte des contraintes bioclimatiques, de manière à réduire sinon exclure le conditionnement d’air[xix].

Rogers conçoit Lu Zia Sui comme le prototype de la ville durable et conviviale pour réduire les déplacements, comme ville écologique en réduisant la consommation d’énergie fossile, en recyclant les déchets et les eaux usées, en renouvelant l’air grâce à son parc central, en climatisant naturellement les rues et les bâtiments. Le pari de Rogers et son équipe était initialement de réduire la consommation d’énergie fossile de 50 %, en fait, l’approche circulaire du métabolisme de cette ville durable permettra une économie de 70 % d’énergie fossile.

Cette modélisation de l’urbanisme durable est bien sûr rendue possible par l’utilisation de la CFAO (conception et fabrication assistées par ordinateur), qui a permis à Rogers et son équipe de calculer : les stratégies de réduction de consommation et de renouvellement d’énergies ; l’impact des besoins de déplacements ; la localisation des parkings ; l‘optimalisation de la ventilation et de l’éclairage naturels ; l’ ajustement de la mixité d’activités au sein des quartiers, pour permettre la meilleure gestion de l’énergie ; les investissements publics nécessaires pour les routes, les transports publics, les infrastructures énergétiques traitées comme des variables et estimées les unes par rapport aux autres en fonction de leurs coûts et de leur impact écologique ; la coordination des activités et l’évaluation des implications de chaque décision. Enfin, la modélisation numérique est le meilleur outil disponible pour expliquer les problèmes complexes d’urbanisme durable aux représentants officiels du gouvernement et de la ville, aux investisseurs et aux citoyens futurs utilisateurs.

Un exemple plus modeste d’urbanisme durable a été réalisé par Richard Rogers en 1994, aux Baléares, dans l’île de Majorque. Il s’agissait de concevoir et de réaliser une technopôle postindustrielle fondée sur les technologies de l’information pour 5000 personnes, basée sur des critères d’urbanisme durable. La résolution de nombreux problèmes de ressources et d’énergies renouvelables se posèrent d’emblée : comment rendre cette technopôle autonome quant à son approvisionnement en eau potable avec un climat méditerranéen ? Comment fournir de l’énergie en quantité suffisante ? Il y eut donc captage des eaux de ruissellement pour les besoins domestiques et recyclage des eaux usées pour l’irrigation ; il y eut captage des énergies solaire, éolienne et thermoélectrique pour produire des énergies renouvelables, conforme au développement durable. De plus, l’urbanisme adopté consistait en trois villages de 2000 habitants, aux maisons thermiques, semi enterrées et reliées entre elles. Le semi enfouissement des maisons permettait la régulation thermique : intérieur frais en été, chaud en hiver. Chaque village était implanté en fonction des distances à parcourir à pied ou à vélo. Un axe de liaison intercommunal était desservi par les transports en commun[xx].

Richard Rogers participe aux expériences d’urbanisme durable dans les économies en voie de développement. Il apporte ainsi son expertise au Brésil, à Curitiba, une ville de 1,8 million d’habitants, dont le maire est l’architecte Jamie Lerner qui s’est attaqué aux problèmes de sa ville dans une démarche volontariste d’urbanisme durable, en faisant face à l’expansion rapide des bidonvilles. Il a fait du développement durable et de la participation de ses habitants le principe directeur de sa politique, et de l’environnement sa priorité. En impliquant les habitants des bidonvilles dans l’assainissement de l’habitat, la conception des voies de circulation, le recyclage des eaux usées et des déchets, les favelas purent être transformées en quartiers de villes durables. Lerner et son équipe offrirent aux habitants des favelas la possibilité de vendre leurs produits maraîchers et leur artisanat dans des centres commerciaux indépendants et en échange de leur travail, d’obtenir nourriture, éducation et soins médicaux.  Cette stratégie durable ne vise pas que les favelas mais l’ensemble de Curitiba, à travers un large éventail de mesures visant à améliorer les conditions de vie de l’ensemble de la population : expansion des espaces verts dont le ratio est passé de 50 centimètres carrés par habitant à 5 mètres carrés ; développement des espaces publics multi-usages et des voies piétonnes et cyclables ; développement des transports publics avec construction de voies rapides leur étant exclusivement réservées. Lerner et son équipe ont fait transformer les friches industrielles et les carrières abandonnées de Curitiba en centres culturels paysagés et  en « université de l’environnement » où les scolaires et leurs enseignants  passent une semaine  pour apprendre comment intervenir à leur échelle dans le développement durable de leur ville et de sa région. Un opéra vitré et lacustre, un auditorium pour 25000 personnes complètent ces infrastructures. L’équipe réunie autour de Lerner et de Richard Rogers a su entraîner la population urbaine dans cette implication sans laquelle la ville durable reste un slogan[xxi].

 Le but que Richard Rogers vise est d’atteindre un nouvel équilibre durable et dynamique entre la société, les villes et la nature. En ce sens, il rejoint tout à fait les préoccupations de Jean Nouvel qui déclare : « Nous sommes quelques-uns à considérer que l’architecte ne peut se désintéresser du sort du plus grand nombre d’entre nous. Qu’il doit réfléchir et qu’il doit agir. Nous sommes trop peu à nous étonner qu’il y ait si peu d’architectes dans les débats et les rencontres sur le développement durable ». Jean Nouvel reconnaît à Richard  Rogers le mérite d’avoir été l’un des premiers architectes à refuser le scandaleux déséquilibre Nord-Sud, à s’impliquer, à réfléchir et à proposer pour avancer dans la résolution indispensable de ce défi et voit en lui : « Un éclaireur, un homme courageux qui part devant et revient dire ce qu’il a entrevu pour permettre aux autres de mieux avancer »[xxii].

 

 

[i] Ebenezer Howard : To morrow, a Paceful Path to Real Reform, (1898), non traduit en français.

[ii] Numford Lewis : Technique et civilisation  (Technics and Civilization , 1934, éd. franç. 1950), The Culture of Cities  (1938) dans lequel il érige de façon sans doute excessive la ville médiévale en modèle, The Condition of Man  (1944). City Development  (1945), The Highway and the City  (1963), The Urban Prospect  (1968) et surtout La Cité à travers l’histoire  (The City in History , 1961), traduit en français en 1964.

[iii] Frank Lloyd Wright : Vers une  architecture organique, éd. Wasmuth, Berlin, 1911, p.48.

[iv] Siegfried Giedon : Espace, temps, architecture, éd. Denoël, Paris, 1967, p. 168.

[v] Ricard Rogers: Centre Georges Pompidou (avec Renzo Piano), Paris 1971-1977, Usine Fleetguard, Quimper, 1979-198, Headquarters Lloyd’s Bank, Londres, 1978-1986, Palais de justice, Bordeaux, 1993-1996.

[vi] James Lovelock : The Age of Gaïa, éd. Oxford Unversity Press, 1988.

[vii] Sir Crispin Tickell: Climatic Change and World Affairs, New Economist, Londres, 2000.

[viii] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, éd. Le Monitor, Evreux, 2000.

[ix] Buckminster Fuler : Mode d’emploi de la planète Terre, 1965.

[x] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p. 120.

[xi] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p. 203.

[xii] Gregory Easterbrook : A moment on the Earth, éd.Pinguin Book,1995.

[xiii] Kevin Kelly : Hors contrôle, éd. Four Estate,1995.

[xiv] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p.178.

[xv] Herbert Girardet :The Gaïa Atas of Cities, éd. Gaïa Bok, 1992.

[xvi] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit. p. 202.

[xvii] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit p. 189.

[xviii] Richard Burdett : Richard Rogers, œuvres et projets,  éd. Gallimard- Electa, Paris 1996,p. 257.

[xix] Richard Burdett : Richard Rogers, œuvres et projets,Op. Cit. p. 258.

[xx] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p. 128.

[xxi] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p. 133.

[xxii] Richard Rogers &Philip Gumuchdjian : des villes pour une petite planète, op. cit., p.216.


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