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Testament du libre penseur espagnol

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Hugues HENRI

 

 

 

 

Testament du libre penseur espagnol.

Hugues HENRI

 

 

1 - Les déchirements de la guerre d’Espagne :

 

Pourquoi l’Espagne ?

Ma passion pour l’Histoire contemporaine fut d’abord celle de l’Espagne qui était donc déjà là à travers Pilar et Olivia mes amours ibériques et les témoignages de mes copains espagnols de l’école communale. Mon rapport étroit à l’Espagne était surtout indissociable de mes discussions privilégiées avec ma Mamée, Rosa, ma grand-mère paternelle qui était originaire de Figueras en Catalogne espagnole, avec qui je passai des vacances enchantées, en compagnie de cette femme généreuse et attentive qui m’accordait tout son temps et sa protection car elle habitait loin de mes parents, ménageant sans le savoir un répit providentiel pour son petit fils. Rosa était partisane du statut d’autonomie catalane et farouchement républicaine et ne cachait pas ses convictions libertaires. Elle me parlait souvent de ce pays fier de son histoire, de sa langue et de sa culture, à moi son petit "Gabache"[1] auquel elle apprit des comptines et des chansons catalanes, pour lui transmettre ce lien. Elle me raconta son déchirement pendant et après la guerre d’Espagne, quand tous les malheurs s’abattirent sur son pays et ses parents, dont certains avaient succombé ou disparu. Par ailleurs, elle me raconta ce qui fut pour elle et des millions d’Espagnols et de Catalans l’expérience inoubliable d’une utopie vécue, celle de la révolution anarchiste qui fut occultée par les désastres de la guerre d’Espagne. Un autre monde y avait vu le jour, inouï, une société sans classe, sans inégalité sociale, sans flic, sans patron, sans juge, sans curé et parfois même sans argent ! Quand Rosa en parlait, la passion se rallumait dans ses yeux et dans sa voix, elle revivait cet espoir immense qui l’avait habité et me le communiquait: un autre monde était possible, car il avait déjà eu lieu !

 Une Utopie en action :

Je sais que la guerre d'Espagne entre 1936 et 1939 a suscité de telles passions qu'aujourd'hui encore des milliers d'hommes et de femmes veulent conserver ou retrouver la mémoire de ce passé de bruit et de fureur. Au-delà du naufrage d'une république avortée, ma Mamée me raconta que l’on assista en effet en Espagne à la confrontation de tous les totalitarismes déjà nés ou en gestation : fascisme aux multiples visages italien, portugais, espagnol et allemand, socialisme révolutionnaire, communisme stalinien, intégrisme catholique sous les espèces d'une douteuse "Croisade contre l’Antéchrist". Mais ma grand-mère insistait sur le fait que : _ La guerre civile espagnole éclipsa une révolution méconnue qui a concerné des centaines de milliers de gens et des régions entières : la révolution anarchiste et autogestionnaire en Catalogne et en Aragon entre 1936 et 1938. Historiquement, ces deux régions étaient des foyers libertaires, dont la prise de pouvoir révolutionnaire fut accélérée par l’éclatement de l’insurrection fasciste du 17 juillet 1936 dans toutes les régions d’Espagne, à partir du Maroc et des Canaries.

Cette révolution libertaire était sans commune mesure avec les expériences modestes du passé comme les tentatives des saint-simoniens et fouriéristes[2] du XIXe siècle avec le phalanstère de Godin à Guise, ou celui d’Owen à New Harmony et celles plus importantes historiquement des Communes révolutionnaires de Paris, Marseille, Lyon, Narbonne, Saint-Étienne, Toulouse, Grenoble et Limoges en mars 1871. Rosa ajoutait que la société libertaire que la révolution instaura en Espagne était fondamentalement différente du régime de l’URSS et de la société soviétique, par ses fondements antitotalitaires. Cette société révolutionnaire ressemblait par contre à la Makhnovchtchina, société libertaire fondée en Ukraine par Nestor Makhno et ses partisans anarchistes entre 1917 et 1921, qui fut en butte d’abord aux attaques des Armées Blanches[3] d’Anton Ivanovitch Dénikine et ensuite à celles de l’Armée Rouge dirigée par Léon Trotski qui la détruisit systématiquement, malgré l’aide décisive que lui avait apportée auparavant l’armée insurrectionnelle de Makhno contre les Blancs de Dénikine et du général Wrangel. Après leur défaite, Makhno et quelques survivants durent s’enfuir en Roumanie[4] puis finir par échouer en France, pour échapper à la féroce répression bolchévique.

Selon moi, cette révolution libertaire espagnole mérite mieux que le silence auquel l'ont volontairement condamné l'Espagne franquiste après sa victoire, mais aussi la république espagnole après sa défaite, par une sorte d'accord tacite très rarement rompu. Aragon, Catalogne, Levant, Nouvelle-Castille furent les noms de ces pays de "l’utopie fraternelle" qui, depuis Thomas More, son inventeur, avaient suscité les rêves des humanistes et des rêveurs. Aux derniers jours de juillet 1936, la révolution anarchiste surgit par une véritable génération spontanée dans quelques dizaines de villages aragonais qui se dotèrent de "communes libres" nées d'assemblées générales. Celles-ci, dans la plupart des cas, n'attendirent pas l'irruption des colonnes anarchistes parties de Barcelone, même si leur passage et la pression inquiétante qu'elles exerçaient sur les populations purent décider quelques hésitants à se rallier aux "collectivisations" en cours.

Mamée  Rosa me raconta : _ Ces anarchistes aragonais se trouvaient dans une situation dont, quelques mois plus tôt, en mai 1936, lors du congrès de Saragosse, ils n'auraient pas osé rêver. L'État républicain s'était évanoui face au coup d’état franquiste, les grands propriétaires étaient morts ou en fuite, terrorisés par l'annonce de l'arrivée des "colonnes anarchistes". La plupart des collectivités aragonaises se formèrent donc dès juillet et août 1936. La Catalogne, le Levant, la Nouvelle-Castille suivirent, avec quelques semaines de retard. Au printemps 1937, avant la crise de mai, couronnée par les évènements sanglants de Barcelone[5], 450 communes sur les quelque 600 que comptait l'Aragon républicain, soit l'est de la province allant d'Ainsa à Alcaniz, avaient adhéré à la Fédération régionale des collectivités ; elles rassemblaient 433.000 habitants, soit 85 % environ de la population en cause. Quoique importante en Catalogne, au Levant, en Nouvelle-Castille et dans la province andalouse de Jaen, la collectivisation n'atteignit jamais un tel niveau. Selon Aurora Bosch[6], la superficie expropriée de terres dites "utiles" fut de 65 % dans la province de Jaen, 56,9 % dans celle de Ciudad Real, 33,5% dans celle d'Albacete et seulement 13,18% dans le Pays valencien où un tiers seulement des terres expropriées fut réparti en 353 collectivités[7].

Cette floraison d'expériences de collectivisation est moins surprenante qu'il n'y paraît au premier abord. Gerald Brenan[8] a rappelé plusieurs cas de communes rurales très antérieures à l'apparition des thèses anarchistes: la municipalité de Llanabes, dans le Leon, procurait gratuitement aux habitants, à la fin du XVIIIe siècle, les services du chirurgien, du pharmacien, du berger, du forgeron, et jusqu'aux bulles du Pape, avec un contingent d'indulgences. Les communautés pastorales de Navarre et du haut Aragon, ainsi le Baztan, le Roncal, le Salazar, l’Anso, dès la fin du Moyen Âge, exploitaient en commun pâturages et troupeaux et concluaient avec les communautés des vallées françaises des traités de "lies et passeries"[9], sans se soucier de la politique de leurs rois respectifs et sans que cette démocratie directe dût quoi que ce fût à l'anarchisme ou au socialisme.

En revanche, ma Mamée insista sur le fait que : _ Ce furent les Communes de Paris[10] Lyon, Marseille et Toulouse en 1871, qui déclenchèrent les Mouvements libertaires en Andalousie à Malaga, Séville, Grenade et Cordoue, où se constituèrent des cantons indépendants inspirés des idées de Pi i Margall[11]. Il s'agissait bien dans ces cas de mouvements politiques, animés d'un anticléricalisme violent et de la conviction de l'injustice fondamentale de tout pouvoir. En 1898, Joaquin Costa[12] rappela l'ancienneté et l'enracinement des traditions du communautarisme agraire en Espagne. Ma Mamée me parlait souvent de l'exemple original de la communauté de pêcheurs du Port de la Selva en Catalogne, dont la Constitution fut élaborée en 1929. Cette république libertaire en miniature réalisait l'idéal de nombreux villages de Catalogne, d'Andalousie ou de Castille; elle s'était organisée selon les principes coopératifs d'un disciple de Fourier, Fernando Garrido. Le village voisin de Cadaquès avait vécu une expérience comparable au XVIe siècle. Port de la Selva n'avait pas de lien direct avec l'anarchisme ou le socialisme politique, à la différence des quelques villages d'Aragon et de la Rioja qui, dès le 8 décembre 1933, proclamèrent le "communisme libertaire", éruption éphémère car elle ne dura que quatre jours, comme le raconte Bartolomé Bennassar[13].

Variables et limites de cette révolution libertaire :

Lorsque Frantz Borkenau assure que Barcelone fut "le bastion de l'Espagne soviétique", il entend l'adjectif "soviétique" en son sens originel : quand ce sont les conseils d'ouvriers et de soldats qui organisent la société, comme lors de la 1e révolution russe en 1905, sans être aucunement noyautés par un parti-état stalinien. La vague révolutionnaire dont le déclenchement fut spontané, bien évidemment soutenue par la CNT[14], n'avait, en effet, rien à voir avec la révolution bolchevique. La CNT avait décidé lors du congrès de Saragosse, en juin 1922, d'abandonner la IIIe Internationale, c’est-à-dire l’Internationale Communiste, sur les recommandations d'Angel Pestana, délégué CNT en URSS et d'un anarchiste français, Gaston Leval, revenus en 1920 et 1921 fort déçus de leur séjour en URSS, notamment après la répression sanglante de la Commune de Kronstadt[15] en 1921, par l’armée rouge de Léon Trotski, équivalent bolchevique de la "Semaine sanglante" quand l’armée versaillaise de 135000 soldats sous les ordres du Maréchal Mac Mahon, liquida la Commune de Paris en mai 1871[16].

Par ailleurs, ma grand-mère insistait sur les motivations des paysans anarchistes de l’Aragon. Ce mouvement ne devait rien aux impulsions ou à l'intervention d'un État central en déliquescence, et il ne faisait pas l'obligation aux petits propriétaires ou aux travailleurs indépendants d'entrer dans les communautés. La collectivisation, rarement totale, même en Aragon, fut minoritaire en Catalogne et plus encore dans le Levant. Les grands propriétaires avaient été exclus d’entrée de jeu, éliminés ou mis en fuite, victimes d'un "terrorisme de masse" qui "liquida" pareillement officiers, gardes, phalangistes et Señoritos[17]. Les exécutions sommaires, souvent atroces, des "ennemis de classe", auxquelles contribuèrent largement certains éléments incontrôlés des colonnes de Durruti[18], sont les crimes de l'extrémisme "libertaire" dont, par ailleurs, l'action sociale et culturelle fut souvent remarquable et le bilan économique honorable, quoique très divers et parfois négatif dans l'industrie.

Ma grand-mère me parla de l’été 1936 : _ En Aragon et en Nouvelle-Castille dès l’été 1936, les collectivités anarchistes durent s'organiser dans l'urgence car c'était le temps des moissons. Il fallut donc, au prix d'un effort énorme, assurer les récoltes et, simultanément, définir un mode de travail, prévoir les rémunérations et la répartition des biens, administrer la vie sociale et les loisirs, les relations avec les autres collectivités, etc.

Ma Mamée me raconta ce qui se passa alors à Barcelone : _ Après leur victoire sur l’insurrection militaro-fasciste à Barcelone[19], les anarchistes de la CNT[20] et de la FAI[21], quoique les plus forts[22], acceptèrent sous l'impulsion d'Abad de Santillan et de Garcia Oliver, leurs dirigeants les plus respectés, de collaborer avec le président Luis Companys[23] au sein d’une Junte de gouvernement avec la gauche républicaine catalane, le POUM[24] et le PSUC[25], assistée d'un comité central des milices antifascistes où dominaient celles de la CNT. Rosa me déclara que la situation était plus claire en Aragon : _ Il en alla autrement en Aragon où l'influence de la CNT était presque exclusive. Dès la fin septembre 1936, la centrale provoqua la création d'un Conseil de Défense d'Aragon, présidé par Joaquin Ascaso, frère de Francisco Ascaro[26]. Il était composé exclusivement d'ouvriers, d'artisans et d'instituteurs, et, curieusement, ne comptait que peu d'agriculteurs. Cette expression de la volonté révolutionnaire des Aragonais, véritable gouvernement régional, entendait mettre fin aux abus des colonnes anarchistes et favoriser les communications et la coopération entre les communes tentées par l'autarcie.

Ma Mamée me décrivit la création du Conseil de Défense à Bujaraloz contre l'avis des communistes auquel le mouvement échappait déjà : le Conseil suscita la convocation d'un congrès des collectivités aragonaises qui se tint à Caspe les 14 et 15 février 1937. José Borras, qui fut le secrétaire des collectivités de la comarque de Pina de Ebro, bourg dont la plupart des habitants adhérèrent à la collectivisation, affirmait que les résolutions du Conseil furent : _ La tentative la plus audacieuse de révolution sociale, libre et autogestionnaire réalisée en Espagne[27].

Borras ajoutait : _ Dans un grand nombre des 600 villages de l'Aragon républicain, on vécut en régime de communisme libertaire des premiers jours d'août 1936 jusqu'à la fin août 1937[28]. L'unique pouvoir ou, pour mieux dire, l'organe administratif unique était la commune. Elle était dirigée par un comité révolutionnaire, nommé en assemblée générale par tous les habitants et révocable par elle à tout moment. Durant toute cette période, ces villages vécurent hors de toute relation ou dépendance du pouvoir central, sans police ni garde civile, sans tribunaux, sans appareil politico-administratif bureaucratique, sans capitalistes et sans patrons, sans argent, sans Eglise et sans impôts. Borras remarquait que ce nouveau régime, loin de favoriser délinquance et désordre, instaura la paix sociale grâce à la socialisation de la richesse et des moyens de production[29].

Pour moi, la réalité de la "révolution libertaire" dans les anciens États de la Couronne d'Aragon[30], en Nouvelle-Castille et dans une partie de l'Andalousie intérieure ne fait aucun doute. Je peux même affirmer que ce fut la tentative de révolution la plus profonde et la plus complète jamais effectuée en Europe. Ce fut un mouvement messianique dont l'ambition politique, économique, sociale et éthique, formulée ou non, était la naissance de l'"Homme nouveau". Elle visait tout à la fois la nature et les formes de désignation des pouvoirs de décision, l'organisation du travail et la répartition de ses fruits, l'éducation, la culture et les loisirs. Elle désapprouvait entièrement les projets de réforme agraire plus convenus, tels que ceux de Pascual Carrion[31], qui préconisait le partage de ces grands domaines latifondiaires pour faire accéder les journaliers à la propriété et avait inspiré la loi de réforme agraire présentée sans succès par la République aux Cortes de 1932.

Il me faut admettre que la coordination piétinait souvent : la collectivisation péchait principalement par l'absence de définition et le mauvais fonctionnement de la relation devant unir les différentes communes entre elles et avec les unités de production demeurées dans le système capitaliste. Ma grand-mère se désolait aussi parce que la révolution ignorait la promotion des femmes, en dépit de la prétention anarchiste d'éradiquer le machisme. En outre, cette révolution se montrait intolérante en matière de mœurs, de loisirs et de pratique religieuse. Dans les collectivités anarchistes, le culte fut banni et les églises et couvents, souvent conservés pour leur valeur architecturale, furent affectés à d'autres usages collectifs. La relation du pouvoir à la violence ne fut pas vraiment envisagée, peut-être parce que l'expérience se déroulait dans un pays en guerre.

Visage rural de l’Utopie et collectivisation des campagnes :

J’appris ultérieurement qu’il existait en Aragon une tradition collective ancienne : _ Dans les campagnes aragonaises, la révolution était favorisée par une forte tradition de collectivisme agraire enracinée dans la conscience collective, et par 1'hostilité du prolétariat agricole envers les grands propriétaires et leurs régisseurs. Cela explique la grande diversité des processus de formation des collectivités. Examinant le cas de 22 d'entre elles, pour lesquelles il dispose de données abondantes, Walter Bernecker[32], en dénombre 5 formées à l'initiative exclusive des propriétaires, 3 après expropriation des terres et 4 par combinaison de ces deux systèmes. Il n'a pu déterminer la genèse exacte des 10 autres. Le même auteur rappelle que des assemblées générales furent convoquées immédiatement après "la fuite ou l'exécution des grands propriétaires". Il constate d'autre part qu'en Catalogne les 98 collectivités à propos desquelles on dispose d'une documentation suffisante furent formées grâce aux petits propriétaires dont les terres constituèrent le gros des surfaces mises en exploitation collective. Selon moi, le caractère "libertaire" des collectivisations apparaissait dans la diversité des solutions retenues par les comarques, même lorsque les structures agraires, les effectifs de la population, les méthodes de culture étaient comparables. Cette diversité est patente dans les règlements établis par les statuts. Encore faut-il préciser que certaines collectivités refusèrent de s'en donner; ce fut le cas des dix-neuf localités collectivisées de la comarque de Mas de la Mata, affirmant vouloir que rien ne vînt réduire leur liberté de décision. Lorsqu'ils existaient, ces statuts insistaient sur le caractère volontaire de l'adhésion à la collectivité et sur la possibilité de la quitter à tout moment selon des modalités variables, liberté sans doute plus théorique que réelle. L'assemblée générale, proclamée souveraine, élisait un exécutif qui, sous des noms très divers, jouissait de compétences étendues mais était révocable en permanence selon le principe de la démocratie directe.

L'assemblée décidait du niveau de la collectivisation, souvent intégrale ou très poussée en Aragon. José Borras en donne de nombreux exemples concordant à des nuances près avec les résultats obtenus par Bernecker : ainsi, la collectivisation fut totale à Alcolea del Cinca, Bujaraloz, Lagunarrota, Muniesa et Pefialva jusqu'en août 1937 (date de dissolution forcée des collectivités par l’armée gouvernementale commandée par le général communiste Lister). Elle fut intégrale dans 28 des 35 villages de la comarque de Binefar, presque complète à Alcorisa et Calanda.

  En revanche, dans la comarque de Graus, sur 43 villages, un seul choisit la collectivisation intégrale, 9 autres un taux de collectivisation proche de 50 %, et les autres un taux faible. À Monzon et Barbastro, la collectivisation fut très minoritaire. Cela dit, ma grand-mère insistait sur le fait qu’il est tout à fait erroné de soutenir qu'elle ait été imposée en provoquant la haine des paysans envers le Conseil d'Aragon, comme l'a prétendu Gabriel Jackson[33] qui connaissait fort mal la région.

Ma grand-mère me précisa aussi la chose suivante : _ La collectivisation des campagnes fut moins poussée en Catalogne et, surtout, au Levant, dans la région de Valence. Dans les huertas valenciennes où prévalaient la petite et la moyenne propriété et la culture intensive, le terme même était à l'index. Ni la paysannerie, ni les techniciens de l'IRA[34]  ne jugeaient la formule adaptée à l'économie agraire valencienne.

Pour la CNT, il était clair qu’en pleine saison des récoltes d'oignons, de riz, de raisins et de certains agrumes, il ne pouvait être question de désorganiser un secteur économique vital pour la région. Les syndicats socialisèrent les terres confisquées à la suite de la fuite de leurs propriétaires, mais ils respectèrent la petite propriété et le système de salariat de la huerta, et cela alors qu'en Aragon l'emploi de salariés par les propriétaires qui avaient refusé d'adhérer aux collectivités était formellement interdit. Les paysans de la huerta souhaitaient pour la plupart que les terres confisquées fussent réparties entre les petits propriétaires.

Révolution libertaire et question monétaire :

 Dans le Secano valencien, la révolution fut souvent, du moins au début, aussi radicale que dans les bassins de l'Èbre ou du Cinca. Les comités révolutionnaires des villages de tradition anarchiste comme Pedralba, Alfara del Patriarca, Alcora, Llombay ou Bugarra entreprirent d'emblée de construire la société rêvée par le communisme libertaire. Ils organisèrent l'exploitation collective de la terre, instituèrent le salaire familial, abolirent le commerce privé et la monnaie, éditèrent des cartes familiales de ravitaillement et des tickets et bons appelés "Vales", imposèrent la gratuité des services publics pour le logement, l'adduction d'eau, l'éclairage, la santé, l'enseignement et même les enterrements. En revanche, l'économie monétaire fut rarement supprimée en Catalogne (seulement 98 cas bien connus) : elle fut toujours maintenue pour le règlement des transactions avec l'extérieur. Les anarchistes catalans prirent conscience assez rapidement que la suppression de la monnaie était, selon l'expression de Federica Montseny[35], une marque d'"infantilisme révolutionnaire".

Ma grand-mère me confia : _ En Aragon, les comités exécutifs des collectivités étaient composés en majorité de représentants de la CNT et de 1'UGT, mais comptaient peu de militants des partis du Front Populaire. Les membres de ces comités, exerçant leurs fonctions à titre bénévole, n'étaient pas dispensés ni déchargés de leurs obligations de travail. Le comité gérait le système monétaire adopté par la collectivité: maintien de la monnaie officielle ou, le plus souvent pendant les premiers mois, de la monnaie locale appelée "Assignat", imprimée par les soins de la commune. Dans certains districts, comme dans la comarque de Mas de la Mata (19 villages), au nord de Teruel, toute monnaie disparut, ce qui impliqua la socialisation à peu près complète des commerces, artisanats et services: boulangers ou bouchers, bourreliers, tailleurs, charpentiers ou forgerons furent qualifiés de "communaux" ou de "collectifs", comme le magasin du matériel agricole ou la distillerie locale. Bien entendu, l'accès à la bibliothèque populaire et aux spectacles était gratuit.

Dans les comités exécutifs il y eut de nombreux débats autour de la question de la rémunération des travailleurs. Ces comités étaient chargé de la distribution des biens et des services, ce qui donna lieu à de grands débats et à de nombreuses expériences. Fallait-il adopter le principe "À chacun selon ses besoins" ou considérer que cet idéal serait appliqué dans une étape ultérieure et se contenter, dans un premier temps du "À chacun selon son travail", principe lui-même d'application souple, puisqu'on avait le choix entre salaire individuel et salaire familial ? Dans les 98 collectivités catalanes citées plus haut, Bernecker a recensé 18 cas du premier et 31 du second, une quinzaine ayant choisi le système de rémunération en fonction de la récolte et trois "selon les besoins". Ma Mamée dénonçait le fait que les salaires "individuels" étaient eux-mêmes fort différents, celui de l'homme étant toujours très supérieur à celui de la femme: près du double à Cabrera de Mataro, le double à Verdù, le quadruple à Banyeres de Peñedes. La généreuse tentative de liberté d'approvisionnement "Toma del monton!"[36], donna des résultats décevants à Fraga et Alcoriza et dut être abandonnée.

Bernecker relève ces disparités: _ Le salaire familial lui-même comportait au début autant de variantes que de cas. En Catalogne, une assemblée plénière régionale des syndicats se réunit le 24 septembre 1936 pour définir une norme qui modulait ce salaire de la façon suivante : 50 % au titre du chef de famille; 50 % pour le deuxième membre ; 15 % au titre du troisième et 10 % pour chaque personne supplémentaire. Ma Mamée s’élevait contre le fait que les femmes célibataires demeuraient dans une condition très subalterne puisque, non mariées et ne résidant pas chez leurs parents, elles n'étaient pas même prises en compte.

Visage urbain de l’utopie et collectivisation industrielle :

J’insiste sur le fait qu’à la lecture des auteurs qui se sont voués à l'étude de cet épisode insolite de l'histoire contemporaine, notamment Walter Bernecker à qui l'on doit le travail le plus abouti, il devient évident que la révolution n'a pas été le fruit d'un modèle divulgué par la CNT, et qu'elle ne s'est pas soumise à des figures imposées. Dans les villes industrielles de Catalogne, la confiscation des usines, des ateliers et de leurs outils de production se produisit dès la défaite initiale dans ces régions, du Movimiento Nacionalista[37]. Elle était le fruit d'un antagonisme de classes exacerbé qui donna lieu à des règlements de comptes et à des violences très souvent meurtrières. L'expropriation des industries et des services (transports, eau, électricité) fut générale et concerna même les spectacles et les salons de coiffure. Bernecker note qu’en Catalogne, on peut dire que l'industrie passa en bloc aux mains des travailleurs. Les révolutionnaires firent une exception pour la plus importante fabrique de soie artificielle de Barcelone, La Seda, parce que la majeure partie du capital appartenait à une société hollandaise, la Hollandische Kunstzijde Unie, de Breda: l'usine fut placée sous le contrôle d'un comité composé de cinq permanents CNT et de cinq UGT[38] .

Bernecker précise : _ A Valence, où il n'y avait pas eu de soulèvement armé mais où nombre de patrons avaient pris la fuite, l'expropriation des chantiers navals, des services de distribution d'eau et d'énergie, des transports publics, de la construction, des industries chimiques et textiles fut immédiate. Les usines textiles furent occupées, confisquées et socialisées, sous le contrôle de 39 "comités mixtes de fabrique" UGT-CNT. À Alcoy, où les industries traversaient une crise grave et connaissaient un chômage technique important, une collaboration originale entre patrons et syndicats de la métallurgie fut sanctionnée, le 31 août, par la signature d' "actes de socialisation". Les industries papetières et textiles furent socialisées en septembre, les patrons étant privés de leurs biens mais conservant emploi et salaire dans leurs anciennes usines. Le syndicat CNT prit en charge la direction des 129 usines ou ateliers textiles. Un processus analogue se déroula en partie à Elda, la "ville de la chaussure". À Alicante selon Bartolomé Bennassar, les conserveries, la confection, la construction et la boulangerie furent socialisées selon des formules diverses. Signalons enfin, à Gijon, où la CNT était dominante, la collectivisation de la flotte de pêche et des conserveries de poisson.

Contrôle économique et planification industrielle par l’autogestion :

Il m’a toujours semblé étrange, ce mépris dont la révolution espagnole fit montre à l'égard de la conjoncture économique. Non que les anarchistes aient conçu leur projet contre l'économie: je dirais plutôt qu'ils ne se sont pas souciés des conditions très particulières dans lesquelles ils engageaient leur processus de socialisation. Rien ne le montre mieux que le cas des industries textiles, notamment cotonnières, de Catalogne où elles représentaient la moitié de la production industrielle. La CNT contrôlait 170.000 des 230.000 travailleurs de ce secteur, répartis entre 20.000 entreprises de tailles très diverses. L'une des plus importantes, la Espafia industrial, employait 2.000 ouvriers.

J’ai appris qu’à la mi-septembre 1936, les syndicats CNT et UGT avaient créé un comité central de contrôle de l'économie textile qui décida en janvier 1937 la collectivisation totale du secteur, à l'exception, comme on l'a vu plus haut, de l'entreprise La Seda. La moitié des patrons s'étaient mis à l'abri, 40 % avaient été "éliminés de la sphère sociale" -les 10 % restants étaient employés comme salariés dans leur ancienne entreprise. Les décrets de collectivisation organisèrent un conseil général qui supervisait l'importation et la distribution des matières premières, l'exportation des produits finis, les prix et les salaires. Dans ce cas, la CNT n'hésita pas à installer un système centralisé et planifié. Les objectifs, suppression du capitalisme privé et passage à la l'entreprise collective, n'en étaient pas moins clairement affirmés.

Imaginez combien les circonstances ne pouvaient pas être plus défavorables : la baisse du cours de la peseta sur le marché des changes enchérissait le coton; les conquêtes territoriales des troupes nationalistes supprimaient plusieurs des débouchés habituels en Galice, Andalousie, Aragon et Castille. Pour comble de malchance, en Catalogne même, on proscrivait les vêtements "bourgeois" au profit du bleu de travail et du "vestiaire prolétarien". À l'exception de quelques femmes et d'étrangers, il n'y avait plus de gens "bien habillés". La reconversion dans la production d'uniformes pour l'armée populaire n'était pas facile et demandait du temps. L'industrie catalane utilisa du lin, du chanvre, voire des genêts comme substituts du jute. La situation était un peu moins mauvaise pour les industries lainières de Sabadell et Tarrasa, la matière première pouvant venir de régions encore sous domination de la République.

Bernecker le rappelait fort justement : _ Les salaires avaient été augmentés en 1936 de 15 à 20 % et la semaine de travail réduite à 40 heures. En sens inverse, il est vrai qu'en dépit du maintien, contraire aux principes égalitaristes, d'une certaine hiérarchie dans certaines entreprises, les profits des patrons et les dividendes des actionnaires avaient été supprimés. En outre, les efforts de rationalisation et l'enthousiasme des travailleurs permirent une augmentation de la productivité. Cependant, les résultats ne parlent pas en faveur de la collectivisation de l'économie, malgré les capacités remarquables d'adaptation des ouvriers.

L'indice de production du textile catalan est éloquent: pour une base 100 en janvier 1936, il est encore à 83 en mai, puis il tombe à 39 en janvier 1937, 33 en février et mars et, après une légère remontée en avril 1937, chute à 29 en mai et glisse encore, en dépit de quelques sursauts, de juin à octobre; il n'est plus que de 24 en novembre et de 20 en décembre 1937. François Godicheau[39] signale que dans certaines usines, faute de matières premières ou de ventes suffisantes, il fallut instituer la semaine de trois jours, et les prestations de l'assurance maladie furent diminuées. Mais, à l'heure de la suppression du capitalisme, il ne paraissait pas concevable d'épargner la révolution pour des raisons conjoncturelles à plus de la moitié du secteur industriel catalan. Toutefois, la collectivisation d’autres industries fut beaucoup plus réussie, comme par exemple celle des usines d’automobiles Hispano-Suiza qui se reconvertirent dans l’industrie d’armement et la fabrication de véhicules blindés.

Bernecker indiqua que la socialisation ne fut pas toujours aussi difficile. À Alcoy, ville de 45000 habitants proche d'Alicante où la CNT comptait 17.000 adhérents contre 3.000 seulement à l'UGT, les 43 ateliers ou usines de l'industrie métallurgique locale étaient, à la veille du soulèvement, soumis à un chômage technique sévère et ne travaillaient plus que trois ou quatre jours par semaine. La demande de matériel pour la vinification et les entreprises d'oléagineux, spécialités du lieu, s'était effondrée.

Après l’échec du soulèvement fasciste, syndicats et patrons en difficulté s'entendirent pour créer, le 31 août, les IMAS[40], dirigées par un comité de onze membres dont trois anciens patrons et deux ex-gérants. Elles se reconvertirent à marche forcée dans l'industrie d'armement et Alcoy fabriqua des obus de 37, de 155 et 105 mm pour les milices antifascistes, puis pour l’armée populaire gouvernementale tout en mettant en place une protection sociale remarquable contre les accidents, la maladie et le chômage.

Les entreprises textiles les plus importantes de la ville, dont beaucoup étaient au bord de la faillite en juillet 1936, passèrent le 14 septembre sous le contrôle direct de la CNT qui entendait : _ S'emparer de la direction des entreprises et transformer la société tout entière. Une centaine d'établissements, qui employaient plus de 6.400 ouvriers des deux sexes, furent désormais contrôlés par les comités de gestion. Les patrons aux abois ne cherchèrent pas à s'opposer à l'expropriation, et plusieurs d'entre eux collaborèrent activement. Le problème des matières premières était beaucoup moins aigu qu'en catalogne, et il semble que la socialisation fut un succès. La production qui, lors du premier semestre 1936, s'était abaissée nettement au-dessous des niveaux des années précédentes les dépassa largement au cours du premier semestre 1937. Les boulangeries subirent la même transformation que l'industrie textile.

La révolution libertaire revendiquait un autre succès: la collectivisation des services urbains de Barcelone. La transformation des hôtels et des restaurants en réfectoires populaires, la socialisation des salons de coiffure ne sont qu'anecdotiques et doivent surtout aux circonstances. Beaucoup plus importantes furent les collectivisations des transports et de l'énergie. La fuite des propriétaires des sociétés de tramways, autobus et métro facilita l'expropriation, décidée dès le 24 juillet par les travailleurs dont 6.500 sur 7.000 étaient affiliés à la CNT. L'institution de la semaine de 40 heures permit l'embauche de 600 employés supplémentaires. Les comités de contrôle durent toutefois renoncer au salaire unique, afin de conserver techniciens et ingénieurs comme l’indique François Godicheau : _ Malgré le transport gratuit offert aux écoliers, aux étudiants et aux invalides, les augmentations de salaires et la baisse des tarifs sur les longs trajets, la collectivisation fut une réussite, grâce surtout à la croissance du nombre des usagers: de 178 millions de tickets de transport en 1935, on passa à 233 millions deux ans plus tard. Il est vrai que la Barcelone de la révolution voyait circuler moins d'automobiles privées et de taxis. Bernecker concluait sur les transports collectivisés : _ L'organisation des entreprises de transport urbain à Barcelone démontra la capacité des travailleurs catalans à assumer la responsabilité de la direction d'une grande entreprise. Il en fut de même dans la gestion de la fourniture d'eau, de gaz et d'électricité. Toutefois, la prise des centrales électriques de Tremp[41] par les troupes nationalistes, dans le piémont pyrénéen, au printemps 1938 et les dégâts occasionnés par les bombardements aériens quotidiens provoquèrent des coupures d'eau et de courant de plus en plus fréquentes.

François Godicheau énonce que d'une façon générale, les collectivisations dans l'agriculture présentaient moins de difficultés, sauf lorsqu'il s'agissait d'organiser les exportations, cas fréquent dans la huerta valencienne où les syndicats durent créer des coopératives de vente du riz et des agrumes. Les collectivités anarchistes comme Sueca ou UGT comme Mareny de Barraquetes et de Vilxes, durent, pour vendre leurs productions, passer par une "Commission d'administration des collectivités".

L’organisation de la société rurale sans classe :

Ma grand-mère me décrivit ainsi l’autogestion : _ Le plus souvent, l'organisation de la société rurale rêvée par les anarchistes était simple. Deux institutions y pourvoyaient : la commune pour administrer, le syndicat pour régler les rapports de production et de distribution. Cela explique la rapidité avec laquelle la révolution se répandit dans une région essentiellement rurale comme l'Aragon. Même si l'on conserve une distance critique à l'égard des tableaux idylliques peints par les militants anarchistes étrangers qui délirent d'enthousiasme comme Fenner Brockway, Rosselli, Augustin Souchy Bauer et Gaston Leval, la réussite de certaines communautés agraires est certaine. Augustin Souchy[42], raconte comment il put admirer, à Calanda, le salon de coiffure communal, la distribution de vin hebdomadaire de 5 litres par personne, l'école, qui fonctionnait selon les concepts pédagogiques de Francisco Ferrer[43], l'activité des Jeunesses libertaires qui avaient construit des bains publics et animaient des soirées culturelles.

Souchy conclut: _ Un grand esprit de solidarité règne dans la population. Désormais, ils ne pensent plus à amasser à titre privé denrées et argent... La collectivité est la grande famille qui veille sur tous. Et Gaston Leval n'évoque-t-il pas, à Mas de la Mata : _ L'heureuse Arcadie dont parlèrent les poètes ? Enthousiasme à tempérer par l'observation de Pierre Vilar[44]: _ Que Calanda, patrie de Luis Buñuel, avec ses 5000 habitants, ait pu vivre en commune presque autosuffisante, sans monnaie, et chacun se ravitaillant selon ses besoins, avec de bons hôpitaux et de bonnes écoles, est une chose. Mais c'est autre chose que d'alimenter de grandes villes et des armées.

La diversité des situations fut, en effet, considérable. Il y eut plusieurs cas intéressants de coopération entre CNT et UGT. Ainsi à Ademuz, bourgade du Levant dont les 5.000 habitants vivaient de la polyculture (vigne, vergers de pommiers, betterave sucrière), socialistes et anarchistes créèrent, en septembre 1936, une collectivité qui réunit 2.500 adhérents. Elle exploita 1400 hectares procédant d'expropriations et d'apports volontaires de petits propriétaires. La monnaie fut remplacée par des billets locaux et un carnet de consommation sur lequel étaient inscrites les livraisons faites à chaque famille. L'obligation de travailler et la scolarisation étaient générales, l'assistance médicale et les médicaments étaient gratuits.

Mais ma Mamée regrettait la stagnation de la condition féminine. La révolution libertaire, en dépit de rares exceptions, ne modifia ni les "rôles traditionnels" des hommes et des femmes, ni leurs inégalités salariales... Les femmes continuèrent à laver le linge, à cuisiner, à tenir la maison, à s'occuper des enfants, tout en percevant des salaires moindres... Cependant, il ne faut pas oublier que les femmes en Espagne, ont eu le droit de vote depuis l’avènement de la République en 1931 (15 ans avant les Françaises) qu’elles s’engagèrent dans les syndicats et les milices, prenant part aux combats et que dès 1936, Dolores Ibaburri (La Passonaria du PCE) et Federika Montseny (celle de la CNT) ont eu des responsabilités gouvernementales en tant que ministres pour la 1e fois en Europe.

Bernecker soulignait le fait que les solutions retenues pour la collectivisation furent parfois complexes et très originales comme à Cullera (province de Valence) où elles se fondèrent sur une tolérance réciproque entre petits propriétaires et collectivistes, entre CNT et UGT. Le 9 décembre 1936, les deux centrales se réunirent et conclurent des accords à propos de l'irrigation, des chemins et du ravitaillement. La grande affaire était, bien entendu, le statut de la terre et de ses formes d'exploitation. L'expropriation des propriétaires qualifiés de "fascistes" ou d' "hostiles au régime" (desafectos al regimen) fut décidée sans difficulté.

Bartolomé Bennassar raconte que l'accord le plus remarquable laissait aux habitants de Cullera la liberté de choix entre un régime de petite propriété, avec un plafond, et l'adhésion à la collectivité, dirigée par un "comité de socialisation". Huit cents familles, soit 1200 collectivistes, choisirent cette option qui garantissait un salaire de 5 pesetas quotidiennes aux adultes de plus de l6 ans, de 3 pesetas aux 14-16 ans et de 7.aux chefs de famille. 8500 adhérents de la CNT préférèrent en rester à un régime de petite propriété. Les uns et les autres collaboraient au sein de coopératives qui fournissaient semences, engrais, matériel agricole, et achetaient la production des 180.000 orangers, des huertas et le riz des rizières de la commune, de façon à éliminer les intermédiaires. La monnaie nationale était conservée. Les dirigeants de la CNT locale se disaient convaincus que : _ Au fil du temps, grâce à l'exemple des collectivistes, les petits propriétaires se rendraient compte de leur erreur, de sorte que la collectivité, comme une vraie communauté fraternelle, leur ouvrirait sans rancœur ses bras affectueux.

Expérience étrange et émouvante :

Ma Mamée m’affirmait péremptoirement ceci : _ Tu ne comprendras rien à la révolution anarchiste espagnole si tu ignores qu'elle fut avant tout une entreprise de nature éthique ! Un éditorial de Tierra y Libertad du 16 janvier 1937 proclamait: _ Nous voulons régénérer l'Espagne, matériellement et moralement. Notre révolution sera économique et éthique ! La suppression de la monnaie dans plusieurs communautés n'était pas le fruit d'une théorie ou le premier signe d'une réforme des termes et des moyens de l'échange, mais l'affirmation que l'argent était le symbole de l'injustice traditionnelle, de l'inégalité sociale, de l'écrasement des pauvres par les riches, de "l'opulence des uns aux dépens de la misère des autres" comme le relève Gaston Leval.

Comme l'a fort bien observé Franz Borkenau dès 1937, la haine des paysans envers les grands propriétaires ou les Señoritos était beaucoup plus morale qu'économique. Ils ne désiraient pas adopter le style de vie de ceux qu'ils expropriaient ou qu'ils avaient liquidés; mais ils voulaient avant tout se débarrasser de leurs vices, au nombre desquels ils plaçaient le goût du luxe. Bref : _ Le concept du nouvel ordre qui devait prévaloir était totalement ascétique. À Castro del Rio, dans la vallée du Guadalquivir, dominée par la CNT, la taverne du lieu fut fermée comme "commerce néfaste". Dans d'autres villages, l' "institution frivole" du café fut supprimée, l'usage de l'alcool et du tabac fortement déconseillé, plus rarement interdit.

Franz Borkenau cita l’exemple d’Alcazar de Cervantès, en Nouvelle-Castille, où la consommation du vin était devenue gratuite, il n'y eut pas le moindre cas d'ivrognerie. Les collectivistes auraient trop craint d'encourir le mépris de leurs compagnons. Dans quelques communautés, les jeux de hasard furent interdits et les bordels condamnés à disparaître. On conçoit que Franz Borkenau ait pu considérer la révolution anarchiste espagnole comme un mouvement religieux se proposant de susciter la "résurrection morale des classes qui n'étaient pas encore contaminées par l'esprit de convoitise".

Pour sa part, Gerald Brenan[45], voit dans l'anarchisme espagnol presque une "hérésie religieuse", et il évoque le ton prophétique de ses inspirateurs, qui rappelle parfois celui des puritains anglais du XVIIe siècle. Pour lui : _ La rage des anarchistes espagnols contre l'Eglise est la rage d'un peuple intensément religieux qui se sent délaissé et déçu. Les curés et les moines les abandonnèrent en un moment critique et se jetèrent dans les bras des riches.

Ma Mamée évoquait le puritanisme des anarchistes en me racontant ce qu’avait vécu son amie Pilar Vivancos, qui vivait à Beceite (Aragon). Elle se souvenait des réactions de ses voisins lorsqu'un sien cousin se mit en ménage avec une femme du village : _ Ils disaient que ne pas se marier revenait à vivre comme des animaux et étaient incapables de comprendre que mon cousin et cette femme vivaient ensemble parce qu'ils l'avaient décidé librement... Et les critiques que devait supporter la femme ou la compagne d'un anarchiste si elle utilisait un rouge à lèvres! Ils disaient que le mari n'était pas un homme, puisqu'il tolérait que sa femme se maquille.

Certes ce puritanisme pouvait être, comme le suggère d'ailleurs Pilar, un masque pour dissimuler des relations adultérines. Il n'en était pas moins réel. Ainsi, la réprobation de l'homosexualité semble avoir été forte, parfois radicale, parmi les anarchistes comme le rapporte Ronald Fraser[46]. Les intentions morales de la révolution sociale étaient, à l'évidence, inspirées de Bakounine. Les anarchistes espagnols admettaient que délits et abus ne disparaîtraient pas par la seule magie de la révolution. Plusieurs statuts de collectivités avaient prévu des peines et sanctions, mais la foi en la proche naissance de "l'Homme nouveau" animait une sorte de messianisme sécularisé dont ils attendaient le salut de l’Espagne.

François Godicheau note que c'est dans cette perspective qu'il faut replacer le mépris de l'argent dont témoignèrent les anarchistes. Après l'écrasement du soulèvement fasciste à Barcelone, ils refusèrent de s'emparer des banques et de leurs coffres. C'est l'UGT qui en prit le contrôle, puis la Generalitat qui les nationalisa et les soumit à un "Conseil général de la banque catalane". Les importantes sommes d'argent et de bijoux confisquées furent en règle générale remises à la Generalitat ou aux autorités gouvernementales pour contribuer aux dépenses de guerre.

Franz Borkenau proclamait : _ L'enrichissement personnel fut tenu comme méprisable, comme d'ailleurs le "salaire stakhanoviste" stalinien, et si l'abolition totale de l'argent apparaissait comme un but lointain, un système de rémunération fondé sur de faibles différences, avec la correction du salaire familial, fut considéré comme une bonne solution d'attente. La CNT admettait que l'on vivait seulement la première étape de la révolution et que l'on pouvait se rallier à la formule de James Guillaume qui, durant cette première phase, prônait le "à chacun selon son travail". Ainsi, Hans-Erich Kaminski, né le 29 novembre à Labian, en Prusse orientale et écrivain antifasciste, participe à "ce bref été de l’anarchie " dans la région de Barcelone d’où il ramène son témoignage, dans lequel il déclare[47] : _ Ce communisme libertaire part en vérité de l'état de choses actuel.

Voici comment ma Mamée me répondit quand je lui demandai comment cela se passait dans les Comargues où l’argent avait été aboli : _ Que se passait-il si quelqu'un voulait partir, par exemple pour aller en ville? _ C'est très simple, me répondait-elle _ Il allait au Comité et se faisait donner de l'argent pour ses bons _ Alors on pouvait échanger autant de bons que l'on veut contre l'argent ? _ Non pas, évidemment. Elle me rappelle que ces bons étaient échangés avec de l’argent pour les relations avec l’extérieur _ Mais quand alors pouvait-on avoir de l'argent ? _ Aussi souvent qu'on en avait besoin. Il fallait seulement le dire au Comité _ Le Comité examinait donc les raisons ? _ Naturellement. Je confiais à ma Mamée que je trouvais cette réglementation un peu terrifiante parce que bien peu de liberté semblait survivre dans le communisme libertaire, je continuais à la questionner : _ Si quelqu'un avait une fiancée en dehors du village, recevait-il de l'argent pour lui rendre visite ? Ma grand-mère me rassure : _ Il en recevait _ Aussi souvent qu'il voulait ? _ Bien sûr, on pouvait aller voir sa fiancée tous les soirs dans son village, si on en éprouvait le désir _ Mais si quelqu'un voulait aller en ville au cinéma, lui donnait-on aussi de l'argent ? – Oui ! _ Aussi souvent qu'il voulait ? Ma Mamée commençait à s’impatienter face à mon insistance : _ Les jours de fête, bien entendu. Il n'y avait pas d'argent pour le vice. Je constatais que les plus extrémistes des anarchistes semblaient vraiment nourrir un penchant certain pour l'ascétisme.

 Un détail me fait sourire: nombre de collectivités anarchistes avaient prévu dans leurs livrets de rationnement des coupons ou de l'argent de poche pour les "vices" : soient le tabac, le café, les parfums (éternel féminin malgré les accès de puritanisme !), les excursions ou les livres. Je rappellerai aussi les intentions éducatives de la révolution : scolarité obligatoire et la plupart du temps effective jusqu'à quatorze ans, augmentation du nombre des instituteurs et création d'écoles dans toutes les collectivités. À Mas de la Mata, on compte en 1937 dix-huit instituteurs au lieu des huit d'avant guerre: plusieurs d'entre eux ont fui la zone nationaliste.

En dépit de ses outrances et du caractère quasi pathologique de son acharnement contre l'Église et les symboles religieux, la révolution fut une grande aventure, un passage à l'acte de l'utopie : _ Durant presqu’un an, écrit George Orwell[48], des masses de gens purent croire tous les hommes égaux et purent agir selon cette croyance. En résulta un sentiment de libération et d'espérance qu'il est difficile de concevoir dans une société fondée sur l'argent... Il n'est personne ayant vécu en Espagne pendant les mois où les gens ont cru à la révolution, qui puisse oublier cette expérience étrange et émouvante.

Epilogue sanglant :

Ma Mamée me le rappelait à juste titre : _ Historiquement, cette utopie fut d’abord muselée par les troupes du gouvernement républicain dominé par les communistes et dirigé par le Président du Conseil José Negrin, en mai 1937. Celui-ci envoya les troupes du Général Lister écraser les comarques après avoir maté au canon, les militants de la CNT et du POUM dans les rues de Barcelone, Lérida, Réus, Gérone, Tarragone, etc. En effet, François Godicheau rappelle que la répression ne s’exerça pas seulement sur les militants du POUM et leur chef Andres Nin, mais d’une manière plus implacable et continue, à une échelle beaucoup plus vaste touchant des dizaines de milliers de militants ouvriers et paysans libertaires victimes, entre 1937 et 1939, de cette véritable contre révolution stalinienne, utilisant les rafles et ratissages massifs, les exécutions sommaires, la torture, les procès expéditifs, les disparitions inexplicables, etc. Mamée Rosa soulignait que : _ Il est d’ailleurs notable qu’en Aragon, après le départ des troupes gouvernementales vers le front, un certain nombre des collectivités anarchistes dissoutes par l’armée se reformèrent, ouvertement ou clandestinement, restaurant la collectivisation et l’organisation autogestionnaire, témoignant ainsi de l’adhésion délibérée de cette population à la révolution libertaire et de sa résistance à la contre-révolution stalinienne, c’est un fait incontestable que rapporte Hugh Thomas[49].

Ma Mamée insistait avec une ironie amère sur le sort tragique d’une révolution véritable qui fut écrasée par les communistes, ceux-là mêmes qui se présentaient comme les seuls véritables révolutionnaires, sur fond de purges staliniennes et de pacte germano-soviétique. C’est cette contre révolution stalinienne qu’ont analysée très clairement Burnett Colloten[50] et plus récemment, Hugh Trévor-Roper[51]. Ces auteurs démontrent que l’Espagne républicaine a servi de répétition générale aux asservissements totalitaires en Europe de l’Est au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cette répression stalinienne en Espagne ne fut qu’un prélude à celle encore plus impitoyable exercée par le Franquisme, qui allait suivre pendant les 35 années de dictature du "National-Catholicisme", avec ses lois iniques et rétroactives, ses dizaines de milliers d’exécutions, ses goulags et ses ultimes garrottages de militants libertaires contemporains de l’agonie du Caudillo en 1975. En tout état de cause, comme le rappelait ma grand-mère : _ Cette répression sanguinaire de la révolution libertaire en Catalogne et en Aragon par les staliniens, fut une des causes de l’effondrement des républicains dans cette partie de l’Espagne, car elle démobilisa et découragea tous ceux qui avaient mis tous leurs espoirs dans cette révolution authentique instaurant une société sans classe. La suprématie militaire des Nationalistes fit le reste grâce à l’aide en hommes et en matériels des dictatures allemande et italienne et aussi grâce à la fermeture de la frontière française par le gouvernement d’Edouard Daladier, empêchant l’approvisionnement en armes des républicains espagnols. L’Aragon et la Catalogne furent envahis, provoquant un exode massif des républicains espagnols vers la France. Ainsi prit fin l’utopie libertaire espagnole. En Avril 1939, Madrid tomba à la suite d’un ultime putsch pro-franquiste suivi par une reddition générale républicaine, livrant des masses de militaires et de civils[52] à la vindicte répressive et sanguinaire des Franquistes.

 

La Retirada et les camps français de concentration :

 Ma Mamée fut la première à me parler de la "Retirada" de 1939, nom donné à la retraite des républicains espagnols et catalans qui furent des centaines de milliers contraints par la défaite à l’exil en France, où ils furent jetés dans des camps de concentration improvisés, au départ sans rien pour s’abriter, boire et manger, ni dormir et se laver. Elle me raconta comment elle-même avait erré sur la plage d’Argelès sur Mer, à la recherche de ses parents catalans devant les barbelés entourant l’immense camp où étaient parqués les réfugiés comme autant de bétail prisonnier, comment elle se heurta à la rudesse des tirailleurs sénégalais chargés de garder les réfugiés et d’interdire tout contact avec l’extérieur.

Aidée par la Croix rouge internationale, Rosa avait enfin pu retrouver sa tante Maria et ses cousins enfermés au camp concentration de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, séparés de l’oncle Alvaro interné avec les autres réfugiés politiques au camp spécial du Vernet dans l’Ariège, car il avait eu des responsabilités dans le gouvernement de la Generalidad de Catalogne[53] depuis 1934. Il avait donc droit à un régime plus sévère, étant considéré comme un élément subversif par le gouvernement Daladier. Avec l’oncle Alvaro, il y avait beaucoup de responsables politiques et militaires républicains et internationaux qui étaient internés dans ce camp très dur et dans celui de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques.

Mamée avait pu joindre cet homme pour le rassurer et lui donner des nouvelles de sa famille dont il ignorait tout depuis qu’il avait passé la frontière française. Elle avait continué après la déclaration de guerre française à l’Allemagne en septembre 1939, à s’occuper de cette famille derrière les barbelés et avait obtenu un transfert de sa tante Maria et des cousins au camp de concentration plus "humanisé" de Judes à Septfonds dans le Tarn et Garonne puis elle avait fait le siège du député du coin pour arracher un élargissement durable qui avait permis à cette femme et à ses enfants d’échapper au camp et de se réfugier à Cordes sur Ciel, bourgade dont la municipalité fut une des seules en France à accueillir en masse les réfugiés républicains en les logeant, leur donnant du travail et des places à l’école pour les enfants.

La tragédie des réfugiés :

Ma Mamée me raconta aussi que sa famille avait eu de la chance, car il y avait eu peu après un drame atroce qui était arrivé près d’Angoulême, en Charente où avait été installé le Camp de concentration des Alliers, ouvert en 1939 pour "accueillir" des réfugiés républicains espagnols. C'est là que furent raflés par les "SS" allemands, deux mois après l’armistice franco-allemand du 22 juin 1940, 927 républicains espagnols réfugiés en France, par familles entières. Ces hommes, ces femmes et ces enfants furent entassées brutalement dans les wagons plombés d’un train de marchandises pour former le premier convoi de déportés civils de l'histoire de la seconde guerre mondiale, à partir de France à destination du camp de concentration de Mauthausen le 20 août 1940. Lorsque le convoi arriva dans cette ville, les Allemands séparèrent des familles déportées, les hommes et les adolescents de plus de 13 ans. Les femmes et enfants et les vieillards furent internés au camp de concentration de Ravensbrück puis refoulés en Espagne franquiste où ils restèrent internés en prison pendant au moins la durée de la guerre. Les hommes et les adolescents furent eux, internés au camp de concentration renforcée de Mauthausen comme "Roten Spanien"[54], tous marqués d’une "Rotes Kreuz"[55], tous soumis aux travaux forcés. Ceux sont eux qui construisirent le camp à mains nues, principaux souffre-douleur des "SS" avant l’arrivée des déportés de l’Est, Russes et Polonais[56].

Ma Mamée me raconta encore que, dans les mois suivants leur arrivée au camp de Mauthausen, ils furent rejoints par des milliers d’Espagnols républicains capturés par les armées allemandes derrière la ligne Maginot en 1940. Ceux-ci faisaient partie des CTV[57] constituées en 1939 par l’armée française qui avait sorti de nombreux républicains espagnols des camps de concentration du Midi pour les envoyer renforcer par le travail forcé, les fortifications françaises de la ligne Maginot pendant la "Drôle de guerre". CTV dans lesquelles les Espagnols restaient des parias, des détenus désarmés, des travailleurs forcés, surveillés en permanence par des soldats français armés.

Destination Mauthausen :

Vous ignorez sans doute que lorsque les Espagnols des CTV furent faits prisonniers en juin 1940 après la déroute militaire française, l’armée allemande les sépara des soldats français capturés car les Espagnols furent considérés par les Allemands comme de dangereux opposants politiques et non comme des soldats, raison pour laquelle ils furent déportés à Mauthausen et à Buchenwald, les seuls camps placés alors dans la catégorie "3" dans la classification de Heydrich, le chef nazi responsable des camps de concentration, celle réservée aux "individus irrécupérables", soumis aux traitements les plus rigoureux[58]. Ils y furent soumis en permanence à la "Schlage"[59] des "SS" comme "Roten Spanien", battus, mis au cachot et pendus en public au moindre prétexte. Les "SS" leur firent construire au camp de Mauthausen, un escalier monumental de 250 marches, où beaucoup d’Espagnols périrent d’épuisement en montant à main nues, les blocs de granit nécessaires à sa construction.

Ma Mamée me donna un soir lecture du témoignage d’un rescapé espagnol de Mauthausen qu’elle avait recueilli pendant un temps, à son retour après la libération du camp en 1945: _ Nous voulions tous échapper à ces groupes de travail forcé. Un groupe de travail très redouté était celui de la carrière de granit, où il y avait un caporal-chef, un des plus criminels du camp. Dans cette carrière sont morts des milliers d'hommes de toutes nationalités. Notre principale tâche était de ramasser les morts. En milieu de journée, on nous donnait un litre de soupe de navets et de pommes de terre mais quand notre tour arrivait, il ne restait pas grand-chose. L'après-midi, nous recommencions jusqu'à la tombée de la nuit. Nous rentrions au camp, toujours en formation, nous passions par la porte et l’escalier de Mauthausen et Güsen. Souvent, en raison de l'absence d'un prisonnier -mort la plupart du temps - et jusqu'à ce que les "SS" le trouvent, nous restions debout, rangés en formation, sans manger, épuisés et trempés jusqu'aux os. L'hiver 1941-42, la température descendit à moins 15, moins 20 degrés. Nous devions nous doucher à l’eau glacée sans savon ni serviettes. Nous sortions dénudés, et courions, tout mouillés, nous mettre dans nos paillasses. Nous nous mettions à deux dans nos couches, pour nous réchauffer. Ceux qui pouvaient courir, tenaient bon, les autres mouraient de froid. Finalement, 87 % des déportés espagnols à Mauthausen y moururent en "Partant en fumée par la cheminée"[60]et à la libération du camp en 1945, il y eut très peu de survivants.

Responsabilités pétainistes :

Ma grand-mère catalane me raconta que le gouvernement de Pétain n’est jamais intervenu en leur faveur pour demander leur libération et leur rapatriement ou pour faire adoucir leur détention. Pire, par la suite, avant 1942, à partir de la zone occupée puis après 1942, dans la France toute entière occupée, les Allemands déportèrent massivement les "Rouges" dans les camps de concentration en Allemagne comme main d’œuvre forcée, avec la complicité active de Pétain, Laval et Bousquet, qui affrétèrent les camions et les trains. Elle poursuivait en disant qu’à partir de février 1943, les GTE[61] exclusivement composés d’espagnols républicains, furent impliqués malgré eux dans la politique collaborationniste du STO[62]. Des milliers de travailleurs espagnols furent déportés vers le littoral de l’Atlantique et de la Mer du Nord pour le compte de l’Organisation Todt[63]. Ils allèrent travailler à la construction du Mur de l’Atlantique, ensemble de fortifications allemandes construites le long du littoral de Bayonne à Dunkerque.

Je dois ajouter que parmi ces Espagnols employés à la construction du Mur de l’Atlantique, beaucoup participèrent à la collecte de renseignements stratégiques transmis par la Résistance aux Alliés préparant le débarquement du jour "J". L’état précis des défenses allemandes de la Normandie était ainsi connu grâce à eux. Les sabotages effectués pendant la construction des bases sous-marines allemandes de Bordeaux-Bacalan, de La Palice et de Lorient[64] pour retarder leur achèvement puis gêner leur fonctionnement sont aussi à mettre à leur actif. Un nombre grandissant d’Espagnols des GTE réussit à s’enfuir et à rejoindre la résistance armée à l’occupant : pendant les deux dernières années de l’occupation, des dizaines de milliers d’Espagnols refusant la déportation en Allemagne, rejoignirent la résistance dans le Midi de la France où ils jouèrent un rôle décisif, car beaucoup étaient déjà aguerris depuis la guerre d’Espagne.

Ma Mamée très en colère me raconta aussi que le 24 avril 1944, les Affaires étrangères de Laval autorisèrent le départ massif en déportation des travailleurs étrangers requis en Allemagne. L’intendant pétainiste de Police de Toulouse mit ainsi 5500 espagnols à la disposition des Allemands. Le débarquement allié du 6 juin 1944 n’arrêta pas le processus. Le 30 juillet 1944, plus d’un mois et demi après le jour "J", les SS vinrent encore chercher des réfugiés espagnols du camp de Noé. Soixante-dix Espagnols, tous valides, furent emmenés. Dés le lendemain, ils partirent de Toulouse. Ils arrivèrent à Buchenwald le 6 août, classés "Roten Spanien" avec "Rotes Kreuze", moins de la moitié en revint. Malheur aux vaincus !

Les Espagnols vainqueurs à Buchenwald :

Au passage, laissez-moi vous raconter comment bien des républicains espagnols déportés à Buchenwald ne se laissèrent pas mourir et s’organisèrent clandestinement à l’intérieur de ce camp de concentration. Les anciens militants anarchistes de la CNT-FAI[65], les socialistes de l’UGT[66], les communistes du PSUC[67] et du Ve régiment[68], tous surent faire taire leurs anciennes divergences et ils firent front en détournant les armes sorties en pièces détachées de la fabrique d’armements "Gustloff" attenante au camp, où beaucoup étaient forcés de travailler et ils les montèrent ensuite dans des ateliers clandestins à l’intérieur du camp, puis ils en récupérèrent d’autres toutes montées lors du bombardement du camp par les Superforteresses US en août 1944 dans les casernes S.S. dévastées. Dans le même temps, ils avaient avec des déportés d’autres nationalités, planifié sans trêve cette insurrection improbable, ce soulèvement qui leur permettrait de prendre le contrôle du camp de concentration. Beaucoup d’internés pensèrent que c’était une folie, impensable quand l’on voyait la gigantesque organisation militaire et carcérale des Allemands contre laquelle ils voulaient lutter. Il était illusoire de croire un instant y parvenir et pourtant des centaines de déportés espagnols s’enrôlèrent dans cette organisation clandestine en faisant tout pour être prêts à cette éventualité. Qu’est-ce qui les motivait ? Volonté de lutter contre le Mal, de ne jamais s’avouer vaincus ? Donquichottisme indécrottable mais si espagnol ? Courage et abnégation exemplaires à l’égal de ceux des militants sionistes du Ghetto de Varsovie ? Sans doute un peu de tout cela et ce soulèvement inespéré arriva.

Mon récit aborde maintenant le 3 avril 1945, jour où les évènements se précipitèrent, bien que depuis un certain temps, la rumeur avait déjà percé à l’intérieur du camp, que les armées alliées approchaient. Ce jour-là, les sirènes d’alerte du camp avaient retenti longuement, car les autorités nazies de Berlin avaient décidé de faire évacuer le camp dont l’avant-garde blindée du général Patton approchait. Le comité international clandestin où les Espagnols étaient largement majoritaires, décida de résister d’abord passivement, la moitié des 50.000 déportés du camp refusèrent de se présenter à l’appel et se planquèrent dans l’immense camp. Le commandant SS du camp renforça la surveillance, doubla la garde dans les miradors, envoya des détachements surarmés à l’intérieur du camp, mais ils n’arrivèrent pas à mettre la main sur les dizaines de milliers d’hommes valides décidés à leur échapper. Les SS n’arrivèrent à rassembler que les plus faibles, mais aussi ceux qui, comme les Polonais du camp avaient collectivement décidé d’opter pour l’aventure sur les routes de l’évacuation où beaucoup furent abattus ou abandonnés morts d’épuisement dans ces "Marches de la mort". Les républicains espagnols avaient eux décidé de se battre sur place. La veillée d’armes commença.

Je veux absolument vous raconter comment ce matin du 11 avril 1945, les républicains espagnols, ces "Roten Spanien" organisés en commandos se passèrent fébrilement le mot de passe donnant le signal du soulèvement armé tant attendu, comment ils sortirent leurs armes de leurs cachettes, les armèrent en les approvisionnant, bondirent hors de ces infâmes baraques où les SS les avaient longtemps confinés et appliquèrent méthodiquement le plan qu’ils avaient mis au point depuis longtemps et répété tout au long des mornes après-midis des dimanches. Ils coururent isolément jusqu’aux points de regroupement, puis organisés en groupes d’assaut forts de quelques centaines d’hommes armés, ils fondirent à travers le camp immense vers les miradors et les centres de contrôle dont l’énorme tour centrale qui dominait le camp, tous furent rapidement assaillis et investis. Les Espagnols submergèrent les troupes de SS, déroutés et complètement incapables de faire face à cette attaque brutale et très bien organisée, où les commandos espagnols surgissaient là où les Allemands ne les attendaient pas, de plusieurs côtés simultanément.

Je ne vous cacherai pas que les assaillants firent peu de quartier, les Kapos et les SS furent la plupart du temps froidement abattus par les commandos espagnols. Les sinistres fours crématoires furent arrêtés par ces commandos aussitôt après la prise de contrôle militaire du camp par les Espagnols et les autres révoltés, l’enfer nazi de la mort industrielle y fut stoppé. L’odeur douçâtre et écœurante de chair brulée qui accompagnait les volutes et panaches de fumée que crachaient continuellement ces fours disparut enfin, mais des centaines de corps empilés en tous sens restaient devant les fours, c’est cette vision infernale que la photographe américaine Lee Miller photographiera après l’entrée de l’armée Patton dans le camp.

Au soir du 11 avril 1945, presqu’un mois avant la fin de la guerre, le camp de concentration de Buchenwald fut ainsi libéré de l’intérieur par ces fous d’Espagnols aidés par des Russes, des Polonais et quelques Français. Tous se regroupèrent après avoir récupérés les équipements des Allemands, s’être restaurés et formèrent des colonnes surarmées qui s’ébranlèrent, quittèrent le camp à pied en ne laissant que des volontaires pour garder le camp et les prisonniers allemands, ou pour s’occuper des malades et des invalides. Ces colonnes marchèrent sur Weimar, la ville la plus proche, avec l’intention de l’encercler et de la prendre. Sur la route de Weimar, quelques jours après, ces colonnes espagnoles rencontrèrent les tanks de Patton, dont les équipages américains n’en revinrent pas de la vision saisissante qui s’offrait à eux : voir ces milliers de survivants de l’horreur nazie, qui défilaient dans leurs guenilles rayées, en exhibant leurs armes et en brandissant leur poing fermé, fiers d’avoir renversé tous seuls les "Surhommes" allemands qui avaient voulu les anéantir ; parmi les soldats américains, il y avait la célèbre photographe américaine Margaret Bourke-White qui immortalisa la scène en la photographiant avec son Leica.

Je conclus mon récit en vous disant que ce fut l’exemple unique dans l’Histoire de la 2ème guerre mondiale, où l’on vit les déportés majoritairement originaires d’un même pays, se soulever et prendre militairement le contrôle d’un camp de concentration nazi pour se libérer[69](mais il me faut aussi rappeler la révolte salvatrice contre les SS et les Kapos, des déportés juifs qui s’évadèrent par centaines du camp d’extermination de Sobibor, en 1943, dans le Sud-est de la Pologne).

L’exécution de Luis Companys :

Toujours autant remontée contre Pétain, un autre jour de vacances, ma Mamée me raconta : _ En septembre 1940, ce vieux facho de Maréchal Pétain n’avait rien à refuser au Caudillo Franco, qu’il connaissait bien pour avoir été ambassadeur de France auprès du dictateur en 1939. Celui-ci exigea qu’on lui livre à la frontière du Perthus l’ex président de la Generalidad de Catalunya[70], Luis Companys arrêté peu avant par la Gestapo à la Baule le 13 août 1940, Pétain ne fit rien pour s’y opposer. Le vieux Maréchal au contraire fit arrêter au camp du Vernet mon oncle Alvaro et trois autres anciens hauts responsables du gouvernement catalan et les livra en même temps que Companys à Franco. Ils furent "jugés" sans pouvoir se défendre par une cour martiale à Barcelone, les cinq hommes furent condamnés à mort et fusillés dans les fossés, au fort de Montjuich le 15 octobre 1940. Luis Companys était le leader du parti "Esquerra Republicana de Catalunya"[71], et le deuxième président de la Catalogne élu au suffrage universel, il fut le seul chef d’état démocratique d’Europe à être livré à l’ennemi et à être fusillé sans procès.

Je crois nécessaire de vous rappeler que le Maréchal Pétain voulut faire de même à la même époque, en France, avec les chefs de gouvernements du Front populaire : Léon Blum, Georges Mandel, Pierre Mendès France, Edouard Daladier, Paul Reynaud qu’il fit juger par une docile "Cour Suprême de Justice" établie à Riom en Auvergne à partir du 9 septembre 1940, comme responsables de la défaite de juin 1940. Les accusés se défendirent si bien qu’ils instruisirent un contre-procès jour après jour et pendant deux mois, démontrant méthodiquement les responsabilités du quartier général français : des généraux Gamelin, Weygand et Georges et du maréchal Pétain lui-même dans la défaite de 1940 ; l’accusation s’effondra, le désir de Pétain de faire condamner à mort les accusés comme traitres à la nation tomba à l’eau. Hitler ulcéré par la tournure des évènements ordonna à Pétain de clore cette pantalonnade, le Maréchal dut s’exécuter, le procès fut ajourné au bout de deux mois.

Dépité, Pétain fit enfermer dans le fort du Portalet, dans les Pyrénées-Atlantiques, en haut du col du Somport ouvrant sur la vallée d'Aspe, Léon Blum, Edouard Daladier, Georges Mandel et Paul Reynaud de 1941 à 1942. Ironie de l’Histoire, après la libération de la France, l’ex Maréchal Pétain lui-même, y sera enfermé à son tour, après sa condamnation à mort par la Cour de Justice de la République pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi ; gracié par De Gaulle mais condamné à perpétuité, il sera ensuite enfermé dans un fort, à l’Île d’Yeu jusqu’à sa mort.

Il me faut cependant souligner que Léon Blum, Georges Mandel, Jean Zay et Pierre Mendès-France étaient juifs, et comme tels doublement condamnables aux yeux de Pétain l’antisémite. Georges Mandel et Jean Zay le paieront de leur vie, exécutés ignominieusement (abattus d’une rafale dans le dos) en 1944, par les miliciens français aux ordres de Darnand et de Pétain ; Blum sera déporté en Allemagne près du camp de concentration de Buchenwald d’où il reviendra vivant[72] ; Mendés-France s’évadera de la prison de Mende et rejoindra les FAFL [73]en Angleterre, où il volera avec un certain Romain Gary[74], au sein du groupe de bombardement "Lorraine".

Ma Mamée me confia : _ Luis Companys avait démontré un très grand courage tout au long de sa carrière militante. Il fut plusieurs fois emprisonné pour délit d’opinion sous la dictature militaire de Primo de Rivera[75] qui précéda la deuxième république espagnole, mais il ne renonça jamais à ses convictions. Le jour de son exécution à Barcelone, le 15 octobre 1940, il refusa qu’on lui bandât les yeux et tomba sous les balles franquistes en criant "Per Catalunya ! [76]". Malheur aux vaincus !

Enfin, elle me confirma que les premiers contingents de travailleurs forcés du STO, envoyés par Laval et Pétain en Allemagne au titre de la "Relève"[77], furent majoritairement constitués par des républicains espagnols sortis des camps de concentration du Midi ou des CTV. Manœuvre sournoise et expédient pratique pour ce "Gouvernement" fantoche qui remplissait ainsi les trains de la collaboration à peu de frais français. Malheur aux vaincus !

Passion romanesque ?

Cette passion pour l’Histoire contemporaine de l’Espagne était souvent alimentée et embellie par des œuvres romanesques dans lesquelles je me plongeais assidûment. Certaines furent découvertes dans la bibliothèque familiale ou chez le bouquiniste du marcher aux puces, chez qui j’échangeais des livres, romans policiers et d’espionnage pris en catimini chez moi, contre d’autres qui me permettaient de nourrir cette passion vouée à l’Espagne.

Je dévorai ainsi les romans d’Ernest Hemingway et notamment Le soleil se lève aussi, Mort dans l’après-midi et surtout Pour qui sonne le glas ? Puis j’abordais André Malraux dont j’aimais la première manière de La voie royale, Les conquérants, La condition humaine, mais surtout L’espoir. Cette œuvre fut particulièrement importante pour ma formation en tant qu’individu doté d’une conscience historique, elle le resta au cours de ma vie, toujours à portée de main, sans jamais perdre de sa dimension épique, exemplaire, fondatrice d’un certain romantisme de gauche qui ne devait lui aussi jamais me quitter.

J’ai assisté à la projection du film de Frédéric Rossif Mourir à Madrid un peu après ma lecture de l’Espoir, lors de séances de Ciné-club organisées dans mon lycée par un professeur d’Histoire, auquel j’étais très attaché pour son lyrisme et sa capacité à transmettre sa passion historique. Ciné-club qui me permit de découvrir aussi Nuit et brouillard d’Alain Resnais et Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls. Je vis dans Mourir à Madrid les scènes de l’Espoir dans leur véracité et leur crudité, les personnages du livre s’incarnaient et je me sentais aspiré par cette lutte contre la bêtise des brutes galonnées ou ensoutanées et des mercenaires fachos. J’achetais des maquettes d’avions et de tanks correspondants à cette époque et je les assemblai puis les peignis avec leurs camouflages respectifs, pour pouvoir ensuite les dessiner sous tous les angles dans un carnet de croquis.

Quêtes documentaires :

J’ "achetais" l’Histoire de la guerre d’Espagne d’Hugh Thomas, livre de poche en deux tomes très bien documentés, par troc chez mon bouquiniste du marché aux puces, de deux polars de série noire de Raymond Chandler piqués à mon père, pour en apprendre plus sur les causes et le déroulement vu des deux côtés de ce conflit. La relecture de Pour qui sonne le glas ? puis la vision du film très hollywoodien de Sam Wood qui en fut tiré avec Ingrid Bergman et Gary Cooper dans les rôles principaux, me permirent de compléter mon carnet de croquis que je transformais alors en récit dessiné  au crayon et encré au stylo "Bic" noir, sans couleur, sans bulles.

Ce premier carnet fut perdu dans un déménagement mais j’en repris l’histoire et la développai longtemps après sous forme de Bande Dessinée, puis bien après, dans un montage numérique animé et sonorisé d’images en "3 D". L’ensemble avait été enrichi par la vision répétée du film que Malraux lui-même tira de l’Espoir dans sa troisième partie, dès avant la fin de la guerre d’Espagne, tourné avec des bouts de ficelle en Espagne même, qu’il appela Sierra de Teruel. Les scènes de la fin du film où les survivants de l’avion écrasé dans la Sierra redescendent dans la vallée secourus, portés, escortés par les paysans m’avaient particulièrement ému. J’ai conservé une copie vidéo du film et je l’ai repassée souvent en boucle.

Je découvris plus tard des photos d’archive qui montraient les scènes réelles du véritable accident du "Potez 540" dont Malraux s’inspira directement dans son roman puis dans son film. Scènes qui étaient si proches de celles du film que je n’ai jamais accepté la remise en cause de l’action de Malraux en Espagne par les biographes tardifs ou les gauchistes de salon. Pour moi, il était évident que l’Espoir était le plus véridique et le plus sincère des livres "engagés" de Malraux, puisque celui-ci prit directement part au conflit et raconta son engagement au sein de l’escadrille España par son livre et son film.

Ma quête documentaire sur la guerre d’Espagne se poursuivit au fil des ans, quand je tombais ainsi par hasard sur des numéros spéciaux d’Historia, de l’Illustration ou de Paris-Match consacrés à la guerre d’Espagne et sur des monographies de photographes ayant couvert la guerre d’Espagne comme le Hongrois Rober Capa, l’Allemande Gerda Taro ou l’Espagnol Agustí Centelles i Ossó.

Ma passion pour l’Espagne républicaine fut renforcée par la lecture du livre de Georges Orwell, l’auteur de 1984 qui écrivit auparavant Hommage à la Catalogne, livre- journal dans lequel Orwell raconte comment il s’est engagé en Espagne, comme volontaire international, dès août 1936, dans la milice du POUM, parti communiste libertaire allié aux anarchistes de la CNT et de la FAI.

Je vous rappelle au passage que ces partis étaient très présents en Catalogne et sur le front en Aragon. Orwell raconte sous forme de journal, son combat en Aragon dans ces milices du POUM. Orwell y fut blessé devant Huesca et partit en convalescence à Lérida puis à Barcelone où il retrouva sa compagne, juste pendant la "Semaine sanglante" de mai 1937 pendant laquelle le gouvernement Négrin sous la coupe des communistes voulut soumettre par la force, les anarchistes de la CNT et les trotskistes du POUM, véritable guerre civile dans la guerre civile en Catalogne, où les libertaires furent impitoyablement pourchassés par les communistes espagnols encadrés par les agents du Komintern[78] et ceux de la GPU et du NKVD[79] qui en particulier, enlevèrent, torturèrent et exécutèrent secrètement Andres Nin, le fondateur et principal dirigeant du POUM dont on ne retrouva jamais le corps.

Conscience de la dictature ?

Je devais voir et apprécier beaucoup plus tard l’adaptation de ce livre d’Orwell faite au cinéma par le réalisateur anglais Ken Loach sous le titre Land and Freedom[80], assez fidèle et bien faite, sortie sur les écrans dans les dernières années du XXe siècle. Mon engagement pour l’Espagne républicaine s’enracina chez moi dans la conscience de la dictature que les espagnols subissaient encore dans les années "soixante", quand la famille de mon oncle ex milicien et tant d’autres représentants bien pensants des classes moyennes du nord de l’Europe, Français, Allemands, Anglais, Belges, Hollandais et Scandinaves, aveugles et indifférents ou complaisants sinon complices comme l’oncle ex-milicien, venaient tous passer leurs vacances en Espagne franquiste et aidaient ainsi ce régime totalitaire à survivre et à prospérer.

Peut-être certains d’entre vous faisaient-ils partie de ces "Anonymes Bienfaiteurs du Franquisme" ? Mais alors, saviez-vous la moindre chose sur la répression féroce et sans limite que la dictature espagnole poursuivait à l’époque contre tout suspect républicain, contre tout opposant politique ? Saviez-vous qu’après la fin de la guerre civile, plus de 150.000 exécutions sommaires de "Rouges" suivies par la disparition des corps dans des puits, des fossés et des fosses communes, étaient intervenues entre 1939 et 1955, et qu’elles furent répertoriées par les historiens et universitaires après la fin de la dictature, ce qui veut dire que le tourisme de masse européen en était pratiquement contemporain ? Saviez-vous en bons pères de familles du Nord, que le Franquisme a eu ses Adolf Eichmann, ses Klaus Barbie spécialistes de la traque, de la torture et de l’élimination des "Rouges" comme nous le raconte si bien Agustin Gomez-Arcos dans son roman L’agneau carnivore ? Saviez-vous que l’Espagne franquiste a eu ses Josef Menguele, tel le psychiatre Antonio Vallejo-Nãgera, chef des services psychologiques militaires de l’armée franquiste, qui se livra dès 1937 à de multiples expériences horribles sur les "Rouges" internés, hommes, femmes et enfants ?

Mais peut-être n’avez-vous jamais entendu parler des expériences criminelles et racistes par lesquelles ce médecin dément entendait avec l’accord direct et absolu de Franco lui-même, trouver la soi-disant racine biopsychologique du marxisme ? Ainsi pendant des années, les équipes de Vallejo-Nãgera firent subir les pires tourments à de nombreux malheureux. Le "Docteur" Vallejo-Nãgera avait proposé ainsi son projet à Franco : _ L’énorme quantité de prisonniers de guerre entre les mains des forces nationalistes, salvatrices de l’Espagne, permet d’effectuer des études de masse, dans des conditions très favorables, qui peut-être ne se reproduiront pas dans l’histoire du Monde. Avec la stimulation et la bienveillance de son excellentissime inspecteur des camps de concentration que nous remercions vivement pour toutes les facilités qu’il nous accorde, nous commençons les recherches approfondies sur les individus marxistes". L’objet est d’établir les relations qui peuvent exister entre les traits biopsychiques de l’individu et le fanatisme politique "démocratico-communiste".

Vous devez savoir que le but visé était de démontrer : l’infériorité mentale des partisans de l’égalité sociale et politique ; mais aussi la perversité des régimes démocratiques favorisant le ressentiment ; ou la brutalité du fanatisme des opposants ; ou bien encore la correspondance physique entre la laideur et l’infériorité des Rouges; et enfin la réalité de l’esprit du mal chez tout Bolchévik. L’on sait depuis que les "protocoles expérimentaux" de ces équipes étaient dignes des supplices de l’Inquisition médiévale ou de ceux d’Auschwitz-Birkenau pratiqués par le "docteur" Mengele. Il me faut vous rappeler qu’après guerre, dans les années 1960, tous ces touristes nord-européens qui venaient passer l’été en Espagne, venaient tous de ces pays démocratiques honnis par les Franquistes car considérés par eux comme "Rouges", décadents, dépravés, corrompus, donc inférieurs.

Lieux de la mémoire ignorée :

En Espagne, je vis dans les années 1960, qu’il suffisait de quitter la côte touristique méditerranéenne pour sentir l’air ambiant s’alourdir sur les visages dans les rues des villages et des villes et voir sur les murs, dans les champs, les traces de la guerre. Je me souvenais ainsi du spectacle saisissant offert par la cathédrale de Lérida, qui chancelait comme dynamitée sur sa colline, réduite à l’état de couronne de chicots noircis, constellés d’impacts de mitraille et de cratères d’obus, restée dans cet état jusque dans les années soixante, à deux heures de route de la Costa Dorada, comme un témoignage persistant des combats très durs et désespérés menés là par l’armée républicaine en 1938-39 contre l’avancée des Franquistes.

Même sur la Costa Dorada, je découvris par hasard, un de ces lieux accablés et ruinés par la guerre quand la voiture de l’oncle ex-milicien s’égara un jour dans le delta de l’Ebre à Tortosa, ville martyrisée par d’intenses combats et bombardements lors de la grande bataille de l’Ebre en 1938 ; cette ville était cernée par des marécages infestés de malaria et située hors des zones touristiques, avec ses quartiers encore dévastés et non reconstruits, avec ses bâtiments publics toujours en ruine et ses églises incendiées. Dans la voiture, la "DS" de l’oncle, tous furent frappés par cette atmosphère pesante, tous firent silence même l’oncle qui soudainement mal à l’aise, fit faire demi tour à la voiture et accéléra pour quitter ce lieu sinistre.

 De la même manière, quand la route menant au col du Somport commençait à serpenter entre Saragosse et Huesca, dans les premiers contreforts des Pyrénées, je vis de nombreuses maisons et granges, dont chaque pan de mur portait des éraflures de balles, et dans les champs, les impacts d’obus et leurs cratères, stigmates de la guerre. Je lus par la suite des "Reportages" parus dans l’Illustration en 1938, où le journaliste français Robert Chenevier s’étranglait d’indignation quand après l’effondrement du front d’Huesca et la retraite des Républicains, il put à l’invitation des services de propagande franquistes, visiter sans risque de contradiction, les tranchées républicaines abandonnées : _ II sera décidément dit que, dans cette douloureuse guerre civile espagnole, tous les symboles, même les plus respectables, toutes les valeurs spirituelles qui font la noblesse de l’homme auront été l’objet du mépris le plus absolu, pour ne pas dire de la haine la plus impie[…] C’est pourtant ce qu’ils ont fait, ces miliciens anarchistes qui occupaient le petit cimetière d’Huesca, en première ligne du front […] les combattants rouges ont accumulé toutes les profanations, multiplié les gestes les plus méprisables. A quoi ont-ils pu songer, ces hommes au destin si précaire ? Ont-ils cru, par leur impiété, donner des preuves de leur libération psychologique, de leur affranchissement de toutes les formes traditionnelles de penser, de sentir, de croire ? […] On ne sait. Mais par contre, ce que l’on ne peut ignorer, c’est qu’ils ont reculé les limites de l’horreur et ouvert toutes grandes les portes de l’Enfer. De quatre niches dont les cercueils avaient été sortis, les gouvernementaux avaient fait un bar, le "Shanghai Bar". Plus loin, une chapelle avait été transformée en salon de coiffure. […] Mais à quoi bon poursuivre une telle énumération ! Car ils avaient, eux aussi, leur cimetière où ils enterraient leurs combattants. Etonnante vision que celle-là ! Dans un champ de terre jaune, les tombes anarchistes s’alignent dans un ordre et une sécheresse impitoyable. Chacune clôturée par du barbelé, en tête de tombe, un piquet portant un numéro. Ni nom ni emblème. […] Là encore, nous nous sommes demandé à quel sentiment obéissaient ces âpres miliciens dans cette recherche d’égalité absolue, ce mépris de toute identification, cette poursuite du néant intégral, humilité dernière ou suprême orgueil ?

Je ne peux que ricaner face à l’émoi hypocrite d’un pisse-copie et éternel planqué qui venait chercher ses "bonnes informations" après coup, quand la guerre totale s’était éloignée après deux ans de combats, sans que lui-même ait connu l’enfer des tranchées de 1914-1918, voulant ignorer que ce qu’il dénonçait, à savoir le viol des sépultures, était du à la proximité du front et avait été vécu quotidiennement par les "Poilus", français et alliés, comme le racontent tous les récits de guerre d’Henri Barbusse, de Blaise Cendrars et John Dos Passos, et allemands comme Erich Maria-Remarque, Ernst Jünger et Otto Dix.

Je dois vous rappeler que tous ces lieux de mémoire qui surgissaient à l’improviste sur les routes éloignées des zones touristiques attestaient bien plus authentiquement de l’histoire refoulée de l’Espagne que les lieux savamment exploités par le Franquisme comme les ruines de Belchite près de Saragosse ou le Mémorial de la Vallée de Los Caïdos[81] dans la Sierra de Guadarama, près de Madrid, construit par des milliers de prisonniers républicains dans un véritable goulag où beaucoup y laissèrent leur vie, pour ériger ce monument pharaonique surmonté par une statue de la Vierge de 150 mètres de haut, érigée à la gloire de la victoire du National-Catholicisme[82] de 1939.

Témoignages sur les camps de concentration français :

Je sus par le témoignage direct de ma Mamée et par les récits de mes camarades d’école, fils de républicains espagnols réfugiés, comment se termina la guerre d’Espagne pour les vaincus et comment furent "accueillis" les centaines de milliers de réfugiés républicains espagnols par les autorités françaises en 1939.

Quand exténués et paniqués par la déroute mais protégés par le reste de l’armée républicaine espagnole qui continuait à se battre bien que talonné par les Maures de Franco, pour couvrir la retraite sous les bombes des avions fascistes allemands et italiens, les flots de réfugiés espagnols eurent à peine passé la frontière française : tous furent triés sans ménagement par les gardes mobiles français, civils d’un côté, soldats de l’autre, puis les hommes furent séparés de leur famille, enfin les uns comme les autres furent parqués sur les plages dans des camps de concentration, malheur aux vaincus !

 Ma Mamée m’avait ainsi décrit les camps : _ Ces camps de concentration français consistaient en d’immenses enclos de sable et de marécages au bord de la mer, entourés de barbelés, enfers à ciel ouvert sans aucun abri pour dormir, sans sanitaire, ni cuisine. Ils étaient gardés par les Tabors marocains, qui rappelaient à tous les républicains espagnols internés, leur terreur des Moros[83] de Franco, ces soi-disant "chrétiens honoraires"[84] qui les avaient pourchassés, canardés et massacrés en Espagne. Ces troupes coloniales françaises avaient ordre de tirer sur tout individu essayant de chercher du bois ou de la nourriture, ou de tenter de joindre sa famille ou de fuir cet enfer des camps en plein hiver !

Il me faut vous rappeler que le gouvernement français de Daladier n’avait rien anticipé et qu’il improvisa ces camps au dernier moment, pour faire face au premier exode massif du XXe siècle en Europe. Mais il assumait la création de camps de concentration et son ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut, employa officiellement ce terme dans un sens "lénifiant" lors de sa conférence de presse au début de février 1939 : _ Le camp d’Argelès-sur-Mer ne sera pas un lieu pénitentiaire, mais un camp de concentration. Ce n’est pas la même chose.

En y repensant, ma Mamée s’offusquait : _ Comment pouvait-il dire cela ce triste sire, sans penser à l’ouverture en 1933, dès la prise du pouvoir par les Nazis, des camps de concentration allemands contemporains, ceux de Dachau, d’Oranienburg, de Sachsenhausen et Ravensbrück, pour éliminer tous leurs opposants démocrates, libéraux, socialistes et communistes ? Pourtant l’opinion publique française savait ce qui s’y passait par des reportages sur ces camps allemands parus dans les magazines comme Vu, Regard, Match ou Life. Ma Mamée poursuivait : _ Il y eut peu d’émoi fraternel de la part des médias et autorités français devant les flots de réfugiés espagnols qui pourtant annonçaient ceux de la débâcle française de juin 1940. Il n’y eut pas de solidarité gouvernementale française pour secourir ces familles désemparées, sans ressource, sans abri et sans nourriture qui erraient et végétaient là agglutinées misérablement sur ces plages transformées en enfers concentrationnaires du Canet-Plage, de Saint-Cyprien, de Rivesaltes, du Barcarès et d’Argelès-sur-Mer ; quand elle eut lieu, cette solidarité fut le fait des particuliers ou des militants et bénévoles[85]de tous bords. Dans l’hiver très rigoureux de l’année 1939, des milliers d’enfants mais aussi d’adultes y moururent de froid, de faim, du typhus et de la dysenterie dans le dénuement et l’absence de soins la plus totale[86] !

Soulignons encore que l’accueil en France fut tel que plus de 100.000 espagnols républicains, mis sous pression quotidienne par le chantage des gendarmes français[87], préférèrent retourner en Espagne franquiste plutôt que de pourrir dans les camps de concentration français, tout en sachant très bien ce qui les attendait en Espagne, soient d’autres camps de concentration, si ce n’est pire, c’est-à-dire les pelotons d’exécution. Outre ces retours "volontaires" vivement encouragés par les autorités françaises, ces dernières organisèrent aussi le retour forcé de nombreuses femmes et d’autant d’enfants en les raflant dans les camps pour remplir des trains qui repassèrent la frontière et livrèrent arbitrairement ces personnes aux Franquistes. Malheur aux vaincus !

Le Front populaire français face à ses responsabilités :

J’étais révolté par le fait que ces réfugiés espagnols aient donc été considérés comme des ennemis par la France, pays "ami" dirigé lui aussi par un gouvernement "Front populaire" avec Léon Blum à sa tête qui avait lâchement décrété la "Politique de non intervention" à l’instigation de l’Angleterre conservatrice de Lord Alifax et de Neville Chamberlain, hostile d’emblée à la République espagnole. J’étais aussi consterné par l’impuissance de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU[88], proclamant une fausse neutralité hypocrite qui mettait sur un pied d’égalité un gouvernement élu démocratiquement et une junte militaire putschiste et fasciste qui voulait sa destruction totale. Le gouvernement français de Léon Blum avait donc refusé d’aider un gouvernement élu démocratiquement et allié, avec lequel il avait des accords de défense et une frontière commune qu’il avait fermée au nom de cette pseudo non-intervention[89]. Il est vrai que Blum subissait en France la pression énorme d’un large courant réactionnaire qui était résolument pro-franquiste où se retrouvaient les royalistes de l’Action Française, avec Maurras et Barrès, des généraux comme Edouard de Castelnau[90] et Louis Franchet d’Esperey, des intellectuels fascistes comme Robert Brasillach et Pierre Drieu Larochelle, sans compter des organisations fascisantes et paramilitaires comme les "Croix de Feu" du Colonel De la Roque, les "Camelots du Roi" et surtout la "Cagoule"[91], mais aussi la majorité des catholiques traditionnalistes travaillés par le clergé revanchard[92] et l’académicien-poète-diplomate Paul Claudel.

Ma Mamée m’apprit qu’avant la déroute républicaine, pendant les trois ans qu’avait duré le conflit en Espagne, le gouvernement français avait refusé la plupart du temps de laisser passer les armes et les fournitures stratégiques qui auraient permis à la république espagnole de venir à bout des putschistes espagnols mêmes aidés par les dictatures italiennes, portugaise et allemandes qui elles, intervenaient directement et militairement en Espagne. Cela avait été prouvé dès le début, après l’écrasement accidentel en août 1936 de deux avions militaires italiens, des bombardiers trimoteurs Savoia Marchetti SM 81[93], à côté d’Oujda, au Nord-est du Maroc sous protectorat français, puis confirmé après la défaite italienne de Guadalajara en 1937, où plusieurs milliers de soldats italiens dont des officiers supérieurs avaient été faits prisonniers par les républicains, qui avaient diffusé auprès de la SDN et de la presse internationale, les identités officielles des prisonniers et les ordres émanant de l’état-major de Mussolini. Ma Mamée me racontait : _ Cette fermeture des frontières par la France fut malheureusement déterminante dans le sort de la grande bataille de l’Ebre, en 1938 quand la république espagnole jeta toutes ses forces dans cette bataille décisive, qu’elle gagna dans un premier temps avec l’effondrement du front nationaliste et l’avancée de plus de soixante kilomètres de l’armée républicaine en territoire ennemi jusqu’à Gandesa et la mise hors de combat de nombreuses troupes nationalistes. Mais cette bataille décisive fut ensuite perdue en grande partie à cause de la fermeture de la frontière, côté français, par le gouvernement radical-socialiste de Daladier qui priva ainsi les républicains espagnols de 160 avions de combat, de centaines de canons, de centaines de camions, de stocks d’armes, de munitions et autres fournitures stratégiques qui restèrent bloqués du mauvais côté de la frontière, alors qu’ils auraient sans doute permis de renverser durablement la situation militaire.

Duplicité et hypocrisie des démocraties :

Je dois vous dire aussi qu’à la même époque, la voie maritime directe de Sébastopol à Barcelone et Valence qu’empruntaient les convois de cargos chargés d’armes russes destinées aux républicains espagnols, était quasiment coupée dès le Bosphore, car ces convois étaient attaqués et coulés sans merci ni trêve, nuit et jour par les sous-marins, cuirassés et avions torpilleurs italiens et allemands en Méditerranée. Ces derniers suppléaient leurs protégés nationalistes espagnols qui avaient été défaits lors de la bataille navale du Cap de Palos où les croiseurs et contre-torpilleurs républicains avaient coulé le navire amiral nationaliste, le cuirassé "Baleares", qui sombra avec ses 786 marins dont l'amiral Manuel de Vierna, le 5 mars 1938. Ces "gouvernements" totalitaires italiens et allemands jouaient ainsi sur les deux tableaux, tout en intervenant militairement aux côtés des Franquistes, ils faisaient partie du "Comité de non intervention" aux côtés de la France et de l’Angleterre, qui fermaient les yeux hypocritement et les laissaient faire impunément[94]. Le sinistre épisode survenu en 1938 des "Accords de paix" signés à Munich, entre les premiers ministres des démocraties, le français Daladier, l’anglais Chamberlain et les dictateurs, l’italien Mussolini et l’allemand Hitler, n’avaient pas seulement concerné le dépeçage de la république de Tchécoslovaquie, subi dans le désespoir et l’humiliation par son gouvernement et son peuple qui furent sacrifiés sur l’autel de la soit disant préservation de la paix européenne. Malheur aux vaincus !

Munich : la République espagnole définitivement trahie par les démocraties.

En effet, ma Mamée me confia : _ Ces pitoyables accords de Munich avaient aussi enterré tout espoir de paix négociée en Espagne, malgré les propositions de paix en trois points du gouvernement républicain du Président de la république Azanã et de son premier ministre Négrin, qui s’appuyaient pourtant sur la Charte de la Société Des Nations, au moment où la bataille de l’Ebre penchait en faveur de l’Espagne républicaine. Le Premier ministre anglais, le conservateur Neville Chamberlain, ouvertement favorable à Franco, ne voulut simplement pas en entendre parler. Edouard Daladier, le radical-socialiste Président du conseil du gouvernement de Front Populaire français laissa tomber le gouvernement républicain espagnol comme il avait laissé tomber Edvard Bénès en Tchécoslovaquie et le chancelier autrichien Kurt von Schuschnigg lors de l’Anschluss[95]". Ma Mamée me raconta encore : _ Le sinistre ministre Albert Sarrault parla même ensuite d’expédier les républicains espagnols le plus loin possible, pourquoi pas chez les Kanaks, pour qu’on n’en entende plus jamais parler. Ce pitoyable gouvernement "radical-cassoulet" dirigé par Edouard Daladier devait d’ailleurs très vite reconnaître le "gouvernement" nationaliste de Franco dès avant la fin de la guerre d’Espagne[96] et il nommerait Philippe Pétain comme ambassadeur auprès de ce "gouvernement" de Burgos, c’est tout dire.

J’ai toujours du mal à l’heure actuelle pour comprendre l’indifférence de la majorité silencieuse de l’opinion publique française, envers l’Espagne. Indifférence qui avait caractérisé notre pays depuis le début du conflit jusqu’à la mort de Franco en 1975. Indifférence pour ces populations ibériques qui étaient nos voisins immédiats, livrées aux massacres qui avaient lieu à nos portes, car Guernica n’était qu’à cent quarante kilomètres de la frontière française ; de plus, cette ville martyre ne fut malheureusement pas un cas unique, car les avions allemands et italiens bombardèrent impunément les villes républicaines de Durango, juste avant Guernica et surtout quotidiennement Barcelone, Madrid et Valence, jusqu’au dernier jour de la guerre, causant des milliers de morts civils.

Comme me disait ma Mamée : _ Qu’est-ce qu’ils avaient fait de mal ces civils et miliciens basques et espagnols qui avaient eu tort de croire à la légalité du suffrage universel, qui avaient obéi aux lois d’une république établie sur les mêmes bases légales et démocratiques que celles de la France ? En quoi étaient-ils différents d’eux, les Français ? En rien, si ce n’est que les républicains espagnols combattirent le plus courageusement possible et aussi longtemps qu’ils le purent, un putsch militaire aidé par les dictatures européennes.

Ma mère me raconta un jour candidement : _ Oui j’ai passé mes vacances d’été à Hendaye en 1937 où mes parents et moi étions à l’hôtel Ibaia sur la corniche et nous avons entendu le canon tonner tout le temps de l’autre côté de la Bidassoa, nous avons vu arriver des tas de réfugiés, des familles paniquées et dans un état pitoyable, mais que pouvions nous faire ? Rien selon elle, et elle avait continué ses vacances sans émoi, sans interrompre aussi peu que se soit ses séances de plage ou de tennis.

Là encore, rappelons-nous que la lâcheté des hommes politiques français et anglais, l’inconscience et la veulerie de leur opinion publique respective d’alors feraient bientôt place à la terreur des invasions et à celle des bombardements aériens pour les populations paniquées, avec les incessantes descentes en catastrophe dans les abris dès que la sirène d’alerte aérienne allait retentir, stridente et lugubre et ce pendant six ans.

Après Guernica :

Ma Mamée me raconta aussi qu’après l’agonie de Guernica, le gouvernement républicain espagnol essaya de venir en aide au Pays Basque en lui envoyant dans la semaine qui suivit cette tragédie, deux escadrilles d’avions de combat accompagnés de deux gros avions bimoteurs emmenant les équipes et le matériel d’entretien. Avions qui partirent de Barcelone par les airs pour gagner le Pays Basque, pour tenter d'empêcher un nouveau Guernica. Pour ce faire, comme la Navarre était aux mains des Franquistes, elle constituait un obstacle infranchissable que les avions républicains essayèrent de contourner en passant les Pyrénées et en survolant le Sud- Ouest de la France. Ces vingt six avions se posèrent à Pau pour se ravitailler, mais le gouvernement Daladier sous la pression de la presse française d’extrême droite, les empêcha de redécoller vers Bilbao, les désarma et les obligea à rebrousser chemin vers la Catalogne, où ils ne servaient à rien, à l’époque ! La légion Kondor[97] put ainsi continuer à bombarder impunément des villes basques et asturiennes comme Bilbao, Santander, Gijón, jusqu’à la chute irrémédiable du Pays Basque et des Asturies, malheur aux vaincus !

Partialité de la presse française :

Je veux rappeler ici que la presse française d’extrême droite comme L’Action française, Candide, Gringoire ou Je suis partout mais aussi celle bien pensante de l’époque, que se soient les grands quotidiens comme Paris-Soir, L’intransigeant, L’Illustration, Le Matin, Le Temps ou les quotidiens régionaux comme la Dépêche du Midi, La Petite Gironde ou Midi Libre, ne parlaient que : _ Des églises espagnoles brûlées, des dépouilles de religieuses espagnoles exhibées en place publique par les anarchistes inhumains, d’exécutions de masse d’innocents curés et religieuses, comme si leurs informations reprenaient mot à mot celles de la propagande phalangiste espagnole, ce qui était à peu de choses près le cas. En effet, la plupart de ces journaux s’abreuvaient aux officines de propagande obligeamment ouvertes à Saint-Jean de Luz par le "gouvernement nationaliste" de Burgos dirigé par le Caudillo Francisco Franco. Cette intoxication de la presse française atteignit son sommet à propos du bombardement de Guernica dont la destruction fut cyniquement attribuée par ces officines aux anarchistes basques, propagande reprise in extenso par ces journaux français. Quand le pays basque succomba après Guernica, les Franquistes fusillèrent des dizaines d’aumôniers basques parce qu’ils avaient servis dans les troupes basques républicaines, pourquoi aucun journal bien-pensant français ne l’a alors dénoncé ? Malheur aux vaincus !

Ma Mamée toujours aussi remontée contre les Français posait cette question : _ Ces journaux français avaient-ils dénoncé l’assassinat systématique de milliers d’instituteurs républicains espagnols par la soldatesque franquiste et les escadrons de la mort de la Phalange ? L’acharnement des fascistes espagnols contre ces instituteurs "Rouges" est du à leur haine fanatique de la culture qui leur fit exécuter ignominieusement le poète Federico Garcia Lorca à Grenade et persécuter à mort le philosophe Miguel de Unamuno à l’université de Salamanque aux cris de "Viva la muerte ! " et de "Mort à l’intelligence [98]!".

Je découvris un certain nombre de ces journaux dont l’Illustration conservés par mon grand-père qui les avait donc lus tout au long de cette période, ce qui ne m’étonna pas car je connaissais les convictions très "Action Française" de mon grand-père. Tous ces journaux accablèrent l’exode des républicains espagnols en dénonçant : _ Ces rouges, cette fange humaine, cette horde déguenillée et indigne de l’aide désintéressée, de l’accueil généreux de la France. Un article de l’Illustration parmi d’autres retint mon attention : _ J'ai assisté aux premiers passages de ces contingents de l'armée républicaine. Ce qui m'a le plus affligé, c'est de constater la morgue animant ces hommes qui auraient dû paraître plus accablés. Victorieux, ils n'eussent pas défilé autrement devant les Français, militaires ou civils, qu'ils frôlaient. Avant de franchir le pont frontière du Perthus, ils étaient désarmés par leurs chefs espagnols, se rangeaient par quatre, poussaient au commandement le cri de: "Vive la République! " puis désertaient... crânement. Dès qu'ils atteignaient le territoire français, ces miliciens étaient fouillés, car beaucoup d'entre eux avaient conservé dans leurs poches qui un révolver ou deux, qui une grenade ou un poignard. Les armes saisies allaient rejoindre les monceaux de celles qui ainsi encombrent le pont du Perthus et ses alentours. Combien -de réfugiés sont ainsi arrivés en France depuis ces derniers jours ? Nul ne peut le dire exactement et les autorités françaises ne paraissent guère décidées à aider dans leurs recherches ceux que cette statistique intéresse. Je crois que, sans exagération, on peut estimer ce nombre à près de 300.000. Certes, on ne prévoyait pas un tel afflux.

[…] Le camp le plus extraordinaire est celui d’Argelès-sur-Mer. Là sont rassemblés les soldats de l’armée républicaine. Mais ils arrivent toujours si nombreux que deux autres camps ont déjà été désignés pour y diriger les régiments qui sont annoncés. Lorsqu’on s’approche, on croit voir un vaste marché installé au bord de la mer, une foule de plus de 100.000 hommes. Des gardes mobiles, des gendarmes, des soldats français assurent le maintien de l'ordre et interdisent qu'on sorte des limites indiquées. Tout cela n'est pas inutile. Les bagarres ne sont pas rares et il faut protéger les propriétés voisines. Déjà, des Espagnols avaient coupé des arbustes, pillé des piles de planches qu'ils ont brûlées. Certains d'entre eux étaient montés sur le toit d'une villa, avaient enlevé les tuiles et s'apprêtaient à scier le bois des charpentes pour faire du feu sous les marmites.

[…] J'ai dit que celui qui détaille les mille scènes du drame de cet envahissement peut observer ici toute la gamme des sentiments humains, bons ou mauvais. Pourtant je n'ai pas pu enregistrer une seule manifestation, même individuelle, d'un sentiment qui devrait être unanime envers les Français: la reconnaissance. Cependant que de dévouement dépensé avec une inlassable générosité. […] Qui prétendrait que la France a manqué à sa tradition d'humanité dans les journées tragiques qui viennent de se succéder ? Et la tâche n'est pas terminée. Maintenant que l'afflux de l'exode est apaisé, il faut s'occuper du sort des réfugiés. Femmes et enfants ont déjà quitté les camps. Des trains spéciaux les ont emmenés dans divers départements. Quant aux hommes, ils sont rassemblés dans d'immenses camps. Après celui d'Argelès, deux nouveaux ont été créés au bord de la mer, à Saint-Cyprien et au Barcarès. On regroupe le formidable matériel que les soldats et les civils avaient apporté d'Espagne. Ce n'est pas un petit travail, ni non plus celui du nettoyage des emplacements sur lesquels les réfugiés séjournèrent pendant quelques jours ! Saleté, désordre, gaspillage, sabotage, pillage, voilà, hélas les titres des chapitres qu'on pourrait tracer. L'incroyable exode des Espagnols en France est maintenant un fait accompli. Dans l'esprit de ceux qui l'ont vécu ou en ont été témoins, il restera toujours le triste souvenir d'une véritable calamité. Il aura peut-être été aussi une rude leçon pour ceux qui ont vu surgir dans leurs villes, dans leurs campagnes ces hordes déguenillées, épuisées, apeurées traînant avec elles des bribes de leurs biens. C’est signé par Jean Clair-Guyot[99], l’envoyé spécial de l’Illustration, mais c’est très représentatif de cette presse française par le ton, la condescendance et le mépris. De plus c’est inexact, car les femmes et les enfants espagnols n’ont pas quitté si vite les camps d’Argelès, du Canet et de Rivesaltes, ou s’ils ont quitté ceux d’arrivée, ils ont été envoyés dans les autres camps ouverts précipitamment partout dans le Midi, dans le Centre et l’Ouest de la France, mais cela, les lecteurs de l’Illustration et des autres canards n’étaient pas censés l’apprendre. Malheur aux vaincus !

Contrepoints par l’image :

Pourtant, je pouvais me rendre compte de la réalité de la situation qui était fort différente, en regardant simplement les photos de l’Illustration dans lequel figurait l’article. En ignorant les légendes par trop caricaturales, sur une photo en double page panoramique, je voyais en plongée des milliers de soldats républicains espagnols internés narguer le photographe en levant le poing fermé, en uniforme et au garde-à-vous, alignés et rangés impeccablement par unités jusqu’au fond du camp d’Argelès, marée humaine couvrant l’espace jusqu’à l’horizon. Quelques pages plus loin sur d’autres photos du même journal, je voyais des alignements de canons rangés comme à la parade avec leurs tracteurs dans un champ au bord de la route du Perthus, route sur laquelle il y avait des files de camions à l’arrêt portant des batteries de canons antiaériens et de projecteurs de DCA[100]. Ailleurs encore, des photos montraient des escadrilles entières d’avions de chasse républicains d’origine soviétique alignés impeccablement sur l’aéroport de Carcassonne, autant de signes d’une armée républicaine qui s’était battue méthodiquement jusqu’au bout et non débandée comme le fit l’armée française moins d’un an et demi après.

Ma Mamée me rappelait que l’état-major français ordonna la destruction sur place des armes des républicains espagnols : canons, avions, etc. Il ne retira aucune leçon de la guerre d’Espagne de nature à reconsidérer ses choix stratégiques reposant sur la défensive derrière la Ligne Maginot, sans prise de conscience des nouvelles stratégies de "Blitzkrieg"[101] mises en œuvre en Espagne par les Allemands de la Légion Kondor, par les Italiens du Corpo truppe volontarie (C.T.V.)[102], mais aussi par l’armée républicaine à Guadalajara[103] ou à Brunete. Cette stratégie reposait sur la percée du front adverse par l’action concentrée de forces blindées accompagnées de troupes motorisées protégées par une forte DCA et précédées, soutenues par une aviation de bombardement en piqué, les fameux Stukas[104] et Katiouchkas[105] très précis et dévastateurs, eux-mêmes protégés par des nombreux avions de chasse omniprésents et maîtres du ciel, car les Nazis comme les Soviétiques étaient persuadés de l’importance absolue de la suprématie aérienne.

Au contraire, Pétain et ses généraux restèrent imperméables à ces choix : l’aviation, la DCA et les divisions blindées restaient pour eux des gadgets inutiles[106]. Cette surdité et cet aveuglement des états-majors français furent lourds de conséquences néfastes dans les défaites polonaises et françaises. Malheur aux vaincus !

 Pour en revenir à la Retirada, rappelons qu’en France, mis à part l’Humanité[107] aucun journal ne s’émut à aucun moment des conditions humiliantes et inhumaines dans lesquelles le gouvernement français parqua en 1939, ces centaines de milliers de réfugiés civils espagnols dans des camps de concentration improvisés. Faut-il souligner que la plupart de ces mêmes journaux s’engouffrèrent dans la collaboration franco-allemande pendant l’occupation entre 1940 et 1944, sans un bémol ni un semblant de résistance, au contraire. La plupart de ces canards, mais pas tous disparurent à la Libération, en 1944. Malheur aux vaincus !

Après le bombardement de Guernica par la Légion Kondor en 1937, quand le Pays basque et les Asturies succombèrent six mois après sous les assauts nationalistes renforcés par les forces italiennes et allemandes, pour les républicains, les Gudaris[108] et tous les militants, la dernière porte de salut fut alors de prendre la mer. Dans un exode maritime comparable à un petit Dunkerque[109], on vit partir de Santander des dizaines de bateaux de toutes sortes, grands voiliers, cargos et remorqueurs, chalutiers et dragues, tous chargés jusqu’à ras bord de réfugiés basques qui vinrent s’échouer sur les côtes des Landes de Gascogne, entre Bayonne et la Gironde, entre Blaye et Lesparre, parmi eux, ils y avaient les parents de mes copains d’école, par qui j’appris les conditions d’accueil dans mon propre pays, malheur aux vaincus !

L’enjeu réel de la guerre d’Espagne :

Ma Mamée me rappelait cet enjeu historique : _ La république espagnole s’est battue avec l’énergie farouche qui lui a permis de résister pendant trois ans d’abord à un soulèvement organisé et généralisé de l’armée épaulée par l’église, l’aristocratie foncière, la haute bourgeoisie capitaliste et l’extrême droite espagnoles, devenu très vite une guerre totale soutenue par l’intervention directe des armées des dictatures italienne, portugaise et allemande, qui avaient en préalable écrasé et asservi leurs propres populations.

Si vous regardez bien, c’est vrai qu’au niveau international, la république espagnole fut abandonnée diplomatiquement comme l’Ethiopie, l’Autriche et la Tchécoslovaquie par la Société Des Nations et resta isolée militairement, par le déplorable simulacre de non intervention imposé à la France par l’Angleterre conservatrice d’Alifax et Chamberlain.

Ma grand-mère catalane me confiait : _ Il n’y a que les Russes et les Mexicains qui nous ont vraiment aidés ! Regarde, la république française à peine un an et demi après, elle a sombré en moins d’un mois et demi de combats désordonnés[110], dans un effondrement spectaculaire provoqué par l’ineptie stratégique du haut commandement français et la défaillance combative de la majorité des officiers et soldats français, dont beaucoup se rendirent sans combattre, et 1.850.000 prisonniers français allèrent ainsi stagner dans les "Stalags", pendant cinq ans. C’est cela qu’a raconté Marc Bloch dans son livre[111], car il en a été le témoin direct. Malheur aux vaincus !

Ma Mamée proclamait que la deuxième guerre mondiale avait commencé en Espagne le 18 juillet 1936, que Madrid assiégée ne fut jamais vaincue militairement mais trahie de l’intérieur après trois ans de résistance, par un putsch militaire pro-franquiste à l’intérieur du camp républicain, alors que Paris se donna aux Allemands sans tirer un seul coup de fusil. Elle ajoutait que l’exode massif de millions de civils français eut lieu à ce moment là en 1940, sans plus de gloire que pendant la "Retirada" sauf que les soldats républicains espagnols se retirèrent en bon ordre en combattant jusqu’à ce que les réfugiés civils aient passé la frontière française en 1939. Elle faisait remarquer ironiquement que l’exode des millions de français en juin 1940 avait abouti dans le chaos et la panique à la même frontière des Pyrénées mais dans l’autre sens et de l’autre côté, et là plus question de passer en Espagne ! Ma grand-mère me raconta qu’en France, dès la déclaration de guerre, en 1939, le Gouvernement de Front Populaire dirigé par Edouard Daladier avait décrété que tous les réfugiés politiques sur son sol étaient des apatrides, ou pire, des ennemis s’ils étaient de nationalité allemande. Tous ces réfugiés antifascistes furent donc internés à leur tour dans des conditions lamentables, dans des lieux inhospitaliers et insalubres, parqués et gardés par l’armée ou les gardes mobiles, comme aux Milles près d’Aix-en-Provence, dans une ancienne briquèterie transformée en camp de concentration où se retrouvèrent Max Ernst, Annah Arendt et Walter Benjamin parmi d’autres artistes et intellectuels allemands antinazis. Malheur aux antinazis allemands !

Je dois souligner encore que l’aveuglement de la classe politique française et notamment des gouvernements de Front Populaire fut de ne pas prévoir que la chute de la République espagnole couperait les arrières de la France lorsque ce qui était inévitable se produirait, à savoir l’invasion allemande et italienne de la France en juin 1940, ce qu’aussi bien le Président Azanã que les premiers Ministres Largo Caballero et  Négrin[112] avaient prédit en vain à Blum puis à Daladier. Un soutien intelligent à ce gouvernement démocratique et allié aurait permis d’éviter le pire à la France, la guerre mondiale aurait été retardée sinon évitée et une dictature de quarante ans n’aurait pas écrasé l’Espagne impitoyablement. Des gestes symboliques eussent pu suffire pour éviter la chute de la République espagnole : comme de laisser les frontières ouvertes pour permettre l’approvisionnement stratégique des Républicains aux moments décisifs ; comme des déclarations officielles diffusées par le gouvernement français : pour dénoncer les massacres de civils et de prisonniers de guerre, et les bombardements d’objectifs civils comme les villes, pour stopper l’avancée de l’armée franquiste jusqu’aux frontières françaises. Déclarations que redoutait Franco en 1938-39. Preuve s’il en était qu’il eut suffi d’une menace de mise en alerte de l’armée française sur les Pyrénées par le gouvernement français pour arrêter l’offensive franquiste avant et au-delà de Barcelone. Rien hélas ne fut fait. Inconscience et inconséquence françaises. Malheur aux vaincus !

Ultimes trahisons de la République espagnole :

Il me faut ajouter un autre chapitre à ce réquisitoire des lâchages internationaux vis-à-vis de la République espagnole, celui de sa trahison infâme par l’Union Soviétique. Au moment de la signature du Pacte de non agression germano-soviétique le 22 août 1939, la guerre d’Espagne est officiellement terminée après la prise de Madrid et de Valence en avril. Dès la signature des lamentables accords de Munich l’année précédente entre démocraties et dictatures européennes, l’URSS abandonne sa stratégie de front populaire et de recherche d’alliance militaire défensive avec les démocraties contre le nazisme et le fascisme, par peur d’une collusion générale antisoviétique. Staline révoque son ministre des affaires étrangères Litvinov qui incarnait cette politique, d’autant plus devenu gênant qu’il était juif, il nomme Molotov pour conduire des négociations secrètes avec Hitler et Ribbentrop.

Dès l’application du pacte germano soviétique, il y a changement radical d’attitude soviétique par rapport aux républicains espagnols et aux antifascistes internationaux qui ont lutté avec eux et qui se sont réfugiés en URSS, où ils deviennent tous des ennemis de l’Union Soviétique. Ils sont arrêtés par les agents du NKVD et déportés massivement dans les camps du Goulag, notamment à la Kolima[113]. Le cas le plus célèbre est celui de Margarete Buber-Neumann, femme d’un dirigeant communiste allemand. Elle va devenir la "Zeck"[114] la plus emblématique de cette déportation, car elle sera ensuite livrée par Staline à Hitler avec les autres antifascistes allemands et passera le reste de la guerre dans le camp de concentration de Ravensbrück. Libérée en 1945, elle sera citée comme témoin par Victor Kravtchenko[115] lors de son procès contre Aragon et les Lettres Françaises en 1949.

Des milliers d’Espagnols républicains non communistes réfugiés en URSS, vont être déportés en 1939 dans l’un des 600 camps du Goulag, celui de Karaganda en Sibérie, immense ville concentrationnaire de 150.000 "Zecks" où ils seront rejoints par la suite par des Espagnols fascistes engagés dans la division "Azul" et faits prisonniers par l’armée rouge en 1943 après Stalingrad : épilogue invraisemblable de la guerre civile espagnole, où les frères ennemis d’hier s’affronteront physiquement en permanence dans cet enfer du Goulag, dans les galeries des mines de charbon, de tungstène, de fer et d’argent, dans l’indifférence narquoise et complaisante de l’administration carcérale soviétique. Je dois aussi mentionner le calvaire subi par les 210 pilotes de l’armée de l’air républicaine espagnole qui se trouvaient en stage de formation sur les avions soviétiques en URSS, entre l’effondrement de la république espagnole et la signature du pacte germano-soviétique. Les chefs du PCE envoyèrent à leur base de Kirovabad le colonel Pedro Martinez Carton, membre du NKVD, chargé de sonder leur fidélité. La plupart, sauf 25 pilotes, demandèrent à quitter l’URSS. Tous furent arrêtés et déportés au goulag de Karaganda, eux aussi. Seulement une demi-douzaine y survécut.

Un autre exemple fameux des antifascistes espagnols victimes de cette purge stalinienne est celui de Valentín González, dit "El Campesino"[116], ancien pistolero anarchiste, légionnaire déserteur parti combattre aux côtés d’Abd-El-Krim[117] pendant la guerre du Riff, devenu le plus célèbre général communiste pendant la guerre d’Espagne, présent sur tous les fronts, de Madrid à Brunete, de Belchite à Teruel. Après la chute de la Catalogne en 1939, El Campesino retourne à Madrid, afin de poursuivre le combat. Il est surpris par le putsch de Casados[118]. Avec plusieurs proches, il fuit vers le port d’Almucénar dans la province de Grenade, vole un bateau avec lequel il arrive à s'échapper et gagne l'Algérie.

Depuis Oran, El Campesino gagne Marseille, puis Paris. Puis, avec quelques 700 Espagnols, il s'exile en URSS. Il est l'un des plus célèbres émigrés espagnols en URSS - qui étaient environ 6 000 - et est à ce titre personnellement accueilli par Staline et Béria qui le fêtent comme un véritable héros de la guerre. Le parti utilise même son image pour des timbres. Il est reçu à l'académie militaire soviétique "M.W. Frunse", avec le rang de général, comme Enrique Lister, Juan Modesto et Manuel Tagüeña[119]. Mais son comportement de rebelle affiché au stalinisme et de farouche opposant au Pacte germano-soviétique finit par irriter ses hôtes soviétiques et il est arrêté, limogé et jeté en prison. Il est condamné à trois ans de goulag et à cinq ans de suspension de ses droits civiques. El Campesino se retrouve alors forcé à travailler à la construction du métro de Moscou. Il cherche à s'échapper en profitant de la confusion que provoquent, en 1941, l'invasion allemande et le siège de Moscou, il y réussit et parvient à gagner l'Iran avec deux camarades espagnols. Les trois fugitifs sont alors emprisonnés par les Anglais qui occupent l’Iran et sont finalement renvoyés en URSS.

Tous trois y sont à nouveau condamnés et envoyés dans un goulag effroyable près de Vorkouta, en Sibérie, dans une mine de charbon. Ses deux camarades espagnols y meurent d’épuisement, mais El Campesino tente une nouvelle évasion qui réussit. Ce n'est donc qu'en 1949, après dix années dans les goulags soviétiques et une évasion rocambolesque, qu'il réussit à atteindre à nouveau la frontière iranienne. Là, il est accueilli par le gouvernement iranien nationaliste du Docteur Mossadegh qui lui accorde l’asile politique. Il s’éloigne alors définitivement de l'URSS, laissant derrière lui sa deuxième femme et leur enfant. Peu après, il quitte l’Iran et s’installe dans le Sud-ouest de la France, d’où il continuera son combat antifranquiste par des incursions armées en Espagne.

Ajoutons à ce drame des antifascistes internés au Goulag, celui des milliers de militaires soviétiques de tout rang, conseillers militaires en Espagne aux côtés des Républicains, qui furent pour la plupart, systématiquement exécutés par le NKVD à leur retour en URSS, dans le cadre des grandes purges de 1936 à 1939, au premier rang desquels il faut citer le Maréchal Toukhatchevski[120], héro de la Révolution d’Octobre, livré au NKVD intoxiqué par les soins du SD[121] d’Heydrich, jugé expéditivement et exécuté sommairement.

En outre, Staline confisqua l’or de la banque centrale espagnole, qui lui avait été confié par le gouvernement républicain espagnol de Largo Caballero, privant ainsi ce dernier de toute ressource financière, sous prétexte que cet or couvrait à peine l’achat et les envois d’armes soviétiques en Espagne républicaine. En effet, le 25 octobre 1936, 510 tonnes d'or en lingots de la banque d'Espagne (valeur : 40 milliards de dollars, soient quelques 32 milliards d’Euros actuels) cachées dans 30 voitures blindées, chargées de 7 600 boîtes maquillées en caisses de dynamite par El Campesino et ses hommes du Ve régiment, avaient été transférées par un convoi de 4 bateaux, de Carthagène à Odessa, en partie pour payer les achats d’armes soviétiques, en réalité pour les mettre à l’abri de l’avance des colonnes de soldats nationalistes de Franco vers Madrid. Ce gouvernement républicain exilé et ruiné après sa défaite, en fut ensuite réduit à végéter au Mexique, qui fut le seul pays à lui donner l’asile politique. Les seuls ex républicains espagnols admis en URSS furent les très dociles dirigeants communistes espagnols comme Dolores Ibarurri dite la "Pasionaria" et Santiago Carillo, secrétaire général du PCE. Voila pour la patrie du socialisme !

Pourtant, l’URSS avait aussi accueilli après Guernica en 1937, presque trois mille enfants de républicains espagnols[122] qui gagnèrent par bateaux l’URSS et cela en grande partie grâce au gigantesque travail mené par le Secours rouge international en étroite collaboration avec le parti communiste espagnol (PCE) et le ministère de l’Instruction publique espagnol. Ces enfants, qui avaient entre 2 et 15 ans et qui, pour leur majorité, étaient issus de la classe ouvrière et paysanne espagnole avaient de nombreux parents militants au sein d’une organisation ouvrière (UGT, CNT) ou dans les partis de gauche (le PSOE, PCE, parti radical). En Union soviétique ils furent reçus comme des héros. Poing levé et au son de l’Internationale, ces "orphelins" espagnols descendirent les passerelles des bateaux à Leningrad ou à Yalta pour être reçus par un important comité de pionniers locaux et des komsomols. L’accueil ne manqua pas d’être utilisé par la propagande soviétique qui fit de l’URSS le seul pays capable de prendre la défense des opprimés dans le monde et de mener une lutte effective contre la barbarie fasciste. Les enfants furent accueillis dans les douze maisons pour enfants[123] répartis dans toute l’URSS. L’enseignement y était dispensé en espagnol, car la venue des enfants était perçue comme temporaire et on gardait le souci de ne pas couper les liens avec l’Espagne. La république espagnole dépêcha à cet effet 213 adultes espagnols, pour la majorité des instituteurs et des surveillants, venus accompagner les enfants dans leur exil. Dès lors, ces petits Espagnols bénéficièrent d’une éducation toute soviétique où la formation politique avait une importance particulière. Cela exprimait en outre la volonté sous-jacente du pouvoir soviétique d’endoctriner ces enfants avant leur éventuel retour en Espagne. Il faut considérer ces travaux politiques non seulement dans une optique d’éducation de masse, qui se pratiquait d’ailleurs dans tout le système d’éducation soviétique, mais aussi dans celle élaborée par Dolorès Ibarruri, pour qui ces enfants représentaient le "fonds d’or" de l’Espagne future et socialiste.

En1941, avec l’invasion allemande, très vite, disparurent de nombreux éducateurs, partis combattre sur le front tandis que les enfants les plus âgés furent enrôlés dans l’Armée rouge en tant que Soviétiques. La déroute de l’armée soviétique ne laissa pas assez de temps pour évacuer certaines des maisons pour enfants. À partir de 1945, lorsque des millions de personnes retournèrent à leur pays d’origine après les grands bouleversements de la guerre mondiale, les parents des enfants espagnols réfugiés en URSS depuis 1937 commencèrent à les réclamer. L’Union soviétique n’entretenait pas de relations diplomatiques avec l’Espagne, ce qui empêcha tout rapatriement massif. Comprenant l’importance du phénomène, le PCE, décida d’intervenir pour enrayer la fuite des enfants car ce rapatriement risquait de compromettre la politique ambitieuse de "la Pasionaria" rêvant de convertir ces enfants en de véritables "homo soviéticus" avant un éventuel retour dans leur patrie, pour pouvoir bâtir une nouvelle Espagne socialiste. Tout fut alors fait pour entraver le rapatriement des "enfants espagnols", jusqu’à la mort de Staline en 1953.

Avec l’avènement de Khrouchtchev, les destins des "enfants espagnols" furent profondément changés. En 1956 quelques "enfants espagnols" réussirent à envoyer une lettre clandestine au secrétaire général des Nations unies, dans laquelle ils expliquèrent que les enfants de républicains espagnols venus en 1937 étaient retenus contre leur volonté en URSS. Les pressions de Dag Hammarskjöld[124] se firent de plus en plus pressantes. Craignant que cette affaire n’apparaisse en plein jour et ne crée une situation embarrassante pour l’Union soviétique et pour la politique de coexistence pacifique que le premier secrétaire du PCUS tentait d’imposer sur la scène internationale, Khrouchtchev accorda aux "enfants" espagnols en 1957, vingt ans après leur arrivée en territoire soviétique, le droit de retourner en Espagne. 

Les retrouvailles avec l’Espagne franquiste ne furent pas faciles. Elles furent plutôt marquées par de grandes désillusions. Après avoir passé toute une vie en Union soviétique, ces jeunes Espagnols eurent du mal à retrouver leurs familles et leur pays. Guettés par la police secrète de Franco qui débusquait frénétiquement de supposés agents du KGB, par une Église catholique omniprésente qui voulait imposer à ces sortes d’"hérétiques laïques" l’évangile par tous les moyens, il est facile d’imaginer leur immense désarroi et leurs très grandes difficultés d’intégration. Beaucoup préférèrent retourner vivre en URSS.

Vérités officielles et montages idéologiques :

Ma passion pour l’Espagne m’apprit la difficile quête d’une vérité relative qui évolue au fur et à mesure que la vérité officielle se discrédite et disparaît dans des montages idéologiques. La vérité officielle laisse place à une histoire parallèle par une recherche parfois asymétrique et déroutante des faits réels racontés par des témoins directs ou des historiens inattaquables comme Hugh Thomas ou Bartolomé Bennassar. Mes sympathies allaient bien sûr aux vaincus, aux anonymes qui s’étaient battus avec l’énergie de l’Espoir puis du désespoir contre la bêtise fasciste galonnée et ensoutanée espagnole, et au nom du "Monde libre" contre les dictatures européennes. Ma vision manichéenne de la guerre d’Espagne évolua au gré des lectures et surtout des rencontres qui furent autant d’aiguillages pour changer ma perception de ce qui se passait dans mon propre pays.

En effet, à travers tout ce que m’apprit ma Mamée, je découvris mon propre pays, la France, sous un autre jour, plus complexe et moins exemplaire que mes professeurs me l’avaient enseigné à l’école et au lycée, avec sa mythologie gaulliste unanimiste masquant la réalité beaucoup plus trouble et moins glorieuse de la période l’occupation allemande et de la Libération. Ma région du Sud-ouest et du Midi hébergeait une forte minorité espagnole qui, si elle n’était pas autant en butte au même racisme que les émigrés d’Afrique du Nord, n’était pas bien acceptée par la population de souche. La preuve en est que la part historique très importante, si ce n’est décisive des Espagnols républicains dans la Libération du Sud-Ouest de la France en 1944 fut systématiquement évacuée et dévalorisée après guerre, autant par les hommes politiques, que par les historiens officiels.

Les républicains espagnols et la Libération de la France en 1944:

Pourtant, j’avais appris par mon père qui avait pris le maquis dès 1942 et participé directement aux combats pour la libération du Sud-ouest de la France en 1944, que les villes aussi diverses et dispersées que Foix, Pamiers, Lodève, Lavelanet, Saint-Pons, Saint-Girons, Castelnaudary, Mazamet, Cajarc, Brive, Tulles, Bagnères-de-Bigorre, Montpellier, Béziers, Castres, Toulouse, Agen, Mont-de-Marsan, Dax et même Bordeaux et soixante autres agglomérations du Sud-ouest furent libérées en 1944, sans l’intervention d’aucune troupe alliée, mais par les maquis et les colonnes de Guérilleros en majorité constitués par les dizaines de milliers d’Espagnols républicains qui avaient une expérience reconnue de la guérilla, de la guerre de mouvement, de la bataille de rue et des attaques de convois.

Je vais pour vous le démontrer, citer un certain nombre de dirigeants et d’historiens de la résistance française comme Henri Noguères, qui les connaissait bien et qui avait pu les apprécier, voila ce qu’il disait d’eux : _ Ils se montraient aussi intransigeants que courageux. Pour les qualifier il n’y a qu’un seul mot : ils étaient exemplaires. Je citerai aussi le grand responsable FFI du Sud-ouest, Serge Ravanel qui l’a confirmé officiellement en attestant de la part décisive des Espagnols républicains de tous bords prise dans la Libération de cette région par elle-même sans l’aide des Alliés.

Voici encore un extrait du discours de Jean Laurain, ancien secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Défense chargé des anciens combattants en 1981-86 : _ Nous sommes fiers que ces républicains espagnols aient pu lever, sur l’ensemble du territoire français, plusieurs dizaines de milliers d’hommes dans quarante et un départements au total… Sans doute, pour eux, l’espérance fut longue puisqu’il fallut attendre tant d’années avant que l’Espagne ne retrouvât les chemins de la démocratie et de la paix civile. Selon Pierre Bertaux, Commissaire de la République pour la région Midi-Pyrénées en 1944, à Toulouse, le total des maquisards espagnols sur l’ensemble du territoire Sud de la France était d’environ 70.000 hommes dispersés de la Savoie aux Pyrénées, en passant par la Montagne Noire, les Landes et le Limousin, autrement dit, ils étaient largement majoritaires dans le maquis, l’équivalent de six divisions ! Henri Noguères, pour sa part, écrivait : _ Les Républicains espagnols ont occupé une place à part au sein de la Résistance française. Aucun de nous, en effet, n’a jamais considéré les guérilleros espagnols comme des étrangers. 

Pourtant, que n’entendis-je pas dans la bouche de ma mère et d’autres bons Français, sur : _ Ces hordes d’anarchistes espagnols qui faisaient la loi et tuaient des innocents ! C’étaient des terroristes qui faisaient sauter n’importe quoi, qui tuaient n’importe qui et provoquaient les Allemands qui du coup prenaient de bons Français en otages et les fusillaient. Vous ne pouvez-pas comprendre, vous n’avez pas vu comment ces gens-là se comportaient ! Il est vrai que je n’avais pas pu savoir non plus comment l’oncle milicien s’était comporté, mais on ne parlait jamais de cela car c’était un sujet tabou dans la famille.

Ma Mamée rétorquait à ma mère que ce qui était remarquable de la part de cette large frange de la population privilégiée française qui a collaboré ou attendu passivement qu’on la libère, c’est qu’elle ne dénonçait ni les Allemands qui étaient "si corrects" ni la Milice de Darnand[125] comme les principaux responsables des massacres de la période Occupation- Libération, mais chargeait les Espagnols républicains de tous les maux, car enfin, des "Rouges" restent toujours des "Terroristes", n’est-ce-pas ? Je ne pouvais m’empêcher de penser que ma mère et mon grand père n’avaient pu qu’approuver comme beaucoup d’autres Français bien-pensants, l’amalgame monstrueux et infâme contenu dans l’ "Affiche rouge" assimilant les résistants étrangers du réseau FTP-MOI[126] d’Armenak Arpen Manoukian, dont certains étaient espagnols ou anciens combattants internationaux en Espagne, à des terroristes de l’"Armée du Crime". Cette affiche de propagande allemande avait été placardée partout en France, après le 21 février 1944, date de l’exécution de pratiquement tous les membres du réseau après dénonciations et rafles. Ces Français bien-pensants seraient sans doute les mêmes qui soutinrent plus tard le poujadisme d’extrême droite puis les terroristes de l’OAS[127] dans leurs attentats aveugles en Algérie et en Métropole. Malheur aux vaincus !

Ma Mamée me raconta que Martha Gellhorn, la 3e femme d’Ernest Hemingway, journaliste américaine antifasciste et correspondante de guerre, a dressé le bilan de la contribution du maquis espagnol à la Résistance intérieure française dans la libération nationale en écrivant en 1945 dans The Undefeated [128]: _ Au cours de l'occupation allemande en France, le maquis espagnol a conduit plus de quatre cents sabotages de voies ferrées, détruit cinquante huit locomotives, dynamité trente cinq ponts ferroviaires, coupé cent cinquante lignes téléphoniques, attaqué vingt usines, en en détruisant certaines complètement, et saboté cinquante mines de charbon. Ils ont fait prisonniers plusieurs milliers d'allemands et – c'est presque un miracle au vu de leur armement – ils ont capturé trois tanks. Dans le sud-ouest de la France où aucune armée alliée n'a combattu, ils ont libéré plus de soixante-dix villes. Il est vrai que Martha Gellhorn s’était engagée dès 1936 aux côtés des républicains espagnols avec Ernest Hemingway en allant sur place pour de longues périodes, partageant ses tournées sur le front autour de Madrid, soutenant les efforts de l’écrivain et de Joris Ivens pour tourner puis diffuser le film The spanish Hearth[129]. Ma Mamée ajoutait à ce témoignage, le fait que parmi les 500 maquisards du plateau des Glières, en Haute-Savoie, qui fut avec le Vercors, le deuxième bastion de la résistance avant les débarquements alliés en Normandie et en Provence, il y eut 150 espagnols républicains échappés des GTE, qui prirent part aux combats de mars 1944 et qui presque tous y tombèrent les armes à la main[130].

Je sais pour ma part qu’il faut encore ajouter à ce bilan : Deux bataillons FTP de "Guérilleros" espagnols de la Brigade Carnot, sous le commandement du colonel Jean de Milleret, chef FFI des Landes, furent concentrées en août 1944 autour de la poche allemande de Royan et la Pointe-de-Grave, qui bloquait l’estuaire de la Gironde sur l’Atlantique, avec une garnison de 5000 soldats allemands retranchés dans les fortifications du Mur de l’Atlantique, très puissantes dans cette zone stratégique. Ces troupes composées de FFI et de "Guérilleros" espagnols assiégèrent la poche allemande et furent rejointes par des formations de l'armée d'Afrique, des unités de la 2e DB, des bataillons coloniaux sous le commandement du général de corps d'armée Edgard de Larminat, nommé par de Gaulle commandant du DAA[131] et tous participèrent aux "Combats du Médoc" qui durèrent du 18 août 1944 au 17 avril 1945, jusqu’à la chute de Royan. Les durs et longs combats pour la libération de Royan firent 150 morts et 700 blessés chez les Franco- Espagnols. On dénombra 479 morts et 4600 prisonniers allemands. Mais il y eut aussi un raid aérien de 300 bombardiers de la Royal Air Force du 5 janvier 1945, qui, en deux vagues (à 5h00 et à 6h00), déversèrent 1 600 tonnes de bombes sur la "Poche de Royan", faisant un millier de victimes civiles françaises et peu de victimes allemandes. Les "Guérilléros" espagnols prirent part aux combats pour libérer les autres "Poches allemandes" des îles d’Oléron, de Ré et enfin autour du port de La Rochelle, qui ne se rendit que le 8 mai 1945, jour de la capitulation générale allemande.

L'Invasion du Val d'Aran : Tentative de reconquête de l’Espagne.

Nombre de ces guérilleros tentèrent en 1944 d’entamer la reconquête de leur pays, l’Espagne franquiste, ce qui restait leur objectif final. Connue sous le nom de code "Operación Reconquista de España"[132] , ce fut une vaste opération militaire lancée en 1944 par la UNE[133]. La UNE est alors une structure de large alliance, qui rassemblait non seulement des communistes, mais aussi des Espagnols d’autres horizons politiques – socialistes, républicains ou anarchistes réunis dans la seule structure de lutte organisée contre le Franquisme. Cette opération visait à établir un gouvernement provisoire républicain dans le Val d'Aran libéré. Afin de préparer l'invasion, les guérilleros, soient 13.000 vétérans de la guerre d'Espagne et de la Résistance française rallièrent les points de recrutement à Foix et à Toulouse. Parmi eux, entre 6000 et 7000 se portèrent volontaires pour participer à l'opération d’invasion, les autres se chargèrent des opérations de diversion.

La stratégie consistait à lancer une série d'attaques sur toute la frontière espagnole, tâche dévolue à la division 102 et à mener une percée dans le val d'Aran, véritable objectif de l'opération dont la particularité est d'être situé sur le versant nord des Pyrénées, côté français et qui n'était à l'époque relié au reste de l'Espagne que par le port (col) de la Bonaigua. Cette invasion menée par la division 204 devait mener à la formation d'un gouvernement provisoire protégé par l'isolement de la vallée, ce qui serait censé mener à une démoralisation du régime, à un soulèvement populaire et une invasion alliée provoquant la fin du franquisme. Le gouvernement franquiste fut averti officieusement par le gouvernement provisoire de la France de cette invasion républicaine depuis la France et Franco chargea Rafael García Valiño, chef de l'état-major de l'armée d'assurer la défense de la frontière franco-espagnole. Il disposait pour cette tâche de 50.000 hommes commandés par les généraux José Moscardó et Juan Yagüe, soutenus par l’artillerie et l’aviation.

Le 3 octobre 1944 la division 102 lança l'offensive : un bataillon de la 45e brigade de la UNE composé de 250 hommes pénétra par Roncevaux en Navarre et ce retrouva face à un bataillon de Guardia Civil à Portillo de Lazar, entre la sierra de Abodi et celle d'Uztarroz. Le 5, la 153e ½ brigade forte de 400 hommes pénétra dans la vallée de Roncal. Ce fut le début d'une série d'incursions et de harcèlements militaires dans les Pyrénées espagnoles au niveau de la Navarre, de l’Aragon et des provinces de Huesca et de Lérida menées par plusieurs brigades qui revenaient quelques jours plus tard en France. La division 204 forte de 7500 guérilleros, nouvellement créée mais sans arme lourde, menée par le colonel Vicente López Tovar et structurée en douze brigades divisées en bataillons subdivisés en compagnies d'une trentaine d'hommes fut chargée de mener l'opération principale en Val d'Aran. Les objectifs militaires étaient triples : 1° l’établissement d'une ligne de communication sûre avec la France passant par le Pont du Roy à Fos afin de pouvoir faire venir des renforts ou le cas échéant de battre en retraite ; 2° la prise de Vielha, chef lieu du Val d'Aran afin d'y établir une capitale républicaine provisoire ; 3° la prise du port (col) de la Bonaigua afin d'empêcher la venue de renforts franquistes.

Les débuts de l'opération furent couronnés de succès, la division 204 occupa les localités de Bausen, Canejan, Porcingles, Pradell, Les, Bossòst, Era Bordeta, Vilamós, Benòs, Bòrdes, Aubèrt, Betlan, Vilach, Mont, Montcorbau et Vila. La division 204 établit son état-major à Bossòst le 20 octobre où elle resta jusqu'à la retraite, stoppant l'offensive le 23 aux environs de Vielha où était retranché José Moscardó à la tête de l'armée et de la garde civile. Les principaux combats eurent lieu à Bossòst et à Salardú le 19 ainsi qu'à Era Bordeta et Bòrdes, le 20. Le colonel Vicente López Tovar raconta ainsi la suite : _ À la sortie du tunnel de Vielha nous attendait le général Moscardó et plusieurs dizaines de milliers de soldats, soutenus par des tanks, de l’aviation et de l'artillerie; mise ensemble, c’était une force contre laquelle nous n'avions aucune issue. Rester dans le val d'Aran n'aurait eu aucun sens ; ils nous délogeraient facilement et avancer par le tunnel de Vielha, comme certains l'envisageaient, c'était foncer tête baissée dans un piège. Le 27 octobre, la UNE et l'état-major de la guérilla resté en France décidèrent de quitter Vielha et d'amorcer une retraite. Charles de Gaulle fit désarmer les guérilleros à leur retour en France, après avoir reconnu officiellement le gouvernement franquiste le 16 octobre 1944. Les républicains abandonnèrent tout projet d’invasion et privilégièrent désormais l’organisation et le soutien de maquis en Espagne.

Des Rouges à Paris en 1944:

Je dois encore vous parler d’un autre exemple historique du rôle des Espagnols républicains, c’est celui de la libération de Paris. Des Espagnols républicains au nombre d’environ 1700 combattants constituèrent le contingent d’étrangers le plus important au sein de la 2e DB[134] lors du débarquement en Normandie en 1944. Principalement regroupés au sein du 2e RMT[135], certains avaient pris part à l’épopée des Français Libres depuis Fort Lamy en 1941et avaient fait le serment de Koufra avec le général Leclerc[136], ils constituaient l’essentiel des soldats engagés dans l’avant-garde des troupes blindées de la 2e DB fonçant sur Paris en août 1944. Leur expérience de la guerre d’Espagne en faisait des experts en combats de rue.

Ce furent ceux de la "Nueve"[137] qui forcèrent tous les obstacles et atteignirent les premiers avec leurs tanks, le cœur de Paris, le 24 août 1944 sauvant l’insurrection de la résistance parisienne à bout de force. Le premier blindé de la "Nueve" arriva place de l'Hôtel-de-Ville le 24 août 1944 peu après 20 heures, "heure allemande". Le lieutenant Amado Granell - le premier libérateur de Paris ! - en est descendu pour être aussitôt reçu, à l'intérieur de la mairie, par Georges Bidault, président du Conseil national de la Résistance, successeur de Jean Moulin. Comme 146 des 150 hommes, soldats, sous-officiers et officiers de la "Nueve", Granell était ... un républicain espagnol ! Leurs tanks portaient les noms des principales batailles de la guerre d’Espagne : Jarama, Guadalajara, Teruel, Belchite, Brunete, Ebro, Madrid, Levante, etc. Dans son article paru dans Le Nouvel Observateur du 19-26 août 2004, sous le titre "Des Espagnols en 1ère ligne", le général d’armée Michel Roquejoffre[138] précise : _ Ce sont les chars et les véhicules blindés du lieutenant Amado Granell, qui rêvait de la restauration de la République en Espagne; de l'adjudant-chef Campos, le chef de la 3e section, anarchiste évadé d'Espagne, chef de commando dans les corps francs d'Afrique; du sergent-chef Garces, aragonais de Saragosse, matador sous le nom de Larita II, ancien de la Légion, d'Enguinados, né au Mexique d'une mère indienne et d'un père espagnol, engagé à 15 ans dans les rangs républicains ; de Juan (Hans) Reiter, Allemand d'origine, ancien de la Légion, ancien chef de bataillon de l'armée républicaine espagnole, évadé d'Espagne ; de Carino Lopez, marin- pêcheur galicien qui, après la débâcle des républicains, rejoignit Oran sur une petite chaloupe.

Le 26 août 1944, de Gaulle descendra les Champs-Élysées escorté et protégé par quatre blindés de la "Nueve". Amado Granell et son blindé ouvriront le défilé.
Rescapés de la guerre civile contre Franco, engagés dans l'armée de la France libre, les républicains espagnols de la "Nueve" libéreront ensuite l'Alsace et la Lorraine, se battront en Allemagne. Sur les 146 qui avaient débarqué en Normandie, seuls 16 d'entre eux seront encore là pour pénétrer - les premiers ! - dans le nid d'aigle d'Hitler, à Berchtesgaden, à leurs côtés, il y avait aussi ému qu’eux, Jean Alexis Moncorgé alias Jean Gabin, chef de char du RBFM de la 2e DB. L’acteur mythique qui avait joué avant guerre le premier rôle dans le film Bandera, l’assassin devenu légionnaire espagnol. Gabin s’était engagé dans les Forces Françaises Libres en 1943 et se retrouvait là au milieu des républicains espagnols de la Nueve.

Le commandant de la Nueve, le capitaine Dronne était quasiment le seul Français, et le général Leclerc déclarait affectueusement à propos des soldats espagnols de la Nueve: _ Si certains de ceux qui m’ont connu me voyaient, moi un calotin à la tête de ces "Rouges" ! Tous les témoins français présents sur les lieux à ce moment-là, attestèrent cette prédominance espagnole place de l’Hôtel de ville, mais les historiens français de la libération de Paris comme René Rémond, Raymond Aron ou Henri Amouroux gommèrent soigneusement cette présence espagnole décisive. Il fallut attendre le 24 août 2004, pour qu’une plaque commémorative leur rende hommage, inaugurée par le Maire de Paris, Bertrand Delanoë, place de l’Hôtel de ville. Il a donc fallu attendre 60 ans pour que l’on se souvienne que ce sont les républicains espagnols de la colonne Dronne qui sont entrés les premiers dans Paris en 1944. Ce n’est que tout récemment que Luis Royo, le dernier survivant espagnol de la "Nueve", a reçu la légion d’honneur par la poste. La France n’a pas encore le courage de remercier ces "Rouges" qui se sont battus pour elle. Luis Royo avait été "accueilli" en 1939 dans le camp de concentration français de Rivesaltes et lorsque la 2ème guerre mondiale avait éclaté, les autorités françaises lui avaient imposé (comme à beaucoup d’autres républicains espagnols) le "choix" suivant: _ C’est à vous de choisir : (le retour dans) l’Espagne de Franco ou (l’engagement dans) la Légion étrangère ?

Je rappelle ici qu’André Malraux avait demandé : _Que le sang versé en commun pour la libération de la France par les maquisards (français) et les guérilleros (espagnols) cimente l’amitié indissoluble des peuples espagnols et français.

 

2- Parallèle en 1960 :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’après guerre espagnol

 

Pour en revenir aux années soixante, la dictature franquiste était aux portes de la région où vivait ma famille, mais la dictature communiste était aussi à l’Est, au-delà du "Rideau de Fer" que j’avais pu apercevoir quand j’étais allé passer un été en Allemagne, à Hambourg chez les Hartwig, à l’âge de 14 ans. Lorsque la famille et moi étions allés voir un spectacle de Western en plein air, nous étions passés par Lübeck, un grand port sur la Baltique, où nous avions pu nous baigner un peu plus loin dans une petite station balnéaire pittoresque qui était située prés du "Mur". Gerhardt Hartwig avait voulu me le montrer et avait fait le détour pour que nous puissions contempler à distance le "Mur" : installation inquiétante avec ces doubles rideaux de barbelés en continu, barrant tout l’espace, jalonnés de miradors sinistres, hérissés de mitrailleuses et de projecteurs, bordés par un champ de mines continuant à perte de vue, jusqu’au-delà de l’horizon visible. Gerhardt Hartwig m’avait expliqué :

 _ Je suis originaire de Poméranie, à l’Est de l’ancienne Prusse orientale, devenue polonaise après la guerre et une partie de ma famille est demeurée en Allemagne de l’Est, derrière le Mur, je n’ai plus aucun contact avec elle depuis la construction du Mur en 1961 au moment de la crise de Berlin. J’avais compati et dit mes espoirs dans le rétablissement futur des relations entre les deux Allemagnes. Gerhardt Hartwig m’avait souri tristement, puis m’avait répondu : _ C’était la revanche des Russes, normal avec tout ce que nous avons fait comme crimes chez eux pendant la guerre. Mais par contre, je ne sais pas si je reverrais ma famille un jour, malheur aux vaincus. Ce que m’avait dit Gerhardt Hartwig me marqua profondément, car je ne pus m’empêcher de rapprocher cet état de fait avec celui que vivaient les familles d’Espagnols réfugiés dans le Sud-ouest de la France, à Bordeaux notamment, où mes copains espagnols de la communale m’avaient raconté une situation comparable. Eux aussi parlaient d’un pays inaccessible où étaient restés des parents et des cousins. Mon ami Jaime me parlait souvent de la Tantina[139] de Burgos, de l’Abuella[140] de Bilbao, restées là-bas.

C’est mon ami Jaime qui m’entraîna quelque temps plus tard, en 1963 pour participer à ma première manifestation qui réunissait la majeure partie des exilés républicains espagnols de mon quartier. Jaime m’expliqua : _ Tu dois savoir que tous sont là pour protester contre l’exécution aujourd’hui- même du chef du parti communiste clandestin en Espagne, Juliãn Grimau par la dictature espagnole de Franco, viens avec nous ! La manifestation partait de la place Saint Michel et les drapeaux rouges et républicains claquaient au vent, tous les visages étaient graves, les hommes et femmes que Jaime et moi côtoyions dans le cortège marchaient solennellement dans la rue qui remontait vers le centre ville, pour aller manifester devant le consulat espagnol. J’avais 15 ans et ½, j’étais très ému d’être parmi tous ces gens révoltés. 

 Rappelez-vous que dès le 7 septembre 1950, le gouvernement RPF-SFIO de la IVe république française décida d’arrêter et d’expulser vers la Corse et l’Algérie, sans jugement, 404 militants antifranquistes, qui pour la plupart avaient participé activement à la libération de la France en 1944 et auparavant, à la guerre d’Espagne. L’opération avait été baptisée "Boléro-Paprika". Le volet "Boléro" visait les 177 communistes espagnols ; le volet "Paprika" visait les autres communistes étrangers. Parallèlement, tous les partis et syndicats espagnols non communistes furent interdits en France. Cette opération démontrait la collaboration d’états des 2 côtés des Pyrénées dès le début de la guerre froide. 10 ans plus tard, De Gaulle échangeait la surveillance en France des opposants républicains espagnols contre celle par la Guardia civile à l’égard des terroristes de l’OAS[141] réfugiés en Espagne comme l’ex-général Raoul Salan, bel exemple de "Real Politic", malheur aux vaincus !

Cette complaisance à l’égard du Franquisme avait débuté avec l’instauration de la guerre froide, dès 1948, quand le gouvernement américain avait choisi de préserver cette dictature malgré sa nature fasciste et par la suite, la soutint directement à travers des accords de défense. L’Espagne franquiste fut ensuite reçue à l’UNESCO, en 1952 et à l’ONU, en 1955, alors que les exécutions massives continuaient dans ce pays que les républicains espagnols exilés comparaient à un immense camp de concentration de 450.000 km², peuplé de plus de 550.000 prisonniers politiques entre 1939 et 1955. Le seul intellectuel français à dénoncer cela fut Albert Camus qui avait écrit un article remarquable pour protester contre l’admission de l’Espagne à l’ONU. Le titre était significatif : _ "Démocrates couchez-vous !" paru dans l’Express, le 17 novembre 1955. Auparavant, il avait prononcé un discours très éloquent, à la salle Wagram à Paris pour protester contre l’entrée de l’Espagne à l’UNESCO, organisme avec lequel il avait cessé toute collaboration par la suite. Il est vrai que Camus le libertaire avait toujours eu une profonde sympathie pour la République espagnole, rappelons que sa première pièce de théâtre écrite à 22 ans s’intitulait "Révolte dans les Asturies", à travers laquelle il dénonçait déjà la répression impitoyable menée par Franco et ses Banderas[142] de la Légion étrangère espagnole, contre la révolte des mineurs asturiens en 1934, prélude de la guerre civile. Albert Camus fit édifier une tombe à Collioure, pour le poète républicain Antonio Machado, quand celui-ci y mourut d’épuisement et de désespoir le 29 janvier 1939, quelques jours seulement après avoir participé à la Retirada.

Bandoleros et maquis antifranquistes :

Ayez toujours présent à l’esprit qu’en Espagne, la guerre civile continuait donc avec ses guérillas, ses proscrits et ses "Refuzniks"[143] qui poursuivaient leur combat désespéré et clandestin dans les villes contre la dictature, par le travail syndical souterrain dans les "Commissions ouvrières" par l’organisation de grèves, par le sabotage industriel, par la distribution ou le lâché de tracts.

Dans les régions reculées et insoumises, il y eut des maquis antifranquistes très bien implantés : les "agrupaciones de guerilleros" (groupes de guérillas) se constituèrent dès 1936, dans les régions qui furent soumises dès cette époque par les colonnes de franquistes et de carlistes. Les militants de gauche persécutés rejoinrent dans les montagnes les paysans qui s’enfuirent des "pueblos" car les terres que la réforme agraire leur avait lèguées leur étaient confisquées et c’est ainsi que dans l’Andalousie, le Léon, l’Estramadure, la Galice puis la Biscaye et les Asturies ces guérillas se sont développées puis ont perduré après la défaite républicaine de mars 1939. Elles firent l’objet d’une répression féroce qui devait s’éterniser jusque dans les années 1960. D’autres guerillas firent leur apparition après la 2e guerre mondiale quand le PCE décida après l’invasion républicaine avortée au Val d’Aran en 1944, d’implanter l’armée des maquis partout en Espagne, en infiltrant des cadres aguerris dans les régions de Catalogne, de Castille, du Levant et d’ailleurs.

Ces différentes guérillas connurent des fortunes diverses selon l’efficacité de leur ravitaillement, de leurs armements et de l’acharnement des forces de répression franquiste à les exterminer. Pourtant, en Galice, dans le Pays basque et les Asturies, elles furent actives et efficaces, à commencer par les "Bandoleros[144] de Cantabria" qui comptaient plus de 4.000 guérilleros et tinrent pendant presque vingt ans la dragée haute à l’armée espagnole et à la Guardia Civil dans les Picos de Europa[145] jusqu’à la fin des années cinquante[146] après la mort du célèbre chef de guérilla Juanin Liébana en 1957[147]. La lutte illégale et sans merci qu’elles menèrent contre l’état franquiste se faisait dans l’indifférence générale des nations occidentales car la propagande franquiste l’avait systématiquement cataloguée comme étant le fait de criminels de droit communs, de bandits à qui toute légitimité politique était déniée, toute protection par les conventions de Genève pour la sauvegarde des prisonniers de guerre était interdite, permettant toutes les exécutions extrajudicaires des guérilléros capturés réels ou suspects, disparus à jamais dans des fosses communes ignorées la plupart du temps, autant de combattants pour la liberté morts sans laisser de traces.

Parmi ceux dont la mémoire des maquis se souvient, il y eut des "Anars" comme Francisco Sabaté, surnommé "El Quico", qui fut tué en combattant avec son commando contre la Guardia civil en 1960, dans la banlieue de Barcelone, tout comme Ramón Vila dit "Caracremada" tué en 1963 par la Guardia Civil. Comme Xosé Castro Veiga, guérillero anti- franquiste connu sous le nom de guerre "O Piloto", né le 11 février 1915 dans la commune de O Corgo en Galice et abattu par la Guardia Civil le 10 mars 1965 près du barrage de Belesar, paroisse de San Fiz de Asma, sur le territoire de la commune de Chantada, en Galice. Il faut ajouter à ces combattants identifiés, tous les autres rebelles espagnols inconnus dont l’Histoire ne retint pas les noms.

  Enfin, le plus célèbre guérillero antifranquiste était alors Valentin Gonzalès dit "El Campesino", qui s’était établi dans le Sud-ouest de la France après son évasion spectaculaire du goulag soviétique en 1949. Il ne resta pas inactif et fit dans les années cinquante, de nombreuses expéditions de guérilla anarchiste en Navarre et dans le haut Aragon. En 1961, il intensifia sa lutte ouverte contre le régime de Franco. Ainsi, le 8 août 1961, avec onze camarades anarchistes, il attaqua et détruisit un poste de la garde civile, causant la mort de plusieurs Guardia Civils et mettant hors combat tous les autres en les blessant. Il s'infiltra en Espagne pendant les mois suivants, plus de vingt fois pour continuer sa guérilla de harcèlement et en fin 1961, un journaliste de l’agence "Magnum" l’accompagna dans son maquis et publia ensuite un reportage dans Paris Match. A la demande expresse de Franco, El Campesino fut cependant arrêté à son retour en France par la police française qui le déporta temporairement sur l’île bretonne de Bréhat, libéré après 1963, il s’établit à Metz en résidence surveillée. Demeuré un adversaire résolu du Franquisme, Valentin Gonzales se résolut alors à soutenir le PSOE[148] et à abandonner la lutte armée.

Pendant ce temps, en Espagne eurent lieu les grandes grèves de 1962-63, qui commencèrent dans les mines de charbon des Asturies où 70.000 mineurs bravèrent la loi martiale de juillet à septembre 1962, à la Nicolasa, dans le Caudal, au Tuõn, et au Nalõn, puis plus de 100.000 ouvriers de l’industrie textile de la Vizcaya et du Guipùzcoa[149] les rejoignirent. Enfin, la grève s’étendit à la Catalogne, à Barcelone, à Sagunto près de Valencia, à Jerez en Andalousie et à Madrid, mobilisant environ 500.000 ouvriers organisés dans les commissions ouvrières[150]. Franco décréta l’état d’exception le 4 mai 1962, accompagné du couvre-feu national, permettant la répression violente des grèves et manifestations. Le clergé progressiste de la Théologie de la Libération et les intellectuels de gauche emmenés par Menéndez Pidal dénoncèrent la torture et la déportation des mineurs.

En 1963, les grèves reprirent avec la même ampleur, là encore Franco fit arrêter et torturer des dizaines de grévistes. Comme cela ne lui suffisait pas, il fit garroter publiquement deux anarchistes innocents, Joaquin Delgado et Francisco Granados[151] accusés sans preuve d’être responsables de l’attentat contre le siège de la DGS[152] à Madrid le 29 juillet 1963. Peu avant, il fit exécuter le secrétaire général du PCE, Juliãn Grimau le 20 avril 1963. En 1965, une manifestation de mineurs à Mieres[153] pour exiger la libération de grévistes emprisonnés se termina par l’attaque en règle contre le commissariat de police et la caserne de la Guardia Civil. En 1967, des milliers d’ouvriers métallurgistes à Madrid et à Echãvarri[154] menèrent une grève de 163 jours.

Ces grèves démontraient la vitalité subversive des "Comisiones Obreras"[155] et la contestation grandissante, sociale et politique, de la dictature. Malgré tout, l’Espagne franquiste demeurait la destination estivale favorite de millions d’Européens du Nord : Anglais, Allemands, Scandinaves, Hollandais, Belges et environ 3,5 millions de Français se déversèrent chaque été en Espagne franquiste sans conscience morale ou politique contre cette dictature. Il s’agissait bien d’une sorte de colonisation saisonnière, pendant laquelle ces millions d’Européens du Nord se sentaient chez eux dans les stations balnéaires de la côte méditerranéenne espagnole, profitant de leur supériorité économique pour exploiter la main d’œuvre espagnole, tout en l’ignorant et en la méprisant le plus souvent.

Pendant mes "échappées" espagnoles, j’avais bien souvent senti cette condescendance parmi les membres de la famille de l’oncle ex-milicien, eux qui ne faisaient aucun effort pour apprendre l’espagnol et le catalan, pour établir de simples relations sociales avec les "indigènes". Je voyais ma tante se contentant d’indiquer par quelques mots approximatifs accompagnés de gestes autoritaires ce que devait faire la Bonne espagnole dans la villa louée pour l’été : "Limpiar aqui ! Repassar las ropas !", quant à l’oncle ex-milicien, tout juste daignait-il saluer cette femme, mère de famille harassée, faisant tout : courses, cuisine, ménage et repassage pour ces Franchutes[156]. Je savais que cette attitude n’était pas isolée, car je pouvais me rendre compte qu’elle était similaire chez d’autres estivants européens chez qui la famille de l’oncle était invitée à l’occasion.

L’ETA et le procès de Burgos :

Enfin, rappelez-vous qu’en 1959, eut lieu la naissance d'ETA, car à l’intérieur du mouvement nationaliste basque, le dialogue de la jeune génération, marxiste léniniste avec les notables très assagis du PNV [Parti Nationaliste Basque] passait de plus en plus mal. En mai 1959, ce fut la rupture. "Euskadi Ta Askatasuna"[157] était né. En 1968, avait lieu le premier assassinat ciblé par les "Etarras"[158] : le 3 août, un policier castillan à la réputation de tortionnaire sadique, Meliton Manzanas, fut assassiné par l'ETA à Saint-Sébastien. En1970, s’ouvrit le procès de Burgos : seize "Etarras" furent condamnés, dont six à la peine de mort, pour les meurtres de plusieurs policiers franquistes dont Meliton Manzanas. L'opinion internationale s'émut et protesta unanimement contre la répression franquiste, cette fois là aussi à trois reprises, Jaime vint me chercher chez moi pour aller manifester avec la diaspora espagnole et les organisations de gauche et d’extrême gauche contre le procès de Burgos devant le Consulat d’Espagne, tous les républicains espagnols étaient là en plus de la diaspora basque, le combat de l'ETA devint populaire. Les six condamnés à mort furent amnistiés en octobre 1977 par le nouveau régime démocratique, et leur peine fut commuée en réclusion à perpétuité.

Sans doute ne vous rappelez-vous pas et peut-être ignorez-vous que ce procès donna lieu à une guérilla urbaine dans beaucoup de villes espagnoles : Bilbao, San Sébastien, Saragosse, Barcelone, Valence, Madrid, Séville où résonnèrent des cris de révolte : "Franco assassin !", "Liberté... Liberté !". Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, ce cri avait retenti un peu partout ces jours là dans les villes d'Espagne, sur les fourgons de police en flammes, sur une barricade de Saragosse, sur les pavés jonchés d'éclats de verre à Barcelone. Le procès des seize nationalistes basques devant une cour martiale de Burgos avait d'un seul coup, dressé dans les rues contre la Guardia civil, une opposition éparse qui n'avait jusqu'alors imaginé, pour protester, que de se murer silencieusement dans les églises.

Imaginez maintenant Burgos, la ville du Cid, cette ville froide aux sinistres casernes grises, aux mornes cohortes d’écolières catholiques vêtues d’uniformes bleu marine, encadrées par des nones à cornettes. Cette ville qui avait été, en 1936, la première capitale du régime franquiste. C'est d'elle que partit, dès le début du procès, l'onde de choc qui risquait de l'ébranler. Avant que le procès, bâclé sans plaidoiries ni témoins, s'achève dans le tumulte, un accusé, menottes aux mains, avait bondi sur le prétoire, vers les assesseurs qui dégainaient déjà leur sabre. Face au crucifix d'ivoire, au portrait tutélaire du général Franco, à tout l'apparat de la justice militaire, il criait : "Vive la patrie basque !". C'était, pour l'ordre établi, un défi qui dépassait la revendication autonomiste. C'était, pour l'Espagne, à travers le cri d'un homme peut-être innocent mais menacé de mort, un autre procès qui s'ouvrait : celui du régime.

Car il vous faut savoir que pour la première fois, des hommes enchaînés, accusés des meurtres de policiers et de tortionnaires d’opposants, purent publiquement, plaider leur cause, dénoncer la police, les tortures subies, la dictature. Pour la première fois, sous la pression de l'Eglise, dont deux prêtres figuraient parmi les inculpés, la cour martiale ne se cacha pas derrière le huis clos. Les journalistes, espagnols et étrangers, qui se pressaient dans la salle austère et minuscule de la capitainerie générale, de Burgos, entendirent les seize autonomistes dire : _ Bien sûr, nous avions tout avoué. Mais nous nions tout. Nous aurions avoué n'importe quoi... Un des deux prêtres qui figuraient parmi les autonomistes basques, le père Etxabe Garatazelai, 37 ans, avait raconté : _ Ils m'avaient assis, à moitié nu, sur une table, les mains liées derrière la nuque, et me rouaient de coups quand je tentais de m'allonger. Mme Itzier Aizpurua, professeur de piano, 27 ans raconta : _ Mon mari était, lui aussi, aux mains de la police, Ils m'ont dit qu'il ne leur serait pas difficile de le pendre, ou de le jeter dans la cage de l'escalier... [159]. Cela avait duré le temps de deux audiences. Puis le juge colonel les avait fait taire. Mais déjà, en dépit du silence de ses journaux muselés, du mutisme de sa télévision, toute l'Espagne avait su. Mais pas seulement, enfin l’opinion publique européenne découvrait brutalement la réalité cachée derrière son paradis estival préféré.

Réalisez bien que d'un seul coup s'effaçait, comme un masque que l'on arrache, le visage que tentait de se donner un gouvernement prodigue d’apparente prospérité nouvelle et de pseudos promesses de liberté. On ne voyait plus, soudain, que les rides d'un régime vieillissant, hérité de la guerre civile, avec son appareil sinistre de conseils de guerre, de police vêtue de gris, de poteaux d'exécution, dressés à l'aube. _ Que la sangre de Juliãn sea la ultima ! [160] – s'était écriée, en larmes, la veuve du chef communiste fusillé en 1963, l'année même qui vit trois autres exécutions capitales d’opposants politiques en Espagne. Sept ans plus tard, le procès de Burgos montra que le sang ne cesserait peut-être jamais de couler. A son avocat qui voulait imaginer une évolution sereine de l'Espagne, un des seize accusés Basques répondit. : _ Non. L'Espagne n'évolue pas !

Je pense que vous admettrez avec moi, que pour que les structures de la nation changeassent, encore aurait-il fallu que ce pouvoir autiste et immobiliste le veuille. Or le général Franco, qui avait célébré, le 4 décembre 1970, son 78ème anniversaire, redoutait que l'Espagne, s'il relâchait les rênes, ne retourne à ses démons familiers. Ces démons, il les avait nommés lui-même quatre ans avant, en présentant aux Cortes le cadre des lois qui devaient régir sa succession : "L'anarchie. La critique négative. L'extrémisme. La discorde." Obscurci par ces fantasmes, le franquisme n'était plus qu'une effigie crépusculaire. Entre un Caudillo vieilli, au regard flou, et le jeune prince Juan Carlos de Bourbon encore tapi dans sa prudence, le destin espagnol cherchait une faille par où retrouver la lumière. Où était le pouvoir d’alors, dans cette Espagne où les fusils des gardes civils étaient aussi prompts à tirer que les juges à sévir ? Et à qui imputer cette volonté de violence ?

Je vous rappelle qu’au XXe siècle, dans le jeu politique de l'Espagne, une fois que le pouvoir écartait le peuple, les solutions étaient limitées. Entre 1923 et 1931, aux derniers jours de la monarchie, le souverain, Alphonse XIII, avait été protégé par un général-dictateur, Primo de Rivera. Sentant le froid le gagner, Franco, dictateur longtemps indécis, avait choisi pour lui succéder le prince Juan Carlos de Bourbon, qui, demain, serait roi. Symétrie révélatrice !

J’ai su qu’à Barcelone, pendant le procès de Burgos, alors que volaient les pavés dans les rues des grandes villes espagnoles, une nouvelle se répandit comme une traînée de poudre _ Franco est au plus mal. Franco va mourir ! Ce jour-là, le lundi 30 novembre 1970, le chef de l'Etat était allé chasser la perdrix, avec Juan Carlos. En remontant dans sa voiture, il avait semblé défaillir et posé sa main crispée sur son cœur. Son médecin l'avait fait transporter d'urgence à son palais du Pardo. Ce n'était qu'un malaise. Mais toute l'Espagne s'était mise à l'écoute de ses pulsations. Certains murmuraient, le soir, dans les cafés des Ramblas, que le Caudillo était mort depuis quatre jours.

 Nous savions que Franco était déjà une sorte d'absent. Le 2 octobre 1970, lors du banquet officiel qu'il offrait à Richard Nixon à l'occasion de sa visite à Madrid, le président américain eut un doute. Regardant, en face de lui, ce visage dont les traits retombaient, il dit à mi-voix : _ Sait-il, seulement que je suis là ?[161] Ses rares interventions à la télévision, dans un passé récent, avaient demandé un travail délicat. Les techniciens devaient interrompre le tournage à plusieurs reprises, parce que Franco pleurait. Des larmes dédiées sans doute à la vanité de la puissance devant la mort. Retiré au Pardo, palais qu'édifia Charles Quint, Franco parlait peu et paraissait indifférent à tout. Mais, par un paradoxe qui tient à la solennité de cet ordre totalitaire espagnol, sa parole gardait encore, sur les questions importantes, valeur de couperet.

Pour illustrer cette fermeté intransigeante conservée jusqu’au bout par Franco, je vous raconterai que lorsque son vieux compagnon d'armes, le général Camilo Alonso Vega, ancien ministre de l'Intérieur, qu'il avait invité à résider auprès de lui, s'engageait dans des reproches bourrus sur la place excessive qu'il faisait, dans le gouvernement, aux technocrates catholiques de l'Opus Dei, Franco le laissait protester à son aise, puis tranchait d'un mot. Rappelons que c’était aussi sa manière au Conseil des ministres qui se réunissait au Pardo, un vendredi sur deux, où il semblait se plaire dans le rôle de l'arbitre assoupi qui s'éveille seulement pour dicter la loi. Franco restait autoritaire jusque dans ses loisirs. Ayant, rapporté 24 saumons d'une partie de pêche en Galice, il s'irrita d'apprendre que le général Alonso Vega en avait gardé 3 pour lui-même. Il le fit rejoindre par un motard pour lui reprendre mesquinement sa part du butin.

L’héritage de Franco :

Il me faut vous convaincre que l'ultime souci de Franco fut de parachever la formation politique de son successeur, le Prince Juan Carlos, l’héritier des Bourbons qu'il avait lui-même désigné, à la façon des empereurs de Rome. Deux ou trois fois dans la semaine, il appelait à lui Juan Carlos, pour lui donner des conseils qui seraient des maximes de gouvernement. Déjà instruit de la vie par d'âpres conflits de famille, le prince, à 32 ans, ne montrait pas encore son caractère, mais il en laissait deviner les contours, les milieux informés s’interrogeaient : _ Nous ignorons ce que veut Juan Carlos, déclarait un représentant de l'opposition libérale. C'est un Bourbon. Mais le fait est que, dans ses conversations privées, il est étonnant. Il se plaint de tous et de tout. Il s'affirme.

Nous pouvions, en tout cas, comprendre ce qu'il ne voulait pas. Juan Carlos ne voulait pas, assurait-il, régner par la répression, tout comme il refusait, déjà, les pressions qui se multipliaient. Des ministres avaient tenté de le convaincre qu'il devait inscrire ses trois enfants dans un collège de l'Opus Dei. Il avait alors posé le problème à Franco : _ Mon général, lui avait-il demandé, dois-je obéir à mes ministres ou dois-je m'en faire obéir ? Le Caudillo, cette fois encore, n'avait daigné lui donner que la moitié de la réponse : _ Vous n'avez pas à leur obéir[162]. Quelques jours plus tard, l'épouse de Juan Carlos, la princesse Sophie de Grèce, se rendait au collège de Los Rosales, à Madrid, pour confier à son directeur l'éducation de ses enfants, après avoir obtenu la certitude que l'établissement n'appartenait pas à l'Opus Dei.

J’ose vous l’affirmer : l'Opus Dei, l'Eglise et l'Armée, c’est à ces trois forces d'ordre que le général Franco avait voulu léguer l'Espagne. Mais trente ans de dictature, d'intrigues politiques et de progrès matériels n'avaient laissé intacte aucune des trois. L'Opus Dei, congrégation séculière et société secrète qui comptait en Espagne 37.000 membres, dont 12.000 femmes, avait, de la perfection évangélique qu'elle prônait, une conception qui la distinguait nettement de l'Eglise de Rome. Ses affiliés, les technocrates, les ministres qui, depuis octobre 1969, formaient le premier gouvernement homogène de l'Espagne franquiste, avaient une ambition déterminante : faire de leur pays une société de consommation intégrée à l'Europe. Non sans quelque succès : le revenu national avait plus que doublé en dix ans, le Marché commun avait entrouvert ses portes, 23 millions de touristes européens avaient apporté cette année là près de 600 milliards de pesetas.

Je veux pour illustrer mon propos, nommer ici une personnalité de l’Opus Dei exemplaire de cette action : M. Laurcano Lopez Rodo, 50 ans, ministre du Plan, homme froid et tenace sous les apparences d'un aimable dévot, tissait patiemment sa trame politique, avec le soutien discret de l'amiral Luis Carrero Blanco, vice-président du gouvernement et dauphin-confident du général Franco. En un an, après s'être débarrassé de la vieille garde de la Phalange, il avait réussi à écarter du gouvernement le ministre des Transports, M. Federico Silva Muñoz, chef de file de la démocratie-chrétienne de droite. Il plaçait maintenant ses pions dans les moindres bourgades du pays, sans craindre de s'adresser au besoin aux vestiges bureaucratiques de la Phalange, les maires, les gouverneurs des provinces.

Rappelons que Laurcano Lopez Rodo n'était pas si loin, lui non plus, de l'autoritarisme qui, depuis trente ans, régnait sur l'Espagne, même s'il voulait lui donner les apparences du modernisme : _ La démocratie, disait-il, nous y songerons quand le produit national aura atteint mille dollars par tête. Il n'en était, cette année là, qu'à 720. L'écrivain Pablo Marti Zaro commentait : _ Le despotisme éclairé qui nous gouverne semble vouloir tout subordonner, libertés politiques comprises, à la croissance économique et à l'industrialisation. Non sans risques. C’étaient justement l'amélioration du niveau de vie et l'urbanisation qui avaient réduit de moitié, en dix ans, le nombre des ruraux en Espagne, qui donnaient aux ouvriers une nouvelle ardeur dans la contestation du régime.

Il vous faut vous en souvenir d'autant plus que l'enrichissement s'entachait alors d'affairisme. Peu avant le procès, un ministre avait fait racheter le journal Nuevo Diario pour 35 millions de pesetas. _ Un scandale en perspective, avait dit un avocat, quand, après Burgos, l'opinion apprendra que les fonds proviennent directement des caisses du gouvernement. Autrement dit, une nouvelle "affaire Matesa" : gigantesque escroquerie, révélée l'été avant le procès, par laquelle des fonds publics avaient été détournés au profit d'une entreprise privée dont le directeur, M. Juan Vila Reyes, était proche de l'Opus Dei. Elle avait conduit la justice espagnole à accuser trois anciens ministres et la rumeur avait persisté à en impliquer d'autres, tous proches de l’Opus Dei et toujours en fonctions. Et l'encens de l'Eglise ne dissipait plus cette odeur de scandale.

La fin du National-catholicisme :

Je vous confirme en outre que l'Eglise, travaillée par de nouveaux courants dont celui de la théologie de la libération, n'était plus entièrement solidaire du pouvoir établi. Le clergé espagnol, durant des siècles, avait été plus proche de César que de Dieu. Aujourd'hui, les prêtres du Pays Basque cherchaient Dieu dans les usines. _ C'est chez les ouvriers que l'on rencontre le Christ, disait, le père Pedro Solabarria, curé d'un faubourg sombre de Bilbao, accusé à Burgos._ Parler avec eux de leurs problèmes, c'est célébrer la messe. Accusé lui aussi à Burgos, le père Garatazelai était passé, en quelques mois, avait dit le procureur, de l'exercice du droit d'asile à la fabrication de bombes. L'arrestation au printemps de neuf prêtres basques suspects d’activités pro indépendantistes avait poussé un prélat proche du Vatican, Mgr José Maria Cirarda, évêque de Bilbao, jusqu'alors timide, à prendre ouvertement position contre le régime franquiste. Le dimanche 22 novembre1970, fête du Christ Roi, une lettre pastorale des évêques de San Sebastian et de Santander avait demandé au chef de l'Etat de suspendre le conseil de guerre de Burgos. _ L'ordre public en soi n'est pas la paix, écrivaient-ils, il fait seulement partie de celle-ci. C'était le premier affrontement public entre l'Eglise et le pouvoir depuis la guerre civile. Une partie du clergé espagnol s’affranchissait du "National Catholicisme", en adhérant à la Théologie de la Libération, qui prônait un engagement social des catholiques, quelle hérésie !

Enfin, j’ajouterai que l'Armée elle-même n'avait plus, de l'ordre franquiste, une conception aveugle : _ Crois-en mon expérience : on aurait dû laisser le procès des Basques à la justice civile et ne pas le confier à un conseil de guerre. C'est ce qu'avait écrit au gouverneur militaire de Burgos, le général Rafaël Garcia Valino, l'un des plus anciens compagnons d'armes de Franco, membre jusqu'à cette année du Conseil de régence. Sa lettre, qui circulait clandestinement à Madrid, ajoutait : _ Le peuple fera finalement retomber la responsabilité de toute cette affaire sur l'Armée. Et c'est mauvais. Le général savait de quoi il parlait : c'est lui qui avait contresigné la sentence de mort du dirigeant communiste Juliãn Grimau.

 Je peux vous éclairer sur cette évolution de l’armée espagnole qui faisait partie de celles aidées et modernisées par le gouvernement américain depuis la Présidence d’Ike Eisenhower en 1954, dans le contexte de la Guerre froide. L'Armée espagnole était à moitié sortie, déjà, de la mythologie de la guerre civile. Les inconditionnels de l'ordre, les anciens phalangistes, vieillissants, étaient, de façon significative, installés aux points chauds des provinces, tels le général Tomas Garcia Rebull, gouverneur militaire de Burgos, et le général Alfonso Ferez Vineta, gouverneur militaire de Catalogue. Mais le chef du haut état-major inter- armées, le général Manuel Diez Alegria, 64 ans, l'un des trois membres du Conseil de régence, représentait l'esprit "européen" des cadres qui montaient. Visage de cire, gestes courtois et réservés, il n'avait pas craint de souhaiter publiquement la "légalisation des courants minoritaires" de la gauche démocratique. Il jouissait à Washington d'une estime d'autant plus grande qu'il serait, par sa fonction, l'arbitre de la situation à la mort du Caudillo.

Voyez donc comment du haut en bas des hiérarchies espagnoles, politiques, religieuses et militaires, l'affaire de Burgos en avait fondamentalement élargi les failles. Le vendredi 4 décembre1970, le Conseil des ministres lui-même s'était divisé durant sept heures. M. Gregorio Lapez Bravo, ministre des Affaires étrangères, zélateur de l'Opus Dei et artisan de l'ouverture vers l'Europe, avait plaidé pour une moindre rigueur : il voyait ses ambassades sur tout le continent cernées par la colère. Il pressentait les milliers de manifestants qui scanderaient, quelques jours plus tard : "Franco assassin", à Rome et à Paris. Ce fut le général Franco qui, pour finir, comme toujours, avait imposé la fermeté. Par-delà les révoltes autonomistes, il avait craint la débâcle de l'Etat.

Je me souviens du témoignage d’un opposant disant peu avant l’ouverture du procès de Burgos : _ Il ne nous reste plus qu'un seul moyen : la protestation dans la rue, l'agitation. Pardessus remonté jusqu'aux oreilles, l'homme de la rue préférait rester anonyme. C'était l'un des derniers dirigeants des commissions ouvrières, organisations semi-clandestines de travailleurs qui regroupaient communistes, socialistes et catholiques. Pour une fois, démocrates-chrétiens, libéraux et même maoïstes surmontèrent leurs méfiances. L'opposition réorganisa sa stratégie, elle se prépara, sous les premiers flocons de neige, à des lendemains peut-être sanglants. Vous devez vous rappeler qu’alors, l’Espagne restait une dictature endurcie de cette fin de franquisme, où rien n'était facile. Un étudiant, 23 ans, des lunettes à verres fumés, une grosse barbe noire l'expliquait ainsi : _ On est obligé de prévenir les copains au dernier moment, et quand on arrive à avoir une centaine de types dans la rue, c'est déjà une action de masse. II l'admettait volontiers : les gens avaient peur. Peur du policier en civil qui empoignait son revolver et menaçait de tirer si les manifestants ne levaient pas les bras en l'air, peur de la prison, peur des amendes, peur de la mort brutale.

Rappelons qu’à Madrid, la semaine d’avant l’ouverture du procès de Burgos, il y avait eu des rafles policières et tous les opposants connus étaient sous les verrous : les 30 dirigeants des commissions ouvrières, les 60 membres de l'opposition universitaire, la vingtaine d' "agitateurs" communistes, la douzaine de socialistes, la dizaine d'agents de liaison. _ La situation est dramatique. La police nous poursuit sur ordinateur, disait un ouvrier du bâtiment. Ainsi, au siège de la Compagnie des transports urbains de Madrid, ils étaient quatre membres du syndicat officiel à avoir obtenu l'autorisation de rassembler les employés pour discuter des conventions collectives. La réunion était à peine commencée que la police faisait irruption, pistolet au poing, et arrêtait tout le monde. _ Rien ne sert de jouer aux bons garçons avec les flics, disait un ouvrier de Galice, il faudra bien qu'on en finisse un jour. Nous savons que quand un peuple retrouve ses martyrs, son silence devient terrible. Le jour du verdict, sous la pluie fine, au son du glas, les maisons d'Eibar, petite ville industrielle du Pays Basque, s’étaient vidées, toutes, d'un seul coup. Et une foule énorme s’était massée sur la place, mâchoires serrées, visages tendus, elle avait regardé passer à toute allure, escorté par des Guardia civils, le fourgon mortuaire d'un jeune manifestant abattu par la police. Sans dire un mot. Silence pesant, assourdissant de cette masse digne mais ouvertement hostile.

Ultimes soubresauts et ignominies :

L’Espagne franquiste continuait alors pesamment son déclin historique et cherchait à se perpétuer tout en obtenant par tous les moyens des reconnaissances internationales. Le parcours du phalangiste Juan Antonio Samaranch est à ce titre révélateur : l’ancien champion espagnol de hockey à roulettes, tout en étant élu député franquiste aux Cortes en 1964 et secrétaire d’état aux sports, devint président du comité national olympique espagnol. Il fut élu en 1973, vice-président du CIO[163] tout en devenant le président franquiste de la province de Catalogne. Puis sur sa lancée, Samaranch fut nommé ambassadeur d’Espagne en URSS, où il allait organiser les Jeux Olympiques de Moscou en 1980, boycottés par les démocraties occidentales après l’invasion russe de l’Afghanistan en 1979. Il fut dès cette époque recruté par le KGB et grâce à l’appui des soviétiques, il devint le Président du CIO en 1980, ironie de l’Histoire qui vit ce fasciste impénitent manipulé et propulsé par ses ennemis communistes à la tête d’un organisme international soi-disant apolitique où il se cramponnera jusqu’en 2001.

Mais en Espagne, les exécutions continuèrent jusqu’à la mort du dictateur, dans leurs formes les plus atroces avec le garrotage public de l’anarchiste Salvador Puig Antich en 1974 à Barcelone, que le Président de Province Juan Antonio Samaranch (dont il vient d’être question) s’abstint naturellement de gracier. Jaime me raconta en quoi consistait le supplice du "garrot vil"[164] et la vision d’horreur du lent étranglement public de la victime consciente me suffit pour devenir un abolitionniste résolu de la peine de mort et de la torture. Aussi, quand je partis manifester devant le Consulat espagnol, avec Jaime, Pascual et beaucoup d’autres contre cette exécution, je le fis avec d’autant plus de conviction et de gravité.

J’ai encore en mémoire ce qui arriva à la même époque au militant nationaliste basque José Antonio Garmendia Artola Tupa qui était passé à la clandestinité en 1973. Il était membre de l’ETA-Vème assemblée. Le 28 août 1974 il partait en voiture de San Sebastián pour Bilbao avec un autre militant de l’ETA-V, José María Arruabarrena Esnaola dit El Tanque. Après un échange de tirs qui ne fit aucune victime lors d’un contrôle de la Police Armée, les deux militants abandonnèrent la voiture et les armes et tentèrent de regagner la ville à travers champs. Arrivés à San Sebastian où d’importantes forces de police s’étaient déployées, ils furent pris sous un feu nourri entre la faculté de droit et l’avenue de Zumalacárregui. Arruabarrena El Tanque était très grièvement blessé et Garmendia avait la tête traversée par une balle.

Sachez que Garmendia fut opéré et sauvé mais qu’il resta gravement handicapé. Il resta dans le coma et isolé pendant les premiers jours de son hospitalisation, mais le juge militaire parvint malgré son état inconscient et l’opposition des médecins à lui faire signer un papier où il reconnaissait être l’auteur de la mort de Gregorio Posadas Zurrón, chef du service d’information de la Guardia Civil de la zone d’Azpeitia (Guipúzcoa). Garmendia n’était en rien responsable de cet attentat mais l’appareil répressif franquiste avait besoin de punir l’ETA. Le 28 août 1975, dans une caserne près de Burgos, Garmendia était condamné à mort avec Angel Etxeberría Otaegui. Garmendia Artola aura sa peine commuée après la mort de Franco tandis qu’Otaegui était fusillé le 27 septembre 1975, deux mois à peine avant la mort de Franco.

En France et ailleurs, les manifestations de soutien auxquelles nous participâmes, Jaime, Pasqual et moi n’empêchèrent pas l’irrémédiable. Au retour de la manif contre cette ultime exécution, Jaime bouleversé m’avait raconté que : _ La famille de mon oncle Firmin qui était très engagée dans la cause basque pendant la guerre civile, a été décimée par des exécutions pendant la guerre et aussi après la guerre. Après la défaite des républicains, les deux parents qui habitaient à Bilbao ont été emmenés dans un camion par les phalangistes, un soir avec d’autres "Rouges" et liquidés contre une palissade puis sans doute jetés dans une fosse commune anonyme, personne ne sait où ça s’est passé, c’est ce que les Franquistes appelaient les "Paseos", il y en a eu des centaines de milliers jusqu’à la fin des années cinquante[165]. Leurs enfants, mes deux cousins disparus, ont été confiés à des familles de policiers et de notables franquistes d’une autre ville pour être adoptés et rééduqués, devenus ainsi des "Bébés volés", c’est comme ça que les Républicains espagnols les appellent, nul ne sait ce que mes cousins sont devenus. Malheur aux vaincus !

Bébés volés et lois rétroactives :

Je me dois de vous préciser que ce trafic d’enfants, de ces bébés volés par le Franquisme concerna plus de 300.000 enfants. Le sociologue Francisco Tena, spécialiste espagnol de la question affirma dans un article du quotidien El Mundo en 2009 qu’il se perpétua jusque dans les années 1995. Après la guerre civile, ces milliers d’enfants furent enlevés à leurs familles républicaines et confiés à des institutions franquistes. Dans les années 1960, ce trafic devint crapuleux, comme l’a raconté en 2008, à la télévision Antenna 3, Antonio Barroso qui fut lui-même un "Bébé volé". Pour un prix équivalent à un ou plusieurs appartements, des couples fortunés en mal d’enfant(s) "réservaient" un bébé qui leur était remis contre une forte somme. Dans des maternités privées et catholiques, les enfants étaient alors enlevés à des mères vulnérables, mineures ou précaires, souvent après leur avoir déclaré que leur enfant était mort-né. L’ANADIR[166] fondée par Antonio Barroso et Juan Luis Moreno tente encore en 2012 de porter en justice une plainte nationale pour enlèvement et trafic d’enfants comme crime imprescriptible de grande ampleur. Le passé franquiste qui a décidemment du mal à être révélé, suppure comme une plaie encore à vif au flanc de l’Espagne.

Jaime m’affirma que cette pratique des "Bébés volés" avait été très répandue dans l’Espagne franquiste d’après la guerre civile, ce qui priva de nombreuses femmes républicaines de leur(s) bébé(s) après leur arrestation et l’exécution de leur compagnon ou mari et cela concerna aussi bien des orphelins de la guerre d’Espagne[167] qui furent ainsi confiés à des institutions religieuses, pour beaucoup proches de l’Opus Dei, sorte de maisons de redressement pour remettre ces brebis égarées dans le droit chemin du "Troupeau National Catholique", avant de les donner ou de les vendre à des familles franquistes.

Jaime me raconta aussi que Franco avait imposé après sa victoire en 1939, des lois rétroactives qui permettaient à ses conseils de guerre de faire condamner les opposants à la dictature depuis Primo de Rivera[168], donc depuis 1923, transformant ainsi la IIe République (1931-39) en rébellion contre l’ordre établi par inversion révisionniste de l’histoire et de la légalité. Cette imposture légalisée permit à ceux-là mêmes qui étaient les vrais rebelles d’éliminer ceux qui s’opposèrent à leur rébellion. Pouvez-vous imaginer combien de milliers, que dis-je de dizaines de milliers d’opposants antifranquistes furent condamnés à mort ou à la sempiternelle peine de "Vingt ans et un jour" de prison, par les tribunaux militaires de la dictature siégeant sans discontinuer pendant presque quarante ans, grâce à ces lois iniques ? Car ces lois étaient toujours appliquées en 1975, à la mort de Franco[169]. Malheur aux vaincus !

Enfin, Jaime m’expliqua gravement que : _ Mon propre père est toujours proscrit en Espagne, comme beaucoup d’autres hommes espagnols du quartier : pères de famille, artisans, maçons, ouvriers, commerçants et manœuvres du port, aucun ne peut retourner en Espagne. Tous ont du quitter leur pays sans espoir de retour tant que Franco et sa dictature seront là. De plus, la misère généralisée et le chômage forcé pour les suspects et opposants au régime ont encore chassé bien d’autres Espagnols depuis la guerre, vers la France et d’autres pays, vers l’exil. Malheur aux vaincus !

Vous vous souvenez sans doute qu’il fallut attendre la fin de la dictature après la mort du dictateur Franco en 1975 et la transition démocratique sous l’égide du Roi Juan Carlos, petit-fils du roi Alfonso XIII qui avait abdiqué en 1931, pour que l’Espagne retrouve la démocratie qu’elle avait tenté d’atteindre par la république en 1931, après une première dictature de sept ans, celle du général Primo de Rivera et le départ du roi détrôné en exil.

C’est à ce moment-là, en 1975, qu’après avoir fini ses études d’arts plastiques, je reviendrai enfin en Espagne avec Violetta, mon égérie libertaire d’origine andalouse, pour retrouver ce pays familier et redécouvrir le patrimoine de ce pays, que se soient Le Greco à Tolède, Vélasquez, Goya et Bosch à Madrid ou Gaudi à Barcelone.

La mort du Dauphin de Franco :

_ Un travail d'artistes, disait-on à Madrid en 1973 pour parler de l’attentat spectaculaire contre l’amiral Carrero Blanco, le successeur désigné de Franco. Les hommes qui ont tué, le 20 décembre 1973, l'amiral Luis Carrero Blanco avaient vraiment pensé à tout. Et même à se faire passer, justement, pour des artistes, lorsqu'ils avaient loué, vers le 15 novembre, un sous-sol au 104 de la rue Claudio Coello, en plein centre de Madrid, face au couvent des Pères jésuites. Les deux "sculpteurs" pouvaient bien se permettre de faire tout le bruit qu'ils voulaient. _ C'est bien normal, commentaient leurs voisins, ils emménagent, et ils travaillent... Et puis, ils étaient si souriants, si gentils. 

Leur "travail" avait consisté, durant ces cinq semaines, à creuser à partir de la cave de cet appartement, un tunnel de 1,60 m de diamètre et de 25 m de long jusqu'au milieu de la rue. A entasser le déblai au coin d'une pièce de l’appartement loué, dans des sacs de plastique vert et bleu. A dresser, au bout du tunnel, une voûte renforcée de trois barres d'acier pour empêcher la chaussée de s'effondrer au passage des voitures. Et à déposer, dans la cavité, 50 kilos de TNT. Vers 7 heures du soir, le 19 décembre, deux hommes en salopette bleue vinrent poser 45 mètres de fil sur les façades des immeubles de la rue. _ C'est pour les téléphones ? demanda un concierge. -Non, c'est pour l'électricité. Le lendemain, une heure avant l'attentat, ils revinrent, avec une échelle et une mallette. L'un dit, devant un passant : _ Quelle poisse. Il n'arrête pas de pleuvoir dans cette putain de ville! L'un d'eux adossa l'échelle à un mur, à 70 mètres du 104, y monta : de là, il pourrait prévenir son compagnon de l'approche de la voiture de l'amiral. Et pour être bien sûrs de ne pas se tromper d'une seconde, ils avaient tracé un trait rouge vertical sur le mur du couvent, en face de la charge de TNT. Un grand "C" lui faisaitt face, peint tout près de la fenêtre du 104, repères destinés à permettre de faire exploser la charge exactement au moment du passage de la voiture de l’Amiral.

  Quand l’amiral, président du gouvernement espagnol, quitta l'église des Jésuites, où il priait et communiait chaque matin et s’engouffra dans sa voiture blindée, il ne roula que quelques mètres avec son escorte. Une explosion formidable secoua la rue. Il était 9 h 30. Le R-P. Turpin, qui lisait son bréviaire dans sa cellule, à l'un des étages supérieurs du couvent, vit alors passer devant sa fenêtre, comme une fusée en vol vertical, une voiture noire de 2 tonnes. _ J'ai cru rêver, dira-t-il plus tard. Dans sa cellule, un autre jésuite, le R.P, Gômez Acebo, courut, en tremblant atrocement, au placard où sont rangées les saintes huiles, descendit l'escalier quatre à quatre pour administrer l'extrême-onction aux mourants qu'il pensait trouver. Il croyait à une explosion de gaz. Ce ne serait pas la première, à Madrid. Dans la rue, passants, policiers, puis pompiers se frayaient un chemin à l’aveuglette dans les décombres et le nuage de poussière jusqu'au cratère qui barrait la chaussée : 15 mètres de long, 10 de large, 4 de profondeur. Vitres brisées, murs lézardés, une quinzaine d'automobiles endommagées, une demi douzaine de blessés... et, écrasée contre l'église des Jésuites, une voiture de police : celle des trois policiers - dont l'un était gravement blessé - qui escortaient habituellement l'amiral. _ Et l'amiral ? demanda quelqu'un. _ Sa voiture n'est plus là !

Etait-elle passée avant l'explosion, échappant ainsi de quelques secondes miraculeuses à l’attentat ? _ Mais je viens de la voir voler !, réalisa soudain un témoin, le R-P. Turpin. La Dodge Dart blindée avait été projetée à plus de 30 mètres de haut. Sa trajectoire parabolique à la verticale lui avait fait érafler la corniche du couvent, frôler le clocher de l'église, et terminer sa trajectoire en retombant s'écraser, de l’autre côté du couvent, à la hauteur du troisième étage, sur le balcon qui dominait le patio intérieur du couvent. Dans la voiture, tous étaient morts ou presque, l’amiral Carrero Blanco agonisait dans le coma. Désormais, le Franquisme n’avait plus d’héritier idéologique !

La carcasse de la voiture de l'amiral Luis Carrero Blanco fumait encore que la Sûreté de Madrid avait déjà désigné les coupables : les extrémistes basques de l'ETA[170]. On ne prêtait qu'aux riches. Mais les coupables, cette fois, étaient consentants : l'organisation séparatiste revendiqua elle-même l'attentat. Ainsi, tout parut simple. Trop simple, même, pour être clair.  

Que l'ETA ait organisé l'attentat, tout portait à le croire. Mais quel groupe de l'Eta, parmi les deux tendances qui divisaient le mouvement ? La police, péremptoire, avait publié le signalement des six hommes qui auraient préparé le piège infernal de la rue Claudio Coello :

Premier obstacle : ces hommes niaient et fournissaient de solides alibis. José Ignacio Abaitua Gomeza, 23 ans, -désigné comme un des cerveaux du complot, était en France depuis septembre 1972. _ Depuis, affirma-t-il, je n'ai jamais remis les pieds en Espagne. Dommage pour les policiers espagnols : Gomeza ferait un "dynamitero" idéal : c'était un ancien ingénieur de l'Ecole des mines, et il avait fait son service militaire dans les sapeurs.

Deuxième obstacle : la difficulté des policiers espagnols à localiser les meurtriers présumés de l'amiral. _ Les auteurs sont encore en Espagne et vont essayer de gagner la France, disait la police. Or, Gomeza se trouvait déjà à Bordeaux. Et un correspondant du journal L'Express, trois jours après l'attentat, avait rencontré, dans des bars de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, la plupart des hommes désignés et accusés par la police espagnole. Il y avait là plusieurs contradictions. Dans ces conditions, deux hypothèses : ou la Sûreté espagnole faisait fausse route, ou elle cherchait à brouiller les pistes en prêchant le faux pour savoir le vrai. C’est qui devait se reproduire 31 ans après, quand Aznar, premier ministre conservateur, voudra contre toute évidence continuer à attribuer à l’ETA, l’attentat islamiste contre les trains de banlieue de la gare d’Atocha.

Quels que soient les résultats de l'enquête, la Guardia civil avait dans sa démarche un objectif constant et obstiné : disloquer le soutien logistique apporté aux extrémistes de l’ETA par les réfugiés basques espagnols en territoire français. Contrôles routiers, perquisitions, arrestations : la chasse à l'homme, pour l'instant, battait son plein en Espagne. Dans les quatre provinces basques (2 millions et demi d'habitants), beaucoup d'hommes n'osaient plus dormir chez eux. Tous les jeunes Basques de moins de 30 ans avaient dû remettre leur passeport à la Guardia civil. Jusqu'à nouvel ordre.  

Ces "Basques du Sud", dix fois plus nombreux que leurs compatriotes de nationalité française, se reconnaissaient-ils dans ces quelques centaines de jeunes gens radicalisés (un millier, estimait-on) qui constituaient les commandos de l'ETA ? On considérait généralement qu'en cas d'élections libres le vieux Parti nationaliste basque (PNB), jugé trop modéré par les jeunes de l'Eta, recueillerait encore dix fois plus de voix que les extrémistes.  

Dans les rangs mêmes de l'ETA, l'usage de la violence avait profondément divisé l'organisation. Les scissions de 1971 avaient partagé ce mouvement en deux tendances principales. D’un côté, les non-marxistes du Frente Militar, partisans de la guérilla, étaient appuyés par une partie du jeune clergé basque. De l’autre, les marxistes-léninistes, qui prônaient la révolution par l'action politique de masse. De l'autre côté des Pyrénées, 220.000 "Basques du Nord", citoyens français, s'interrogeaient sur les perspectives d'une telle action. Leur communauté de langue et de race leur interdisait de désapprouver ouvertement l’attentat. Mais leurs objectifs, compte tenu, déjà, de la différence des régimes politiques, étaient moins ambitieux. Cela dit, il ne faut pas s'y tromper : l'expulsion de réfugiés espagnols - on l'avait déjà vu dans le passé - pouvait transformer les sympathies en solidarités agissantes.

La chasse à l’homme ne parvint pas à ses fins et le régime franquiste était désormais décapité. Franco était sénile, en soins intensifs et son dauphin idéologique éliminé. Désormais, le crépuscule franquiste approchait au galop et le dictateur expirerait bientôt.

Dans les rues du quartier Saint Michel, quelques temps après l’attentat, quand Angel Etxeberría Otaegui et Garmendia Artola furent condamnés à mort par les tribunaux de guerre franquistes, Jaime, Pascual et moi défilâmes avec beaucoup d’autres révoltés en criant, à l’unisson : _ Hé hop ! Franco plus haut que Carrero ! Etait-ce le dernier combat contre la Bête ? Tous l’espéraient sans trop y croire.

Morte la Bête :

Soudainement, le soir du 20 novembre 1975, j’appris par la radio, la mort du Caudillo Francisco Franco y Bahamonde, à 83 ans, dont l’agonie avait été longtemps prolongée artificiellement. Je courus avec Jaime au restaurant- bodega El Boquerón et retrouvais toute la tribu libertaire ibérique autour de Violetta et de ses parents, déjà au courant, en pleine libation, s’étreignant et s’embrassant en criant : _ Morte la Bête, mort le venin ! Tous étaient à la fois surexcités, joyeux et profondément tristes, de n’avoir pas pu l’"avoir" pendant quarante ans[171], même s’ils savaient depuis l’attentat spectaculairement réussi à Madrid par l’ETA, deux ans auparavant contre l’amiral Carrero Blanco, dauphin officiel de Franco, que le régime fasciste ne survivrait sans doute pas à la mort du Caudillo. Ce soir là, certains des exilés espagnols parlaient déjà de rentrer, quand je leur demandais où ? Ils me répondaient : _ En Espagne bien sûr, où veux-tu que ce soit ? Nous sommes tous partis à cause de "Lui", "Lui" mort, les choses vont changer en Espagne, nous pourrons bientôt rentrer pour y finir notre vie, enfin". Un certain nombre d’exilés rentra effectivement en Espagne dans les années qui suivirent, mais beaucoup d’autres décidèrent de rester, leur vie était en France, leurs enfants plus français qu’eux-mêmes ne désiraient pas s’exiler à leur tour.

Après la mort de Franco, je suivis de près la transition démocratique qui commença en Espagne par la restauration de la royauté parlementaire sous la direction du Roi Juan Carlos qui nomma un jeune premier ministre issu de l’aile modérée du "Movimiento Nacional"[172], Adolfo Suarez, chef de file des "Aperturistes"[173]. En 1977, Adolfo Suarez acheva son évolution en créant l’UCD[174]. Beaucoup d’exilés dont Felipe Gonzales, Santiago Carrillo, La Pasionaria, Lister et El Campesino rentrèrent au pays après la légalisation des grands partis de gauche, les partis socialiste et communiste, signataires du pacte de la Moncloa[175].

Les putschs ultimes :

Mais deux tentatives de putsch franquiste démontrèrent à l’Espagne tétanisée, à mes amis espagnols demeurés en France, tous très inquiets et enfin au Monde entier interloqué que la "Bête" n’était pas morte et que le "Venin" agissait encore en Espagne.

Rappelez-vous ces ultimes sursauts franquistes : le premier prit le nom de l'Operación Galaxia[176]. Son nom vient du fait que les officiers impliqués dans ce plan, se réunirent dans la "Cafetería Galaxia" (renommé par la suite "Café van Gogh") à Madrid. Le putsch devait avoir lieu le 11 novembre 1978, pour stopper le processus constitutionnaliste qui avait lieu en ce moment-là dans l'Espagne post- franquiste. Cette date fut choisie parce que le roi Juan Carlos Ier d'Espagne avait prévu un voyage officiel au Mexique. Les trois principaux conspirateurs chargés de l'opération étaient le lieutenant-colonel Antonio Tejero, le capitaine de la police Ricardo Sáenz de Ynestrillas et un autre colonel, dont l'identité demeure inconnue. Antonio Tejero Molina (né en 1932, à Alhaurín el Grande, Málaga) était le chef de ce complot. Il s'engagea dans la Guardia Civil en 1951 et eut le commandement de la province basque du Guipuzcoa dans les années soixante, mais il dut demander son transfert vers une autre région après ses déclarations publiques fracassantes contre le drapeau basque "Ikurriña" en 1976. Un capitaine de la police et un commandant d'infanterie de l'armée étaient présents lors de la conversation au Galaxia, et ils informèrent leurs supérieurs du complot. Les comploteurs furent arrêtés peu après et emprisonnés en vue d’être jugés.

Le 8 mai 1980, les deux principaux suspects, Tejero et Ynestrillas, furent jugés. Ils furent salués par des drapeaux franquistes à leur passage dans le fourgon qui les menait au tribunal, mais aussi insultés par la foule des madrilènes, ce qui illustre la division profonde de l'Espagne à l'époque. Le procureur réclama six ans de détention pour Tejero et cinq pour Ynestrillas, mais ils ne furent condamnés qu'à une peine symbolique et dérisoire de six mois et un jour chacun. Aucun d'eux ne perdit son grade de militaire et Ynestrillas fut même fait commandant par la suite et tout porte à croire qu’aucun des putschistes ne s’amenda ni ne renonça à ses convictions franquistes.

Au contraire, le lieutenant-colonel Antonio Tejero fut même un des principaux acteurs du second complot qui surprit le congrès des Députés aux Cortès le 23 février 1981, au moment du débat de l'investiture du nouveau président du gouvernement, Leopoldo Calvo-Sotelo, parent de José Calvo Sotelo[177]. Au matin du 23 février 1981, quelque 200 gardes civils conduits par le lieutenant-colonel Antonio Tejero investirent le parlement aux cris de : _ Tout le monde par terre ! Puis ils tirèrent des rafales de mitraillettes dans l’hémicycle. Tous les élus se couchèrent derrière les bancs sauf Adolfo Suarez et Santiago Carrillo qui restèrent assis stoïquement à leur banc. L’Espagne entière craignit à ce moment là, la déroute du processus démocratique. Le cerveau politique de ce putsch était en fait le général Alfonso Armada, un ancien secrétaire du roi Juan Carlos, qui voulait présider un "gouvernement de concentration" avec, parmi ses ministres, six personnalités communistes et socialistes et des membres de l'UCD et de l'Alliance populaire, en fait, c’était à une réédition de la dictature de Primo de Rivera qu’il aspirait, à un retour en 1923.

Il vous faut comprendre qu’Armada se voulait être un "de Gaulle"[178] espagnol qui se substituerait au chef du gouvernement, Adolfo Suárez, débordé par les nationalismes basque et catalan, par les attentats de l'ETA et par la grogne qui en résultait dans les casernes. Il avait dans ce but pris contact avec de nombreux politiciens depuis plusieurs mois, mais Suarez l'avait pris de vitesse, en démissionnant par surprise le 29 janvier 1981. Armada chercha alors à imposer sa voie gaullienne aux élus du parlement. Dans son scénario invraisemblable, il sauverait la nation d'un putsch qu'il pilotait pourtant lui-même. Carmen Echave (une collaboratrice du vice-président du Congrès des députés) rapporta que parmi les personnalités de droite et de gauche que voulait proposer Armada pour entrer dans son "gouvernement de concentration" figuraient Felipe González (PSOE) pour être vice-président chargé des Affaires politiques, Javier Solana (PSOE) pour être ministre des Transports et des Communications, Enrique Múgica (PSOE) pour être ministre de la Santé, Gregorio Peces Barba (PSOE) pour être ministre de la Justice, Jordi Sole Tura (PCE) pour être ministre du Travail ou encore Ramon Tamames (PCE) pour être ministre de l'Économie.

J’ai par la suite appris que c’est cette liste dictée au téléphone par Armada au lieutenant-colonel Antonio Tejero Molina qui suscita la perplexité puis l’ire de ce dernier, ferme partisan d’un putsch qui restaurerait un régime militaire néo-franquiste pur et dur, alors que le général Armada voulait faire approuver sa proposition de "gouvernement de concentration" par les députés. Ainsi "choqué", le lieutenant-colonel Tejero refusa tout net au général Armada l'accès à l'hémicycle parlementaire. Cette rébellion dans la rébellion fut déterminante dans l'échec du putsch, cela fut confirmé depuis 25 ans par toutes les analyses sur cette tentative de coup d'État. D'autres facteurs ont également joué, dont l’inertie de l’armée. Ainsi ce n'est qu'à Valence que les chars commandés par le lieutenant-général Jaime Milans del Bosch[179] occupèrent temporairement la rue. Ailleurs, l’armée ne bougea pas, attendant la suite des opérations.

Je dois ici souligner le sang froid et la détermination dont fit preuve le roi Juan Carlos qui après avoir appelé plusieurs chefs de l'armée pour leur ordonner en tant que commandant en chef de défendre la démocratie, exigea lors d'une allocution télévisée, que les forces armées rentrent dans leurs casernes et soutiennent sans conditions le gouvernement démocratique légitime. Trente-deux officiers et un civil furent jugés et condamnés pour la tentative de putsch dite du "23-F". Cet événement majeur eut pour conséquence de consolider la monarchie et de libérer la démocratie espagnole de la tutelle militaire. C'est à ce moment que de nombreux républicains se rallièrent à Juan Carlos, on les appela les "juancarlistes" selon l'expression de Jorge Semprún. Alfonso Armada fut condamné à 30 ans de prison, mais libéré dès 1988. L’ex-colonel Antonio Tejero fut condamné également à 30 ans de prison et n'en purgea que la moitié. La démocratie parlementaire avait été sauvée in extremis par le Roi Juan Carlos. Il n’y eut depuis, plus d’autre réelle tentative militaire de restauration franquiste.

Les GRAPO :

A l’autre bout de l’échiquier politique, les GRAPO[180] apparurent à peu près à la même époque, au début de la transition démocratique espagnole, en juin 1975. Leur premier communiqué officiel parut le 18 juillet 1976 dans Gaceta Roja, beaucoup d’autres allaient suivre pour revendiquer et authentifier leurs actions violentes. Cette organisation maoïste clandestine fut d’emblée une organisation classée comme terroriste, car elle s’opposa au jeu démocratique accepté par la plupart des organisations politiques, à l’exception d’ETA, après le pacte de la Moncloa. Les GRAPO se considéraient comme le bras armé du Parti Communiste Reconstitué[181], voulant instaurer en Espagne une république populaire maoïste après le renversement par la force de la Royauté espagnole considérée comme postfranquiste. Leur méthodes étaient inspirées des tactiques de guérilla urbaine de Carlos Marighella[182], à travers le banditisme révolutionnaire fait de braquages, de rackets, d’enlèvements de personnalités politiques, militaires, financières contre rançon, mais surtout d’attentats contre les représentants de l’ordre et les institutions.

Par ailleurs, alignés sur le PCER, leurs convictions anti-impérialistes les amenèrent à s’attaquer à l’OTAN et aux bases militaires américaines situées en Espagne. Les autorités policières et antiterroristes espagnoles estimèrent leur nombre à une cinquantaine de membres actifs et à quelques centaines de sympathisants dans les années 1970-1980. Mais leurs attentats nombreux dès le début de leur existence démontrèrent leur pugnacité[183]. Au fur et à mesure du retour de la démocratie en Espagne, leur action terroriste perdit sa légitimité et les isola dans un ghetto clandestin comparable à celui d’ETA, jusqu’à la fin du XXe siècle

J’avais été très troublé par ces soubresauts espagnols, aussi bien par les tentatives de putsch des néo-franquistes que par l’irruption violente des GRAPO. Le drapeau républicain frappé de l’étoile rouge des maoïstes avait provoqué chez moi un intérêt initial, car il apparaissait comme une réappropriation de l’histoire refoulée de l’Espagne. Très vite cependant le discours maximaliste et terroriste des GRAPO m’apparut comme irresponsable et leurs attentats aveugles comme irrecevables. Je ne fus pas le seul à penser que cette sorte de guérilla maoïste pouvait justifier les éventuels putschs franquistes au nom de la défense de l’ordre et des valeurs de l’Espagne éternelle, en attisant inutilement les vieux démons espagnols, car les idéologues et les membres des commandos des GRAPO semblaient partisans de la politique du pire. Heureusement, l’Espagne de la "Movida", avide de rattraper le train de la modernité et impatiente de bénéficier de l’hédonisme consumériste resta insensible aux sirènes des franquistes et des maoïstes. Ils furent tous éclipsés dès l’entrée de l’Espagne dans la Communauté Européenne en 1986.

Les Groupes antiterroristes de libération :

Je savais que la situation intérieure espagnole pendant et après la Transition démocratique ne fut pas exempte d’épisodes sordides, comme celui des groupes antiterroristes appelés GAL. Les GAL[184] étaient des commandos para-policiers et para-militaires espagnols, actifs de 1983 à 1987, ayant comme objectif la lutte contre ETA, principalement sur le territoire français, comme quoi, pensais-je, l’héritage du Franquisme que constituait le problème indépendantiste basque s’exportait en France. Je savais que ces visées antiterroristes des GAL ont constitué, au moins dans l'esprit des dirigeants socialistes espagnols qui les ont créés et dirigés, une forme de lutte étatique antiterroriste clandestine, quand leurs détracteurs dont moi et les sympathisants des milieux autonomistes basques, les dénoncions comme un véritable terrorisme d'État. Je savais grâce à Jaime que les GAL s'inscrivaient dans une mouvance anti-terroriste clandestine instaurée durant la dictature de Franco et ensuite pendant la transition démocratique (gouvernements de l'UCD[185] d’Adolfo Suarez et de Leopoldo Calvo-Sotelo). Dès cette période, différentes organisations recourraient déjà à des méthodes illégales pour combattre ETA, comme "Triple A", les "Guérilleros du Christ Roi", le "Bataillon Basque Espagnol" (BVE, actif de 1975 à 1980), les "Commandos Antimarxistes", les "Groupes Armés Espagnols" (GAE) et "Antiterrorisme ETA" (ATE, actif de 1973 à 1975). Certaines d'entre elles bénéficiaient d'appuis politiques espagnols. Des membres des corps de sécurité de l'État n'hésitaient pas non plus à pratiquer une "guerre sale" contre le terrorisme des Etarras.

Une fois la transition démocratique achevée, et malgré la très large autonomie accordée au pays basque espagnol, la lutte armée d'ETA pour l'indépendance du Pays basque prit une ampleur sans précédent. Une grande partie des membres de l'organisation s'était réfugiée au pays basque français, où elle pouvait organiser ses bases-arrières et préparer ses attentats (une moyenne de quarante par an, entre 1975 et 1987), en toute impunité. Pour diverses raisons, notamment la volonté d'éviter toute extension de la violence au territoire national, les autorités françaises fermaient en effet les yeux sur le problème.

En 1982, le premier ministre espagnol, le socialiste (PSOE) Felipe González, tenta une dernière fois d'obtenir la collaboration de l'État français, sans succès bien que le gouvernement Mauroy soit lui aussi socialiste. Des groupes clandestins furent alors créés peu après par de hauts fonctionnaires du Ministère espagnol de l'intérieur, dirigé par José Barrionuevo, membre du gouvernement González. Disposant de fonds secrets, ils étaient composés de membres des services spéciaux espagnols du CESID[186], de la Guardia Civil et de la Policía Nacional. Ceux-ci recourraient eux-mêmes aux services de criminels de droit commun en général français pour leurs opérations. L'objectif des GAL était d'éliminer des militants basques espagnols de l’ETA vivant au Pays basque français dans le département des Pyrénées-Atlantiques. Le sentiment d'insécurité ainsi généré en France obligerait, selon eux, les autorités de ce pays à engager une véritable lutte contre les groupes indépendantistes basques.

Moi-même et mes amis basques espagnols Jaime et Pasqual, fument très rapidement alarmés par la vague d’assassinats qui s’abattit sur les milieux autonomistes et indépendantistes basques dans le "Petit Bayonne", lieu de rassemblement de la diaspora militante basque espagnole. Les réseaux de militants basques y firent les frais d’une véritable terreur anti-indépendantiste qui dura quatre ans. Pendant cette période, une véritable chasse aux militants basques se traduisit par une hécatombe sanglante dont les auteurs semblaient jouir d’une impunité totale. Bientôt, les militants s’organisèrent en groupes d’autodéfense et rendirent publiques les informations selon lesquelles les barbouzes espagnoles avaient recrutés sur ordre du gouvernement socialiste espagnol, des escadrons de la mort anti-indépendantistes dans le Milieu du grand banditisme bordelais. La tension était palpable dans la région, le gouvernement socialiste de Laurent Fabius ne semblait pas très motivé par la lutte anti-terroriste contre les GAL, passivité complice vis-à-vis des socialistes espagnols ?

De la fin 1983 à la fin 1987, les GAL ont commis officiellement une quarantaine d'attentats, dont vingt-trois assassinats, mais certaines sources évoquent plutôt 34 morts imputables aux GAL. La grande majorité de ceux-ci a été perpétrée au Pays basque français[187] (notamment dans le quartier du "Petit Bayonne", à Bayonne). En plus des objectifs "officiels" susmentionnés, les GAL ont également commis des attentats contre des militants pacifiques de la gauche indépendantiste et écologiste basque. Ils ont incendié des écoles primaires bilingues (basque/français), les "Iskatolak" de Bayonne et de Biarritz. Ils sont également responsables de la mort d'une dizaine de citoyens français sans aucune appartenance politique connue, dommages collatéraux du terrorisme de l’Etat espagnol en France. Les militants basques dénonçaient une véritable stratégie de la tension !

Les GAL cessèrent officiellement toute activité en 1987, lorsque le Ministre français de l’Intérieur, Charles Pasqua, débuta une véritable politique de collaboration avec les autorités espagnoles lors de la 1e cohabitation entre Chirac et Mitterrand. L'année suivant la vague d'arrestations et d'expulsions vers l'Espagne déclenchée par le ministre de l'intérieur français, le nombre de victimes de l'ETA fut divisé par deux, alors que l'action des GAL, outre sa complète illégalité et ses multiples bavures, n'avait pas réduit le nombre d'attentats de l’ETA. Les GAL ont fait l'objet d'enquêtes journalistiques (notamment de la part du quotidien espagnol de droite, El Mundo), qui ont fait découvrir à l'opinion publique leur organisation, leur sources de financements et leur connexions politiques, même si celles-ci demeurent encore en grande partie secrètes. Des procès en France et en Espagne ont également permis, depuis 1987, d'un peu mieux comprendre le fonctionnement des GAL. Le plus fameux, en France pour le moins, est celui auquel a donné lieu l'un des premiers crimes des GAL : l'enlèvement du citoyen hispano-français Segundo Marey, heureusement relâché après quelques jours, quand les ravisseurs constatèrent qu'ils s'étaient trompés de cible.

En France, une trentaine de membres des GAL ont été condamnés et incarcérés. La plupart étaient des gangsters et des tueurs du milieu bordelais mais aussi des anciens du SAC[188]. La question de l'éventuelle aide apportée par les autorités françaises aux activités des GAL reste ouverte. Les députés du PCF ont réclamé en vain, le 25 mars 1996, la création d'une commission d'enquête parlementaire sur la question. Chargé d'instructions sur les GAL quand il était en poste à Bayonne, le juge d'instruction Christophe Seys a, lors de sa nouvelle affectation à Vannes, publiquement dénoncé les entraves mises à son travail par sa hiérarchie et la police française. L'ex-inspecteur de police Lucien Aimé-Blanc a aussi fait quelques révélations sur l'implication de la France dans les activités du GAL. Selon certaines sources, il faudrait aussi ajouter une centaine d'attentats supplémentaires durant ces années, contre des biens matériels ayant un lien avec des réfugiés politiques basques et leur entourage en Pays Basque français ou avec "Herri Batasuna"[189] en Pays Basque espagnol.

La chute du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez en 1998 fut en grande partie due aux révélations faites lors du procès intenté contre les GAL par Baltazar Garzon, juge titulaire du tribunal central numéro 5 de l'Audience nationale, à Madrid, principale juridiction pénale du pays, où furent condamnées des policiers mais aussi des responsables politiques socialistes[190].

Le triste retour des Brigadistes :

En ce qui concerne les actes officiels relatifs à la guerre civile, je me dois de vous rappeler que le gouvernement socialiste espagnol de Felipe Gonzalez fit voter une loi aux Cortes en 1986, qui donnait la (double) nationalité espagnole aux survivants des Brigades Internationales. On vit à l’occasion de cette loi, un certain nombre des grandes figures des Brigades Internationales revenir en Espagne pour la commémoration de leur création par le Komintern et de leur engagement dans la bataille de Madrid dès décembre 1936. Alors comme le racontent si bien Alain Brossat et Sonia Combes, dans "Anti-mémoires de Brigadistes", extraits :

_ Le 16 octobre 1986, les Brigades internationales ont repris Madrid, sans violence ni effusion de sang. Elles n'ont pas renversé les statues équestres de Franco. C'est à peine si, ici et là, elles ont hissé à la sauvette un drapeau républicain et proféré quelques "Salud ! accompagnés d'un brandissement du poing à hauteur de l'épaule. Simplement elles ont remporté cette amère victoire, gagné cette bataille posthume - celle de la commémoration.

[…] Le 16 octobre 1986, des survivants des Brigades internationales, venus de quelques dizaines de pays, sont entrés dans Madrid, la tête haute, pour venir y célébrer le cinquantième anniversaire de leur engagement aux côtés de la République espagnole. Ils s'étaient, pour l'occasion, quelque peu déguisés en soldats, avec leurs bérets farouchement inclinés sur l'oreille et leurs décorations méritées dans d'autres guerres, d'autres enfers; lors des cérémonies officielles, ils arboraient cet air martial qui ne sied pas toujours aux octogénaires. Bref, ils ressemblaient vraiment à des anciens combattants. Mais il ne s'agissait pas pour eux _ que ce soit au cimetière de Fuencarral, dans les jardins du Retiro ou à la Puerta del Sol_ d'un 11 novembre de plus, d'une sombre routine. Ils venaient de remporter la plus longue guerre d'usure_ celle de la mémoire. L'alcade (socialiste) de Madrid leur offrait courtoisement un vin d'honneur : leurs morts cessaient d'être des intrus en terre espagnole, ils réinvestissaient, à petits pas, leurs lieux : Casa del Campo, Cité universitaire, Pont des Français[191] _ Là, tu te rappelles? _ Non, non, pas là, là-bas ... C'est qu'il n'y avait pas ces immeubles alors.

Oh, bien sûr, ce ne fut pas Austerlitz, et tandis qu'ils débarquaient à jet continu, à l'aéroport de la capitale, en provenance de New York, Berlin, Prague, Paris, Moscou, Zurich ou Sofia, peu de caméras étaient là pour les accueillir. Il n'y avait pas le moindre sous-secrétaire d'État dont la présence aurait signifié, précisément, le caractère étatique de la commémoration annoncée et la nature officielle de la réintégration des Brigades dans l'histoire espagnole.

[…] Le maître de cérémonie, ce fut avant tout le Parti communiste espagnol qui traversait alors des heures assez sombres marquées par les divisions internes. L'ancien général de l'armée républicaine, Enrique Lister, parada tout au long des festivités, mais Santiago Carrillo, déjà en perte de vitesse, ne fit pas la moindre apparition. C'est dire que ce n'était pas par la plus grande des portes que les héros de la bataille de Madrid de 1936 avaient fait leur entrée dans l'histoire de l'Espagne.

Mais il n'empêche: il ne suffisait pas que Franco soit mort et qu'ils lui aient survécu, que l'Espagne vive enfin à l'ère du constitutionnalisme monarchique et démocratique, pour qu'ils puissent moralement envisager de fouler à nouveau la terre d'Espagne; il leur fallait cet acte de réparation, de reconnaissance, avec ses pompes et sa liturgie, quoiqu'il fût un peu tardif, entaché de compromis.

Telle est, d'ailleurs, la fonction d'une commémoration, même ambiguë, même quelque peu expédiée. Il n'est pas facile, au demeurant, d'être "entré dans l'Histoire" à vingt ans dans les ruines de la Cité universitaire puis d'avoir glissé la pente de catastrophes en victoires à la Pyrrhus ... Au soir de leur vie, ces hommes étaient venus montrer qu'ils tenaient à cette restitution du sens de leur engagement, qu'ils tenaient à cette sobre plaque rendant hommage à leurs camarades tombés lors de la bataille de Madrid qu'ils apposèrent à cette occasion dans le cimetière de Fuencarral. Quelques jours plus tard, à Gandesa, ils accepteront même la plaque inaugurée par la municipalité au Monument aux morts de la bourgade: _ "À tous les morts de la guerre civile espagnole - 1936-1939". Plutôt l'ambiguïté que le silence ... C'est bien souvent dans la pierre que s'inscrit la manipulation de la mémoire.

[…] Rarement une commémoration se trouva à ce point placée en porte à faux et chargée d'équivoque. Le consensus qui s'y installa était infiniment fragile, passablement artificiel. C'est que les différents temps que l'on tenta d'y conjuguer et d'y harmoniser présentèrent bien peu d'affinités. Lorsque les vétérans de " L'illusion lyrique"[192] revinrent à Madrid, ils entrèrent dans des murs qui ne les connaissaient plus : quatre Espagnols sur cinq étaient nés après leur guerre; ils l'avaient apprise, plutôt mal que bien, dans les livres d'histoire expurgés par le franquisme. Les anciens des Brigades internationales se croyaient l'objet d'un implacable ostracisme et revenaient comme Napoléon de l'île d'Elbe.

L’amnésie de la Movida :

Mais c'était bien pire encore: l'Espagne "post-franquiste" les avait oubliés dans son désir de se détacher de ce cauchemar des origines, de se plonger dans le torrent d'une "hypermodernité" délestée des encombrants fantômes de Garcia Lorca et Miguel d'Unamuno, des Moros et des églises profanées, des Guernica et des pères victimes et coupables - qu'ils aient servi sous le mono "azul"[193] ou sous l'uniforme de la Phalange.

Cette farouche détermination à oublier, cette stratégie de l'amnésie, est une autre forme de mémoire. Ce ne sont pas les Français qui, souvent, ont si mal pris, au début des années 1970, le film documentaire Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls sur l’Occupation allemande de 1940-44 qui diront le contraire. Comme le disait un bon auteur, _ Ce qui est tristement mémorable ne devient pas aisément commémoration, et quiconque insiste pour y revenir apparaît comme suspect de vouloir attiser les vieilles haines enfin assoupies, réveiller les blessures enfin cicatrisées.

[…] Lorsqu'elle n'en fait pas une page blanche, l'Espagne des années 1980 tente de se débarrasser de la douleur de la guerre civile, d'apprivoiser ce traumatisme en le "bagatellisant". C'est l'objet de cette comédie légère : _ Attends-moi au ciel d'Antonio Mercero, où un marchand de prothèses orthopédiques devient le double de Franco, tout comme celui de quantité de films soviétiques contemporains où rôde le fantôme de Staline. On demeure, avec ce rite primitif consistant à chahuter l'ombre (ou la dépouille) d'un demi-dieu (ou démon, comme on voudra), de ce temps qui inspira si longtemps l'effroi, dans le registre des histoires de vampires. Cette fois, simplement, on a basculé du côté de la comédie, de Frankenstein junior[194] ou du Bal des vampires[195] : le "Commandeur" Franco, avec son physique de pot à tabac et sa voix de fausset, était un simple mortel qui préférait les parties de chasse au Conseil des ministres. Le ridicule peut tuer les morts aussi. Conduite magique qui métamorphose une scène du passé vécue comme une tragédie en bouffonnerie. Le monstre n'était qu'un pitre. L'Histoire n'est qu'une opérette, à propos de laquelle on aurait tort de se mettre martel en tête ...

[…] Que venaient faire alors ces dinosaures, ces témoins d'un autre temps, dans ce film d'Antonio Mercero qu'aspire à être l'Espagne des années 1980 ? Près du pont d'Arganda où ils s'efforçaient de reconstituer l'impossible topographie de la bataille de la Jarama[196], les vétérans des BI apparaissaient aux villageois et aux écoliers comme une attraction exotique, avec leurs médailles en sautoir et leur castillan laborieusement remobilisé. Ce n'étaient pas deux mondes, deux histoires, deux mémoires qui se réconciliaient, mais un joyeux télescopage. D'un côté l'Espagne légère et "yuppie" qui s'émoustille des frasques des petits-enfants du Caudillo et gagne la bataille des J.O.[197] de Barcelone, et de l'autre ces "hommes-mémoire" acharnés à reprendre des tranchées qui n'existent plus[198].

Qu'une telle rencontre ne puisse pas bien tourner est une évidence, puisqu'elle est au fond celle du vampire et de la jeune fille: ici ces vieillards ressurgis d'une autre vie, d'un autre monde, ces revenants venus chercher Dieu sait quoi, ces morts-vivants d'un passé qui ne veut pas passer, et là, cette jeune fille, un peu vive et écervelée sur le point d'épouser ce beau parti : l'Europe ! Avec cette commémoration, les spectres des Brigades Internationales établissaient une enclave de mémoire en terre espagnole, une "cinquième colonne de la mémoire", diraient les mauvais esprits.

[…] Le PCE lui-même, qui fit un bon usage publicitaire de ces festivités, n'en soutint pas l'établissement sans réserves: entre force embrassades avec les brigadistes chenus, Enrique Lister[199] ne manqua pas l'occasion de rappeler, en aparté, qu'il n'avait jamais fait grand-cas de leur potentiel militaire. Mais l'essentiel est-il vraiment là ? Les internationaux, dit la formule consacrée, "n'étaient pas espagnols mais l'Espagne était leur". En effet: l'Espagne était devenue leur combat, entre d'autres combats, entre Berlin et Moscou, entre la Bastille et le maquis, entre Varsovie et Buchenwald. Est-ce à dire pour autant que leur combat était, à l'inverse, devenu celui de l'Espagne? Leur monde _ pour la grande majorité d'entre eux _ ce n'était pas la terre d'Espagne mais le communisme, sa culture, son univers mental, son Espérance.

De par sa genèse, ses manifestations, ses trajectoires, son installation dans la durée, la mémoire des Brigades appartient à celle du communisme, du communisme "institutionnel" ou du communisme comme courant de pensée, bref au monde communiste, voire au "peuple" communiste et post- communiste bien plus qu'à celle de l'Espagne. Ce n'est pas un hasard si c'est précisément en URSS et dans les démocraties populaires que leur mémoire s'est perpétuée, a été entretenue et ritualisée.

C'est donc avant tout dans l'imaginaire de la culture communiste que l'Espagne s'est fixée comme ce zénith de l'épopée (l'aventure ?) militante, ce paroxysme de l'engagement universaliste qui tire, précisément, son sublime de s'être effectué en un lieu, une histoire, une culture radicalement étrangers_ à ceux qui s'y sont projetés : pour l'immense majorité des brigadistes, l'Espagne fut avant tout le lieu où poursuivre l'Idée, où vivre, à leur tour, [la révolution d’] Octobre.

[…] Ce ne fut pas la moindre caractéristique de ce paysage que d'avoir été celui du malentendu par excellence: les croisés de l'utopie révolutionnaire, les héritiers de l'"actualité de la révolution" des années 1920, vinrent prêter main-forte à une démocratie bourgeoise (voire se transformèrent en une garde prétorienne de la ligne stalinienne acharnée à débusquer les trotskystes) alors que, bien souvent, ils n'étaient venus défendre une république que pour mieux hâter l'avènement du "grand soir". Rien n'est moins fiable que la mémoire. Réunis à Madrid, les anciens des Brigades internationales discuteront, une dernière fois, du but de leur engagement.

Entre ceux qui déclaraient avoir toujours eu, comme seul objectif, la défense de la République espagnole et ceux qui étaient venus pour faire la révolution, bien des engagements ultérieurs, bien des prises de conscience altéraient les souvenirs. Une mémoire amère et romantique s'opposait à une mémoire soumise à des impératifs définis bien après l'épopée espagnole. Comment ne pas penser à cette "respectabilité" que l'URSS crut devoir mériter en échange de l'abandon de toute idée d'exportation de la révolution ? Comment l'itinéraire de la grande majorité des brigadistes, après la guerre d'Espagne, aurait-il pu laisser intacte une mémoire qui est finalement non pas souvenir mais reconstruction du souvenir ?

Chacun sa guerre :

Après 1939, les anciens d'Espagne sont devenus les héros et les martyrs, les bourreaux et les victimes du stalinisme souffrant, triomphant puis finissant. André Marty, par exemple, symbole même de ce "Dr Jekyll/Mr Hyde" du stalinisme: valeureux chef des Brigades, le "boucher d'Albacete", Staline au petit pied du PCF, victime d'un procès de Moscou à la française ... Dans l'univers communiste, les anciens d'Espagne sont devenus l'emblème de la tragédie infernale stalinienne : dès 1937, des grands noms antifascistes d'Espagne tomberont dans la fournaise des purges, directement du front de Madrid aux caves de la Loubianka[200] _ comme le célèbre Mikhaïl Koltzov, envoyé spécial de la Pravda en Espagne _ du faîte des honneurs militaires à la Sibérie _ comme le général Kleber (alias de Manfred Zelmanovitch Stern), sauveur de Madrid en décembre 1936; dans les camps nazis, dans la Résistance, "ancien d'Espagne" est un mot de passe, un cri de ralliement ; au lendemain de la Libération, ils sont l'élite, en Europe de l'Est, les "bâtisseurs du socialisme" ; et puis, à l'heure où la guerre froide bat son plein et où le stalinisme jette ses dernières flammes, ils apprennent à leurs dépens qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne : Arthur London, Anna Pauker, Franz Dahlem et tous les autres victimes de purges staliniennes après 1945 ... "Ancien d'Espagne" devient synonyme de "cosmopolite" _ une tache fatale sur une "bio" ...

[…] Même si, par la suite, la mémoire de l'épopée espagnole se trouve globalement réhabilitée, devient un pilier de la rhétorique de légitimation des démocraties populaires, le Madrid de 1986 bruit encore de l'écho de ces luttes fratricides : deux délégations d'anciens brigadistes polonais s'y regardent en chiens de faïence, l'une officielle, l'autre pas, les premiers se rappelant que lorsqu'en 1968 fut déclenché le "pogrome froid", les seconds étaient du côté du manche ou se taisaient. Et lorsque, par inadvertance (?), un "officiel" s'élance vers un "cosmopolite" pour lui donner l'abrazo, celui-ci lui tourne le dos et, désignant la partie charnue de son anatomie, lui lance: _ Non, c'est là que tu dois m'embrasser! ...

[…] Dans les jardins du Retiro, tandis que les chants révolutionnaires devenus musique d'ambiance déversent leurs flots, parmi les invités erre, avec l'air triste de son costume de dimanche socialiste, un ancien de la Brigade balkanique, un Roumain ; quand il entend prononcer le nom d'Anna Pauker[201], il blêmit: _ Taisez-vous! Je ne tiens pas à partager son sort! Son camarade hongrois, lui, pleure en silence lorsqu’est évoqué Lazslo Rajk[202] : _ C'étaient des années terribles, se contente-t-il de répéter finalement. Dans la délégation soviétique, nullement gagnée à une glasnost dont le souffle commence à peine à se faire sentir, figure une silencieuse aïeule agitée d'un tremblement continu; nous apprendrons par hasard, quelques années plus tard, qu'après l'Espagne (où elle était interprète), il y eut un bien long détour par le goulag en Sibérie ...

À chacun, donc, sa mémoire agitée de cauchemars, à chacun les rythmes et avatars de sa mémoire, et celle des anciens brigadistes n'est pas vraiment celle de l'Espagne. Tous les comptes et différends qu'ils viennent apurer à Madrid ne sont pas seulement, loin de là, ceux qui les opposent à l'Espagne de Franco qui a démonisé leur souvenir. Sur les lieux de leurs combats, ils viennent aussi poser pour la postérité dans leur histoire, celle du communisme - par-delà ses tourmentes et mystères à répétition. Le comique de situation, si l'on peut dire, de cette dimension de la commémoration madrilène tient à ce qu'elle se déroule cinq années avant la fermeture irrévocable et définitive de la maison Staline - et que pourtant les choses s'y déroulent comme si le colosse de bronze devait encore tenir mille ans : les commissaires politiques à la retraite sont toujours là, le regard acéré et le verbe haut, les "renégats" écrasés d'un superbe mépris, les hérétiques du POUM et les irresponsables de la CNT réglementairement stigmatisés. Chacun tient encore son rôle - mais ce n'est plus qu'un théâtre d'ombres.

[…] Et puis, il est un troisième temps qui vient s'enchevêtrer avec celui de l'Espagne et du communisme et qui rend cette commémoration particulièrement urgente et nécessaire : celui de la vie de chacun, ce temps privé mais néanmoins happé par l'espace public, par l'histoire et la politique, de ces septuagénaires et octogénaires. Ils savent bien que, pour la plupart d'entre eux, ils seront trop fatigués, trop vieux ou trop morts pour venir ranimer la flamme en 1996, lors du soixantième anniversaire. Ils sont donc venus là pour faire leurs adieux à ce lieu sacré de leur mémoire qu'est l'Espagne et prendre congé de ce que beaucoup d'entre eux considèrent comme la meilleure part d'eux-mêmes et la plus belle page de leur vie dont ils savent le caractère unique dans l'histoire contemporaine, et cela, quelle qu'ait été leur trajectoire ultérieure.

Il y a là toute la gamme des vieux croyants du stalinisme, des demi-dévots et des demi-hérétiques, des amnésiques et des "retournés" mais tous communient dans ce sentiment d'urgence car le glas sonnera bientôt; il y a cette inquiétude quant à leur trace dans l'histoire qui les travaille tous: _ Qui comprend vraiment aujourd'hui encore ce que fut notre Espagne, combien notre cœur était aussi pur que fut sale l'assassinat d’Andres Nin, le chef du POUM ? Combien nous étions désemparés de lire les aveux extravagants de Boukharine[203] tandis que nous attendions l'ennemi fasciste dans les tranchées de Madrid ? Combien tout ceci fut compliqué, combien il y avait de lumière dans cette obscurité ?.. Étions-nous des mercenaires, comme ceux de l'autre côté, des fantassins de l'Empire du Mal, comme on dit maintenant ?

[…]Au-delà de l'instrumentalisation dont l'élan vers l'Espagne menacée a été l'objet, à des fins qui n'étaient pas les siennes, au gré des conversions, des nouveaux crédos, des réinterprétations, sa mémoire se retrouve unanime, à l'heure du couchant, pour tenter de se perpétuer. Et qu'importe si bien des brigadistes juifs ne se retrouvaient pas, à Madrid, dans les propos du représentant des anciens volontaires juifs en Belgique selon lequel ils seraient venus en tant que juifs (et non en tant qu'internationalistes) en 1936 ! Aussi désaccordée, aussi déchirée soit-elle, la mémoire des anciens d'Espagne aura cessé, en octobre 1986 à Madrid, d'être une âme errante. Sur les lieux mêmes d'un drame dont l'Espagne ne fut qu'un moment fort, la reconstitution finale à laquelle ils ont procédé leur aura permis de revivre leur élan espagnol : on leur a tellement dit depuis qu'ils s'étaient trompés d'espoir. Ils sont à l'âge où on écrit son testament espagnol... .

Autre récupération :

Je vous prie de m’excuser amis lecteurs, pour cette longue citation qui traduit bien l’ablation de la mémoire de la guerre civile pendant la transition démocratique en Espagne, tout en cernant les déchirements et les contradictions de la mémoire républicaine. Une autre commémoration qui s’apparentait plutôt à une manipulation historique eut lieu le 12 Octobre 2004, à Madrid, quand le gouvernement conservateur espagnol de José Maria Aznar a fait défiler des anciens soldats de la division "Azul"[204], aux côtés d’anciens Français libres de la 2ème DB[205], provoquant ainsi un amalgame indigne entre la libération de la France et l’aventure de la sinistre division Azul dans sa croisade anticommuniste en URSS !

Peu de voix s’élevèrent alors en France contre ce grossier contresens idéologique organisé par les nostalgiques du Franquisme abrités à l’intérieur du Parti Populaire espagnol. Pourquoi alors ne pas faire défiler ensemble des anciens aviateurs de la Légion Kondor[206] et ceux de Normandie Niémen[207] ? Rappelons que près de 1700 espagnols républicains firent partie de cette 2e DB et que beaucoup parmi eux, firent le sacrifice de leur vie pour la libération de la France en 1944-45.

Al Qaïda frappe Madrid le 11 mars 2004 :

Les attentats qui endeuillèrent brutalement Madrid le jeudi 11 mars 2004 ont été condamnés par la communauté internationale comme un acte terroriste majeur. Ce matin-là, plusieurs explosions de bombes de très forte puissance, posées par des islamistes marocains, se produisirent dans des "cercanias"[208] bondés, à Madrid le matin du 11 mars 2004, soient exactement deux années et demie après les attentats du 11 septembre 2001. Près de 200 personnes périrent et 1400 furent blessées, faisant de ces attaques l'attentat le plus important survenu en Europe depuis l'explosion de Lockerbie[209] le 21 décembre 1988, qui avait tué 270 personnes. Sur treize bombes utilisées, dix explosèrent.

Cet attentat surpassa de loin l'attentat du groupe terroriste basque ETA dans un supermarché de Barcelone en 1987, qui tua vingt et un civils et était, jusqu'au 11 mars, l'attentat le plus meurtrier commis sur le sol espagnol. Rappelons qu’alors, l’avertissement rituel d’ETA pourtant authentifié et annonçant l’attentat n’avait pas été suivi par l’évacuation des lieux par les autorités. Comme tous les événements majeurs de leur histoire ou de l'histoire mondiale, les Espagnols désignent cet évènement par l'expression "11-M" de même qu'ils désignent les attentats commis le 11 septembre 2001 par Al Qaïda sur les tours jumelles du World Trade Center par l'expression "11-S" ou encore "23-F" la tentative de coup d'État du colonel Tejero contre les Cortes, le 23 février 1981.

Les explosions avaient eu lieu pendant l'heure de pointe matinale, entre 7 h 37 et 7 h 55 (heure locale), aux gares d’Atocha (trois bombes), d’El Pozo del Tío Raimundo (deux bombes), de Santa Eugenia (une bombe), ainsi que dans un train juste en dehors d'Atocha à la hauteur de la Calle Téllez (quatre bombes). La plupart des morts survinrent à El Pozo (67) et à la rue Téllez (64). Il y eut 34 victimes à Atocha et 16 à Santa Eugenia. Au total, il y eut 191 morts. Le train qui explosa à la Calle Téllez devait arriver à Atocha au même moment que l'autre train, mais, retardé de quelques minutes, il explosa hors de la gare. Il était piégé par deux grosses bombes à la tête et au centre du convoi. Les forces de sécurité avaient par la suite trouvé et désamorcé trois autres bombes qui n'avaient pas explosé, deux à Atocha et une à El Pozo. Selon le gouvernement espagnol, ces bombes étaient des pièges devant exploser lors de l'arrivée des forces de secours. Il s'agissait de sacs à dos remplis de plastic "Expert C" de fabrication espagnole.

En l'absence apparente de revendications, le gouvernement conservateur de Jose-Maria Aznar avait aussitôt attribué ces attentats à l'ETA. Selon le ministre espagnol de l'Intérieur, Ángel Acebes : _ Il est absolument clair que la formation terroriste ETA cherchait à faire une attaque avec de vastes répercussions. La police espagnole avait désamorcé dernièrement d'autres bombes attribuées à ETA ; le 29 février 2004, elle avait aussi saisi 500 kg d'explosifs et arrêté deux personnes soupçonnées d'être membres d'ETA. Les analyses montreraient que la dynamite employée (de la Titadine) était celle volée en 2002 en Bretagne par l'ETA et les indépendantistes bretons.

Cependant, mes amis basques contestaient cette vision manichéenne d’Aznar et du PP, car ces attentats ne ressemblaient pas du tout à ceux de l’ETA dans leur déroulement. Ils rappelaient aussi que des responsables du parti basque Erri Batasuna, branche politique interdite de l'ETA, avaient déclaré qu’il était impossible de croire que l'ETA soit impliqué, en effet, le mode opératoire ne correspondait que très partiellement : l'ETA n'avait jamais frappé à cette échelle, et prévenait toujours les autorités quelques minutes avant ses attentats pour permettre l’évacuation des lieux. Cependant, plusieurs attentats de l'ETA, avec des sacs à dos piégés, déjoués les mois précédents, ressemblaient aux attentats du 11 mars uniquement par l’explosif utilisé. De plus, l’ETA avait démenti par son biais traditionnel — le journal indépendantiste basque Gara — toute implication dans cet attentat. Toutefois, ce communiqué n'avait pu être authentifié formellement que quelques jours après les faits.

Bien que l'hypothèse attribuant à l'ETA la responsabilité de l'attentat ait été officiellement privilégiée par Madrid, le gouvernement espagnol ne possédait encore aucune preuve permettant d'accréditer l'une ou l'autre des hypothèses, mais le premier ministre Aznar continua d’accuser l’ETA y compris lorsque la piste islamiste commença à s’imposer aux responsables occidentaux du contre-terrorisme.

Un communiqué d’Al Qaïda pouvant corroborer cette hypothèse avait été reçu par le journal Al Qods Al Arabi publié à Londres en fin de journée du 11 mars 2004, mais n'était pas encore authentifié au lendemain de l'attentat. Quelques jours après les attentats, une camionnette contenant sept détonateurs, un bâton de dynamite et une cassette audio sur laquelle étaient enregistrés des versets du Coran avait également été retrouvée à Alcalã de Henares, une localité située sur le passage des trains détruits lors des attentats du 11 mars, à une trentaine de kilomètres de Madrid.

À la date du 15 mars, l'hypothèse islamiste s'était étoffée. Dès le samedi 13 mars, trois Marocains et deux Indiens étaient en garde à vue, trahis par le téléphone portable qui devait servir de déclencheur à une des bombes qui n'avait pas explosé. Ce même jour, une nouvelle revendication d'Al-Qaïda par l'intermédiaire d'une cassette vidéo contenant des indices indiscutables avait été transmise aux autorités espagnoles. Un interrogatoire de la police italienne envers un suspect islamiste arrêté et d'autres sources avaient révélé que le début de la planification des attentats de Madrid avait commencé en octobre 2000, l'Irak n'était donc pas le mobile originel de ces actes, mais tout prouve qu’il l’était devenu, compte tenu du soutien ouvertement assumé de José-Maria Aznar à l’invasion de l’Irak décidée par George W. Bush et de l’engagement de l’armée espagnole dans la coalition militaire qui l’avait réalisée en 2003.

Les attentats qui avaient eu lieu quatre jours avant les élections générales législatives en Espagne changèrent complètement la donne politique : en effet, José-Maria Aznar se disqualifia publiquement par son acharnement envers l’ETA, bien que tous les indices, tous les renseignements internationaux orientassent désormais l’enquête vers les terroristes islamistes liés à Al Qaïda. Le gouvernement espagnol, à trois jours des élections, avait intérêt à ce que l'attentat fût commis par l'ETA : _ Si la responsabilité des attentats appartient bien à ETA, la politique sécuritaire du gouvernement espagnol s'en trouve confortée à 3 jours des élections, et ceux qui souhaitent faire évoluer le gouvernement espagnol dans un sens plus démocratique seront réduits au silence ; si la responsabilité des attentats revient à Al-Qaïda, la politique étrangère de l'Espagne, dans l'affaire d'Irak, se trouve mise en cause. L'engagement militaire espagnol dans la guerre d'Irak avait donné lieu à de nombreuses manifestations d’Espagnols se prononçant contre cet engagement. Dans ce cas, l'impact électoral n'irait pas dans le même sens : c'est le maillon faible de l'Europe qui est visé, analysait l’éditorialiste du journal El Pais.

Le mercredi 17 mars 2004, José Maria Aznar, Premier ministre et chef du gouvernement espagnol, se retrouva au cœur d'un scandale médiatique. Il était nominalement accusé d'avoir tenté de manipuler les groupes de presse en leur affirmant encore le matin même que les attentats du 11 mars avaient été commandités par l'ETA. Les rédactions des journaux nationaux : El Mundo, ABC, El Païs et celles des principales chaînes de télévision rendirent publics les chantages exercés par Aznar pour les obliger à soutenir envers et contre tout la thèse de la responsabilité d’ETA dans les attentats du 11 mars 2004. Jusqu’aux attentats, les sondages avaient été favorables aux candidats du Partido Popular d’Aznar. Un changement radical eut alors lieu dans l’opinion publique espagnole qui se traduisit par un désastre électoral du P.P. d’Aznar aux législatives et une victoire inespérée du Parti Socialiste de Zapatero.

Ne pouvant plus se dédire par rapport à leurs prises de positions, les cadres du PP ont depuis laissé apparaître une théorie du complot reliant les filières du terrorisme basque à celles d'Al-Qaïda. Cette théorie est reprise dans un livre partisan en vente en Espagne au printemps 2007. Actuellement, José-Maria Aznar continue à affirmer pathétiquement qu’ETA était bien responsable des attentats du 11 mars 2004.

Mais revenons chers lecteurs, à l’enquête qui progressa rapidement dès l’authentification de la revendication d’Al Qaïda. Grâce aux indices contenus dans la camionnette abandonnée à Alcalã de Henares, la base de repli des terroristes fut identifiée et localisée. Sept terroristes dont le chef supposé du groupe, Sarhane ben Abdelmajid Fakhet se donnèrent la mort dans leur appartement à Leganes, dans la banlieue sud de Madrid, juste avant l'assaut de la police espagnole, le 3 avril 2004, appartement qu'ils firent exploser en tuant également un policier du Grupo Especial de Operaciones. Par la suite, l'un des suspects encore en circulation, Abdelmajid Bouchar avait été arrêté à Belgrade, clôturant ainsi officiellement l’enquête par un beau succès antiterroriste.

Une ombre vint cependant ternir ce succès policier par le soupçon d’un complot, tout au moins d’une implication indirecte de certains membres des services secrets espagnols dans l’enquête sur ces attentats, dans une obscure manipulation des preuves désignant les terroristes. Carmen Toro, la femme d’Emilio Suárez Trashorras, l’homme suspecté d’avoir fourni de la dynamite aux poseurs de bombes, avait curieusement en sa possession le nom et le numéro de téléphone personnel de Juan Jesús Sánchez Manzano, le chef de la brigade anti-explosifs de la police espagnole, la Tedax. La même Tedax avait aussi fait sauter avant expertise une des bombes retrouvées, ce que d’aucuns avaient qualifié de destruction de preuves.

Puis, quatre mois et demi après les faits, on apprit que la police avait retrouvé à Alcàla de Henares une deuxième camionnette, située non loin de la première, mais à laquelle elle n’avait pas prêté attention, et qui contenait justement des traces d’ADN des terroristes. Alberto Saiz, le chef des services de renseignements espagnols (le CNI), déclarait que du 11 au 16 mars, ses services étaient restés à l’écart des investigations de la police sur les attentats, et qu’en juillet 2004, l’ancien premier ministre Aznar gardait encore en sa possession des dossiers du CNI, toujours maladivement persuadé de la responsabilité d’ETA dans les attentats du 11mars 2004.

Les journalistes Fernando Múgica et Luis del Pino dans El Mundo[210], avancèrent l'hypothèse de l'implication de membres des forces de sécurité dans l'attentat. Le premier rendit compte des contradictions et des incongruités policières lors des comptes rendus d’enquêtes sur les attentats. Ces journalistes apportaient de nouveaux éléments troublants, démontrant les manipulations effectuées par certains services policiers pour mouiller l’ETA dans les attentats, changeant les dates, les lieux, ajoutant de nouvelles pseudo-preuves, provoquant des amalgames insidieux. Fernando Mùgica envisageait même un complot visant à convaincre l’opinion publique espagnole de la préparation par ETA d’une campagne terroriste, capable d’influencer radicalement le cours de la campagne électorale. L’arrestation à Cuenca, quelques semaines auparavant de deux Etarras : Irkus Badillo et Gorkal Vidal, au volant d’une camionnette chargée de 400 kg d’explosifs pour, selon la police préparer un attentat contre la gare madrilène de Caumartin, faisait partie de ce soi-disant plan de terreur. Les détonateurs utilisés comme relais étaient aussi des téléphones portables, comme ce fut le cas le 11 mars 2004.

Le journaliste insistait beaucoup sur les manques de concertation et de transmission entre les services gouvernementaux et les forces de sécurité le 11 mars et les jours suivants, démontrant les sources d’erreurs stratégiques qui furent commises à cette période. Ainsi il mentionnait la première revendication par Al Qaïda qui fut écartée par le CNI sans examen des sources ni évaluation réelle des indices d’authentification. De la même façon, selon le journaliste, la mystérieuse fourgonnette blanche, une Kangoo Renault, immatriculée 0576 BRX, abandonnée à Alcalã de Henares le 11 mars après avoir été volée la veille à Quadros Caminos, semble bien avoir été négligée. Or le conducteur-voleur s’avéra bien être Jamal Zougam, l’un des auteurs matériels des attentats du 11 mars. Curieusement, des membres du PSOE, le parti socialiste espagnol, avaient été avertis par des policiers sympathisants du PSOE, de l’existence de cette fourgonnette, dès le matin de sa découverte et en avaient fait part aux officiels du PSOE, bien avant que le CNI et les services secrets espagnols en fissent part au gouvernement.

Rappelons que c’est cette fourgonnette et les indices qu’elle procura qui permit à la police de mettre à jour le réseau islamiste coupable des attentats et de le cerner à Alcalã de Henares, l’acculant à l’autodestruction. Cependant, Fernando Mùgica rapporta, que selon le CNI il n’y avait aucune trace d’explosifs dans la camionnette, contrairement à ce qu’avait déclaré la police municipale qui découvrit la camionnette, avec à l’intérieur, sept détonateurs, un bâton de 125 gr de dynamite et les versets coraniques sur cassette. L’autre interrogation du journaliste porte sur la destruction trop rapide du sac contenant une bombe par les démineurs du Tedax. Dans ce sac, le rapport du policier l’ayant inspecté avant destruction mentionne bien un portable orange relié à des fils rouges et noirs, sans qu’il soit à aucun moment fait part de cartouches d’explosifs. Par contre, quand le Tedax vint pour déminer, il mentionna la présence d’une masse de gélatine de "Goma-2-éco", fabriqué par l’entreprise basque d’explosifs "Riotinto", relié à un détonateur électrique de marque "Riodets", fabriqué par l’entreprise "Galdakano" en Biscaye, au Pays Basque, comme par hasard. L’obstination gouvernementale d’Aznar aurait-elle donné lieu à cette manipulation des preuves pour impliquer l’ETA ?

Réappropriation de la mémoire historique :

Le PSOE revint donc au pouvoir en 2004, mais mes copains espagnols, Jaime et Pascual persistent à dire que le déni de l’Espagne républicaine continue en Espagne, encore à ce jour, plus de trente cinq ans après la mort de Franco, malgré la démocratisation certaine de l’Espagne intégrée à l’Union Européenne depuis 1986. Tous deux insistent pour rappeler que dans chaque village, chaque ville espagnole, il y a un monument aux morts de la guerre civile, mais n’y figurent, gravés dans le marbre, que les noms des morts nationalistes, c’est-à-dire des Franquistes. Ceux des républicains, tués pendant ou après la guerre ne figurent nulle part, leurs restes gisent toujours dans les fosses communes, partout en Espagne. Des centaines de milliers de noms sont répertoriés par les historiens mais où sont les restes correspondants ?

Rappelons que le gouvernement Zapatero a fait voter la loi dite de "Réappropriation de la mémoire historique" en 2007, pour permettre l’ouverture des fosses communes et l’exhumation des corps, afin que les familles puissent leur donner une sépulture décente, mais les lenteurs bureaucratiques à les autoriser et la résistance de la justice, qui n’a pas été épurée, témoignent de la persistance de ce déni. Le juge Balthazar Garzon qui avait fait arrêter le dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998, a été lourdement sanctionné pour avoir voulu mettre en œuvre ces exhumations permises par la loi de 2007, mais aussi pour avoir voulu instruire à charge contre les responsables franquistes de ces massacres : Garzon fut persécuté par deux organisations franquistes qui portèrent plainte à son encontre et il fut jugé et condamné en 2012 pour "Prévarication" à l’encontre de la loi d’amnistie de 1977 qui interdisait toute poursuite contre les responsables des massacres de la guerre civile, et écoutes illégales des suspects. Pendant ce temps l’Opus Dei, cette société secrète catholique d’origine espagnole, toujours très influente au sein du Parti Populaire espagnol et auprès du Vatican, a réussi à faire canoniser par le Pape Benoit XVI plus de cinq cents religieuses et curés victimes de persécutions anticléricales pendant la guerre civile. Aucun des nombreux aumôniers basques fusillés par les Franquistes après la chute du Pays Basque vers 1938, pour avoir officié dans les troupes basques républicaines n’en fait partie. Toute instruction, tout procès mettant en cause les responsables franquistes des exécutions de masses consécutives à la guerre civile restent donc toujours interdits en Espagne. Malheur aux vaincus !

La COPE :

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre ce que savent tous ceux qui connaissent l’Espagne contemporaine : chroniqueurs, analystes, historiens, universitaires et hommes politiques. Ils savent tous que l’Espagne néo-franquiste, incluant de larges secteurs du Parti Populaire, reste puissante à ce jour, car elle est dominée par l’Opus Dei et l’Eglise traditionnaliste espagnole qui disposent de puissants moyens financiers, fonciers, immobiliers et médiatiques. La radio catholique COPE[211] , tient régulièrement un discours qui rappelle les pires heures de la guerre civile par la voix du speaker Federico Jiménez Losantos. Cette émission du matin, de 6 heures à Midi, est écoutée quotidiennement par plus d’un million et demi d’espagnols catholiques. On entend Losantos déclarer ceci à propos des émeutes de banlieue en France en 2005 : _ C’est typique d’un pays qui ne croit pas en ses valeurs et abandonne ses cités aux barbares. Sur le gouvernement Zapatero, Losantos proclame que c’est : _ Le plus radical depuis les années 30 (...) qui s’est allié avec toute la poubelle totalitaire dans le monde, Chavez, Castro et les Mohammed. Sur Zapatero lui-même : _ Un véritable Hitler ! Le problème, c’est que cette émission quotidienne constitue le principal produit d’appel de la COPE, deuxième radio généraliste du pays (2,2 millions d’auditeurs), dont le propriétaire n’est autre que la Conférence épiscopale. Le gouvernement espagnol a réagi en tenant des propos très durs sur la COPE : _ Dans toute l’Europe, vous ne trouverez pas une autre radio qui incite autant à la haine.

Prenez en compte que la COPE est capable d’ameuter toute l’Espagne catholique traditionnaliste contre les réformes du gouvernement espagnol, que ce soit contre la légalisation de l’avortement et celle de la contraception, contre celle du mariage homosexuel, contre la loi interdisant la violence conjugale à l’égard des femmes, contre l’ouverture des fosses communes de la guerre civile et la reconnaissance de la répression qui la suivit. Chaque fois, l’on vit des manifestations de masses de plus d’un million et demi de personnes répondre aux appels vindicatifs de la COPE.

Assez paradoxalement, la polémique semble plutôt réussir à la COPE, qui a gagné près de 300.000 auditeurs par rapport à 2004. _ Depuis que nous sommes attaqués de toutes parts, nous recevons des centaines de messages et d’appels de soutien. Ces menaces nous ont rendus plus forts, confie le directeur de l’information, Ignacio Villa, pour qui le gouvernement Zapatero : _ N’accepte pas la liberté de critique. En fait, hormis la droite radicale, rares sont ceux que le ton de la COPE n’irrite pas, y compris au sein du Parti Populaire. Par contre, du côté de la hiérarchie catholique, propriétaire et actionnaire majoritaire, pas un mot : _ Nous ne faisons pas de déclarations sur la COPE, ont répondu les porte-parole religieux aux journalistes.

Mais je peux dévoiler le fait que L'Osservatore Romano, le journal du Saint-Siège, compte lui aussi un converti célèbre parmi les signatures espagnoles de renom de la COPE. Il s’agit de l’écrivain espagnol Juan Manuel De Prada, auteur du roman qui a consacré définitivement son succès en 2003 : La vida invisible[212]. De Prada, 39 ans, a réuni dans son dernier livre les articles "de combat" qu’il a écrits pour défendre le catholicisme dans les journaux espagnols de droite, ABC, El Mundo et XL Semana, mais aussi dans L'Osservatore Romano, l’organe de presse du Vatican auquel il collabore depuis 2007. En cinq mois seulement, le livre en est déjà à sa cinquième édition en Espagne. Depuis quelques mois, De Prada est aussi l’une des principales voix de la COPE, comme par hasard. De Prada rappelle comment et quand le cours de la vie a changé en lui. C’était au printemps 2005, au moment de la mort de Jean-Paul II.

De Prada était à Rome et "à l’improviste" ; il a voulu adhérer définitivement à cette "vieille liberté" qui est le trésor religieux et culturel de l’Eglise catholique : une liberté qui est "l'antidote contre toutes les tyrannies du monde". C’est d’ailleurs le titre du livre : La nueva tiranía. El sentido común frente al Mátrix progre[213]. La "Matrice progressiste", c’est le nom que De Prada donne au grand piège qu’il voit à l’œuvre dans la culture dominante en Europe : _ Dans le passé, les dictatures réprimaient les libertés personnelles. Aujourd’hui elles incitent l'homme à s’adorer lui-même et à nier ainsi sa nature. Il écrit aussi : _ La bataille qui s’engage aujourd’hui tend à rendre aux hommes leur véritable nature. En cas de victoire – si la Matrice était désactivée – les hommes découvriraient qu’ils n’ont pas besoin de construire des tours afin d’atteindre le ciel, pour la simple raison que le ciel est déjà en eux, même si la nouvelle tyrannie cherche à le leur arracher. Comme on le voit, en Espagne les plaies ne se sont jamais cicatrisées, l’Eglise traditionnelle continue avec la COPE, d’attiser les braises qui furent à l’origine de l’embrasement de la guerre civile.

L’Eglise espagnole sans repentir :

Mais comme me l’avait raconté précisément Jaime, l’Eglise espagnole était toujours restée la même que celle qui s’éleva contre la République espagnole naissante dès le 1er mai 1931 par la Pastorale du Cardinal Segura, véritable déclaration de guerre à cette République. La même Eglise qui décréta la "Croisade antibolchévique" par la voix du Prima d’Espagne, le Cardinal Isidro Goma en 1936. Jaime dénonçait le fait qu’à cette occasion, le Prima d’Espagne signa avec 16 Evêques espagnols une Charte collective dite "De la Croix, de l’Epée et du Croissant" qui proclamait que le putsch fasciste des généraux espagnols était une "Guerre sainte", une "Croisade contre les Infidèles", qui autorisait et légitimait la mise à mort de la "Canaille marxiste", qui modifiait le 5ème Commandement de la loi de Dieu[214] qui devint alors : _ Tu ne tueras point sauf si cela est justifié.

Jaime me raconta que Franco et ses sbires dopés par cette bénédiction, avaient appelé au massacre des "Rouges" dès août 1936, sur Radio Sarragoza : _ Race de vipères ! Êtres immondes ! Pour vous, pas de clémence, pas de pardon, pas d’oubli… Sur vous, bourgeois de gauche, embusqués sous le déguisement immonde du judaïsme et de la maçonnerie, sur vous, nous demandons le poids implacable de la justice ; nous exigeons pour vous qui êtes tachés du sang de tant de victimes innocentes l’extermination totale et immédiate […] L’Espagne se sauvera en vous détruisant, l’Espagne jure que vous tomberez ! La guerre sainte, la croisade contre l’Antéchrist avaient duré des années, mais quelque part, elles continuaient insidieusement ! L’Espagne poursuivit  sa "Limpieza de Sangre", sa purification par le sang !

Jaime insistait sur le fait que cette charte justifiait tous les massacres fascistes commis pendant et après la guerre civile, notamment les 150.000 exécutions extrajudiciaires qui suivirent la "Grande victoire du 1er avril 1939", (celle de Franco) sanctifiée alors par toute l’Eglise espagnole au nom du "National catholicisme". Jaime rappelait aussi ce que déclara Mgr Camara, Evêque de Carthagène pendant la guerre civile d’Espagne: _ Bénis soient les canons si, dans les brèches qu’ils ouvrent, fleurit l’Evangile. Incrédule, j’appris par la bouche de Jaime qu’au-delà de l’Eglise espagnole, même le Pape Pie XII déclara le 16 avril 1939, juste après la victoire de Franco : _ L’Espagne franquiste est la patrie élue de Dieu ! Il n’y a jamais eu de repentir de l’Eglise à ce sujet. Malheur aux vaincus !

Pour moi et pour beaucoup d’Espagnols, ce n’est donc pas anodin que cette Eglise traditionnaliste et l’Opus Dei qui reste très présent derrière elle et la COPE qui leur sert de caisse de résonnance se soient ligués pour obtenir la sanctification par le Vatican de 500 martyres religieux catholiques, victimes de l’anticléricalisme virulent du début de la guerre civile, au moment même où le gouvernement socialiste du Premier ministre Zapatero a fait voter la loi de "Réappropriation de la mémoire historique", permettant légalement la mise à jour de toutes les fosses communes remplies des victimes républicaines de la guerre civile et de la répression féroce qui la suivit ! Pas un hasard non plus, que le juge Baltazar Garzon qui voulait instruire contre les auteurs de certaines des 150.000 exécutions extrajudiciaires franquistes post guerre d’Espagne, se soit vu condamné et exclu de la magistrature pour prévarication et écoutes illégales à la demande d’associations d’extrême droite.

Moi et mes potes espagnols pensions que Garzon fut ainsi lynché judiciairement mais aussi lâché politiquement par le gouvernement socialiste de Zapatero au sein duquel certains se vengèrent ainsi du rôle joué par Garzon dans l’instruction du procès en 1998 contre les commandos anti-Eta du GAL et leurs commanditaires socialistes du gouvernement de Felipe Gonsalez. Les braises de la guerre civile espagnole ne sont pas éteintes, alors qu’en Argentine, les généraux responsables de la dictature et les tortionnaires et criminels de guerre ont été identifiés et jugés, comme au Chili, au Liberia, au Rwanda, en Bosnie, en Croatie et en Serbie. Le moins qu’il pourrait être fait, serait l’instauration de "Commissions vérité" à l’image de celles qui permirent à l’Afrique du Sud de sortir de l’Apartheid. Je me demandais comment cette exception espagnole pourrait-elle perdurer au sein de l’Europe ? Qui peut oublier en été 1936 par exemple, la corrélation sanglante entre l’avance de l’armée nationaliste vers Madrid avec les 8.000 exécutions de républicains à Séville, les 10.000 "Rouges" massacrés à Cordoue, les 12.000 exécutions de républicains dans les arènes de Badajoz et tant d’autres massacres abominables ordonnés par les généraux Franco, Mola, Queipo de Llano, Yagüe, Baron, qui avaient décidé de ne faire aucun prisonnier ? Comme les 16.952 "Rouges" exécutés à Malaga entre 1937 et 1944 recensés par le consul britannique ?

Comment pourrais-je ne pas rappeler qu’avant même le soulèvement militaire franquiste du 17 juillet 1936, le général Emilio Mola dans son "Instruction réservée numéro 1" spécifiait en s’adressant aux futurs chefs du coup d’État: On tiendra en compte le fait que l’action doit être d’une violence extrême afin de réduire au plus vite l’ennemi qui est fort et bien organisé. Tous les dirigeants des partis politiques, sociétés et syndicats non affiliés au Mouvement National seront bien sûr emprisonnés ; des châtiments exemplaires seront appliqués aux dits individus afin d’étrangler les mouvements de rébellion ou de grève. Il devait aussi déclarer le 19 juillet suivant :il est nécessaire de propager un climat de terreur […] Quiconque est ouvertement ou secrètement un partisan du Front populaire doit être fusillé. Franco lui-même donna l’ordre de : _ Réduire à l’obéissance et conduire aux conseils de guerre, ces hordes de bandits et de sauvages qui ont abaissé à un si triste niveau les sentiments les plus purs de charité [sic] qui ennoblit et caractérise tant le peuple espagnol ! L’écrivain français Georges Bernanos fut le témoin de cette "charité" espagnole lors de la "pacification" des Baléares par les Nationalistes : _J’ai vu là-bas, à Majorque, passer sur la Rambla des camions chargés d’hommes […] On les raflait chaque soir dans les hameaux perdus, à l’heure où ils reviennent des champs ; ils partaient pour le dernier voyage, la chemise collée aux épaules par la sueur, les bras pleins du travail de la journée, laissant la soupe servie sur la table et une femme qui arrive trop tard au seuil du jardin, tout essoufflée, avec le petit baluchon serré dans la serviette neuve : _ Adios ! Recuerdos [215]! La technique des paseos[216], décrite ici par Bernanos, se généralisa sous l’impulsion des phalangistes, des requetés et des nationalistes les plus durs, dans la plus parfaite impunité, sans que l’autorité militaire ne trouve rien à redire et cela perdura longtemps après la fin de la guerre en 1939, pour concerner entre 150.000 et 200.000 victimes de cette terreur blanche de l’Espagne franquiste. Jamais, l’Eglise espagnole n’éleva de protestation contre cela, pourtant, à l’origine,  qui furent les rebelles ? Qui furent les légalistes ?

Les historiens britanniques Antony Beavor et Hugh Thomas s’accordent sur un total d’environ 250.000 exécutions de "Rouges" pendant la guerre entre 1936 et 1939, plus récemment, Michael Richards parle lui de 400.000 morts vraisemblables, auxquels il faut ajouter les 192.000 exécutions entre 1939 et 1955, dans les camps de concentration franquistes avec des pics de plusieurs centaines d’exécutions quotidiennes de Rouges, ces "membres gangrénés de la nation" entre 1939 et 1943, soient en tout quelques 592.000 espagnols rayés de l’Histoire ! Comment ne pas y voir un véritable génocide politique ? Pour Pascual et Jaime, il ne s’agit pas de "remuer la merde" comme disaient beaucoup d’Espagnols de la "Movida" dans les années 1980, ni de prétendre "gagner la guerre (civile espagnole), 70 ans après" comme le disent toujours les néo-franquistes[217] pour disqualifier tout effort de réappropriation de la mémoire collective des républicains espagnols par leurs arrières petits enfants, car seule cette réappropriation peut permettre la réconciliation définitive de tous les Espagnols, c’est bien cela l’enjeu historique de la mémoire collective espagnole !

Pour beaucoup de parents de républicains espagnols liquidés pendant et après la guerre, le moment où la réintégration des morts oubliés par l’exhumation des corps hors des charniers aurait du se faire c’est au début de la transition démocratique peu après les premières élections démocratiques de l’après franquisme, lors des élections municipales de 1979 où l’on vit se dégager une claire majorité de gauche dans les régions les plus concernées, en Catalogne, en Castille et en Andalousie. Les exhumations commencèrent alors à grande échelle, car tout le monde savait où étaient les fosses communes du franquisme à Mérida, à Oviedo, à Gijon, à Séville, à Téruel, etc. Malheureusement, la tentative de coup d’état franquiste de février 1981 avec l’irruption fracassante du colonel Antonio Tejero Molina et ses Guardia Civil dans l’enceinte du Parlement espagnol, les Cortes de Madrid, brisa la relative paix civile en Espagne et réveilla les vieux démons. La vision de ce fasciste fanatique et de ses sbires tirant par rafales sur les députés en criant à tous de se coucher par terre avait ranimé la terreur de la guerre civile, de ses massacres fratricides, de ses horreurs indescriptibles. La posture démocratique et intransigeante du Roi Juan Carlos avait sauvé l’équilibre précaire du pays mais ce putsch avorté avait stoppé aussi pour 30 ans au moins la revendication des familles de victimes du droit inaliénable à donner une sépulture digne aux morts oubliés, à faire reconnaître la réalité des massacres et celle des dizaines de milliers d’enfants volés avec la complicité de l’Eglise espagnole , à sortir enfin l’Espagne de l’omerta néo-franquiste du National-catholicisme.

Dans ce contexte troublé d’omerta espagnole, les exhumations des dépouilles des victimes républicaines exécutées illégalement pendant et après la guerre civile continuent. Cela devait être un roman. Celui qu'Emilio Silva voulait écrire sur son grand-père, dont le cadavre fut jeté dans la fosse commune d'un village du Bierzo par les franquistes en 1936. Pour nourrir sa fiction, il retourne dans ce village. On lui indique un noyer devant lequel les gosses passent en courant, où l'on n'envoie pas les bêtes paître. Sous ce noyer, reposent les restes «des treize de Priaranza». En octobre 2000, Emilio ordonne l'exhumation. Son grand-père sera identifié grâce à un test ADN en 2003, avec l'aide de l'université de Grenade. Il n'y aura pas de roman, mais un article de journal, puis une lame de fond populaire devenue la grande affaire d'une Espagne qui tente enfin de se réconcilier en guérissant de son «hémiplégie mémorielle». Citons quelques-unes de ces exhumations : dans le nord-ouest de l’Espagne, dans la province de León, Mme Isabel Gonzalez connaît, depuis 1937, l’emplacement où fut jeté le cadavre de son frère Eduardo, originaire de Palacio del Sil. Son amie Asunción Alvarez, 87 ans, lui avait dessiné une carte de Piedrafita de Babia, à 40 kilomètres au sud de son village. « Il a été assassiné par les phalangistes de Franco. Même après ta mort, tes héritiers sauront où se trouve le charnier », lui avait-elle dit. La découverte des premiers ossements à Priaranza del Bierzo, il y a deux ans, a donné raison à Isabel. Depuis 1943, cette femme au regard déterminé et à la voix ferme se rendait secrètement, le 1er novembre de chaque année, à Piedrafita de Babia, un bouquet de fleurs à la main. « Pour rendre hommage à mon frère, dénoncé par le curé du village. Tout porte à croire qu’un des corps retrouvés après les fouilles de l’année dernière est celui d’Eduardo », dit-elle, les yeux fixés sur la terre rouge de la fosse commune. A Palacios del Sil, Isabel est presque la seule à oser parler du passé. Le mur du silence est là, figé dans le temps. Sa voisine Carmen, « la phalangiste », la croise sans lui dire bonjour. Depuis soixante-six ans. « Aujourd’hui, je suis prête à frapper à la porte des juges qui se taisent, des autorités politiques qui se cachent derrière la réconciliation nationale, du roi que nous n’avons jamais élu, pour que la mémoire de mon frère soit revendiquée. »

Autre cas : celui d’Emilio Silva Fava, porté disparu depuis 1937. C’est un voisin de Ponteferrada qui a mis la puce à l’oreille de M. Emilio Silva, petit-fils du disparu. « Ici, à Priaranza del Bierzo, il y a plus de morts à l’extérieur du cimetière qu’à l’intérieur. » Avec l’aide d’une pelle, il a commencé à fouiller, et le corps de son grand-père est apparu au pied d’un noyer... Emilio Silva Faba avait mené une vie agitée. Il avait vécu en Argentine, puis aux Etats-Unis, avant de rentrer en Espagne en 1925, dans sa région natale du Bierzo. Onze ans après, la guerre civile éclatait et, avec douze autres républicains, il allait être fusillé sur le bord d’une route, à la hauteur du kilomètre 8 de la nationale qui mène de Ponteferrada à Ourense. C’était le 16 octobre 1936. Aujourd’hui, il est le « disparu n° 2 » et fait partie des treize de Priaranza retrouvés dans une fosse commune anonyme il y a deux ans. Le médecin légiste José Antonio Llorente a confirmé que le « disparu n° 2 » est un homme, dont le crâne a été fracturé par deux balles... C’est sa prothèse dentaire, faite aux Etats-Unis, qui a permis d’identifier le cadavre. La preuve définitive doit arriver plus tard grâce à un test d’ADN. La méthode appliquée par le docteur Llorente pour étudier les cadavres retrouvés à Priaranza est identique à celle qui a permis l’analyse des corps de victimes de la dictature du général Pinochet au Chili ou de la répression des étudiants assassinés en 1968 au Mexique.

« Il y a urgence, dit M. Emilio Silva, car la localisation des charniers dépend souvent de la mémoire de rares témoins très âgés, qui ont connu la répression conduite par les partisans du général Franco, pendant et après la guerre civile. Depuis longtemps, ils venaient se promener sur les fosses communes, en silence, par peur d’être dénoncés. Mais même les socialistes, dont une grande partie des militants de l’époque sont toujours portés disparus, ne veulent pas en parler. » Eduardo Gonzalez Lozada et Emilio Silva Faba font partie des quelque 30 000 « soldats inconnus » toujours enterrés quelque part sur les routes, sans sépulture digne de ce nom, depuis soixante sept ans. Les restes d’opposants à la dictature de Franco gisent toujours dans des fosses communes clandestines. Pourtant, la guerre civile s’est achevée le 1er avril 1939. Mais, lorsque la peur devient un mode de vie, les gens se condamnent à côtoyer le silence. Un silence qui, loin d’être synonyme d’oubli, se transmet de génération en génération... Alors que la dernière statue de Franco vient d'être déboulonnée à Madrid, 507 corps ont été exhumés et 3 000 familles ont déposé une demande auprès de l'Association pour la récupération de la mémoire historique fondée par Silva. «Au début, les gens avaient peur. Cette peur n'existe plus», déclare Silva, coauteur avec Santiago Macias des « Fosses du franquisme ». 600 charniers - 40 000 cadavres - jalonnent l'Espagne. Il faudra attendre vingt ans pour que la démarche de Silva rencontre un mouvement collectif qui ramène sur la scène publique la logique d'éradication du franquisme établie par les historiens : «L'Espagne a traîné les pieds. Seuls trois juges ont répondu à nos demandes. Nous avons dû passer par l'Onu et la presse internationale.» Le jour de notre rencontre, l'Espagne déclare vouloir examiner le génocide tibétain. Réaction de Silva : «Pour instruire des plaintes au Chili, en Argentine, au Guatemala, l'Espagne est très forte. Mais, pour balayer devant sa porte, c'est une autre histoire[218]

Rappelons que le pape Pie XII avait par avance justifié cette guerre civile totale engendrée par la haine de l’Eglise espagnole contre la République en clamant qu’il s’agissait de la dernière des "Croisades contre l’antéchrist" ! En effet, l’Eglise pouvait la considérer comme telle puisqu’elle-même perpétuait un lourd héritage de massacres et de crimes contre l’humanité perpétrés au nom de la Croix, mais jamais reconnus comme tels ni jamais expiés par l’Eglise qui en était pourtant lourdement responsable. En effet, il y avait eu de nombreux précédents tragiques en Occident, pour ce qui est de Croisades, de Reconquêtes, de Guerres de Religions à l’initiative ou au nom de l’Eglise Catholique et Romaine. Le national catholicisme qui servait d’idéologie au Franquisme se voulait la continuation de la fameuse Limpieza de sangre [219]que l’Espagne catholique des rois de Castille et d’Aragon avait mené pendant puis longtemps après la reconquête au nom de la Croix et de l’Epée, en libérant de tout contrôle, le Tribunal de la Sainte Inquisition qui devint l’instrument imperturbable, insatiable et monstrueux de cette croisade de la croix et de l’épée.

 

 


 

 

 

InBetweenDrte

 

[1] Surnom péjoratif donné aux Français par les Espagnols et les Catalans.

[2] Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint Simon, né à Paris le 17 octobre 1760 et mort le 19 mai 1825, est un économiste et philosophe français, fondateur du saint-simonisme, sorte de socialisme utopique. Ses idées ont eu une postérité et une influence sur la plupart des philosophes du XIXe siècle. Il est le penseur de la société industrielle française, qui était en train de supplanter la société d'Ancien Régime. L'historien André Piettre le décrit par la formule : _ le dernier des gentilshommes et le premier des socialistes. François Marie Charles Fourier, né le 7 avril 1772 à Besançon (Doubs) et mort le 10 octobre 1837 à Paris, est un philosophe français, fondateur de l’École sociétaire, considéré par Karl Marx et Friedrich Engels comme une figure du "socialisme critico-utopique" dont un autre représentant fut Robert Owen. Plusieurs communautés utopiques, indirectement inspirées de ses écrits, ont été créées depuis les années 1830.

[3] Armées contre-révolutionnaires soutenues par les Occidentaux et le Japon, pendant la guerre civile en Russie.

[4] Alexandre Skirda, Nestor Makhno : le cosaque libertaire, 1888-1934 ; La Guerre civile en Ukraine, 1917-1921, Paris, Éd. de Paris, 1999.

[5] Episode tragique et fratricide pendant lequel le gouvernement Negrin à la solde des communistes tenta d’abattre la révolution libertaire en utilisant la force armée contre les anarchistes de la CNT et le POUM dans la ville de Barcelone et dans d’autres villes de la Catalogne.

[6] Aurora Bosch, Ugetistas y libertarios. Guerra civil y Revolucion en el pais valenciano, Valence, 1983.

[7] François Godicheau , La Guerre d’Espagne, République et Révolution en Catalogne (1936-1939).

[8] Gerald Brenan, The spanish Labyrinth.

[9] Traités de bon voisinage transfrontalier.

[10] Programme politique libertaire de la Commune de Paris : "La Commune est la base de tout État politique comme la famille est l'embryon de la société. Elle implique comme force politique la République, seule compatible avec la liberté et la souveraineté populaire. La liberté la plus complète de parler, d'écrire, de se réunir, de s'associer, la souveraineté du suffrage universel. Le principe de l'élection appliqué à tous les fonctionnaires et magistrats. Suppression quant à Paris, de l'armée permanente. Propagation de l'enseignement laïque intégral, professionnel. Organisation d'un système d'assurances communales contre tous les risques sociaux y compris le chômage. Recherche incessante et assidue de tous les moyens les plus propres à fournir au producteur le capital, l'instrument de travail, les débouchés et le crédit, afin d'en finir avec le salariat et l'horrible paupérisme". Manifeste du Comité central de la Commune de Paris (26 mars 1871).

[11] Pi I Margall : homme d'État espagnol et un écrivain romantique de langue catalane. Il a pu être qualifié de "principal théoricien du fédéralisme politique du XIXe siècle".

[12] Joaquin Costa, El Colectivismo agrario.

[13] Bartolomé Bennassar, La guerre d’Espagne et ses lendemains.

[14] Confédération Nationale du Travail : syndicat anarchiste.

[15] Insurrection armée des comités de marins libertaires de la flotte contre la dictature bolchévique. Les mutinés proclamèrent : _En accomplissant la révolution d’Octobre, la classe ouvrière avait espéré son émancipation. Mais il en est résulté un asservissement plus grand encore des êtres humains […] Le glorieux emblème de l’état ouvrier, la faucille et le marteau, les communistes l’ont remplacé par la baïonnette et les fenêtres à barreaux […] Aux protestations, les communistes ont répondu par des exécutions de masse et un bain de sang surpassant même les généraux tsaristes. La Russie des travailleurs, la première à brandir le drapeau rouge de la libération est noyée dans le sang. Lénine et Trotski envoyèrent l’armée rouge commandée par Toukhatchevski pour mater l’insurrection. Les gardes rouges passèrent à pied sur les eaux gelées le 7 mars 1921 et attaquèrent les cuirassés des marins pris dans les glaces de la Neva comme autant de châteaux forts. L’Armée rouge prit ensuite d’assaut l’île forteresse de Kronstadt. La lutte inégale dura neuf jours sur l’île de Kronstadt, provoquant des milliers de morts des 2 côtés. Trotski fit assassiner sans jugement 5000 des mutins survivants dans la nuit du 18 mars 1921, en fit exécuter 2000 autres sans procès au cours des mois suivants et fit déporter les survivants et leurs familles au Goulag de la mer Blanche. 

[16] L'écrivain et poète Catulle Mendès (1841-1909) en décrit les méthodes expéditives dans Les 73 jours de la Commune : _On amène les fédérés, vingt par vingt-; on les condamne ; conduits sur la place, les mains liées derrière le dos, on leur dit : "Tournez-vous". À cent pas, il y a une mitrailleuse ; ils tombent vingt par vingt. […] J’ai vu tout cela de mes propres yeux. La répression versaillaise est atroce : 35 000 fusillés sommairement, 4 586 déportés, 4 606 condamnés à la prison. Elle dure pendant deux ans encore, écrasant pour longtemps le mouvement libertaire et ouvrier français.

[17] Grands bourgeois.

[18] Buenaventura Durruti : responsable politique anarchiste, tué à Madrid en décembre 1936..

[19] Le général franquiste Goded et ses nombreuses troupes de soldats insurgés furent vaincus dans les rues de Barcelone par les milices CNT entre le 18 et le 22 juillet 1936. Le général Goded et trois autres généraux se son état major insurgé furent jugés et exécutés peu après.

[20] Confédération nationale du travail : syndicat anarchiste.

[21] Fédération anarchiste ibérique : organisation politique anarchiste.

[22] La 1e force politique en Catalogne est la CNT qui en 1936 compte en Espagne 1.800.000 adhérents, loin devant la gauche républicaine, les partis socialiste et communiste.

[23] Luis Companys : président élu de la Generalitat de Catalogne (république autonome de Catalogne), fusillé par les franquistes en 1940.

[24] Parti ouvrier d'unification marxiste : parti communiste libertaire et antistalinien.

[25] Parti socialiste unifié catalan : parti communiste catalan.

[26] Dirigeant de la CNT tué pendant les journées de juillet 1936 à Barcelone.

[27] José Borras, Aragon en la Revolution espanola, publié à Barcelone en 1983.

[28] Date de la fermeture forcée des collectivités aragonaises et catalanes par l’armée du général communiste Lister.

[29] José Borras, Opus cit.

[30] Catalogne, Aragon, Levant.

[31] Pascual Carrion, Los Latifundios en Espana (1932).

[32] Walter Bernecker, Colectividades y Revolution Social, publié à Barcelone en 1982.

[33] Jackson  Gabriel, La República española y la guerra civil, Barcelone, 1967, 1990.

[34] Institut de Réforme Agraire de la république espagnole.

[35] Dirigeante de la FAI, 1e femme ministre en Europe.

[36] « Sers-toi dans le tas! »

[37] Mouvement nationaliste : nom donné à la rébellion franquiste.

[38] Union générale du travail : syndicat socialiste.

[39] François Godicheau , La Guerre d’Espagne, République et Révolution en Catalogne (1936-1939).

[40] Industries Métallurgiques Alcoyanes Socialisées.

[41] Grandes centrales électriques hydrauliques des Pyrénées espagnoles dont dépendaient la Catalogne et l’Aragon pour l’approvisionnement en énergie électrique.

[42] Augustin Souchy, Entre los campesinos de Aragon.El comunismo libertario, publié à Barcelone en 1977.

[43] Francisco Ferrer Guardia (10 janvier 1859 à Alella– 13 octobre 1909 à Barcelone), en catalan Francesc Ferrer i Guàrdia, était un anarchiste, libre-penseur et pédagogue espagnol, fondateur en 1901 de l'École moderne, un projet de pédagogie rationaliste, soutenu par les milieux ouvriers et populaires d'Espagne, ainsi que par la bourgeoisie républicaine la plus radicale, qui réclamaient une alternative au modèle éducatif national contrôlé de plus en plus par l'Église catholique. Le 31 mai 1906, le jour du mariage du roi Alfonso XIII, une bombe explosa au milieu du cortège, provoquant la mort de 28 personnes ; le coupable était Mateo Morral, anarchiste, traducteur et bibliothécaire de l'École Moderne. Les conséquences furent l'emprisonnement de Ferrer pour complicité et la fermeture de l'École moderne. Francisco ne sera libéré qu'en juin de l'année suivante. La colère secouait la Catalogne contre Madrid, toute engluée dans la guerre coloniale au Rif Marocain. Le 26 juillet 1909, ce fut la grève générale, puis l'émeute. Dans la nuit du 27, les églises et les couvents furent incendiés. Le 27 et le 28 l'armée fraternisa avec le peuple. Barcelone était entre les mains des Libertaires : c'était la Révolution. Francisco Ferrer n'était pour rien dans l'évènement. Après la répression de la Semaine tragique, l'évêque de Barcelone au nom de tous les prélats de Catalogne, protesta auprès du gouvernement de Madrid et du Roi Alfonso XIII contre les événements de juillet et contre ceux qu'il déclara responsables, c'est-à-dire les partisans de l'École sans dieu, de la presse sectaire et des cercles Anarchistes qu'il fallait supprimer. Francisco Ferrer fut arrêté. Il fut désigné instigateur des troubles de Barcelone, et fut emprisonné. Le 9 octobre 1909, il comparût devant le tribunal militaire qui le  jugea instigateur de la Semaine tragique et le condamna à mort. L’opinion internationale protesta, mais le roi Alfonso XIII refusa sa grâce. Au matin du 13 octobre 1909, à 9 heures, entouré des gardes, Francisco Ferrer marcha vers son exécution. Avant que ne claquât la fusillade, Francisco Ferrer, d'une voie forte, lança aux soldats du peloton: _ Mes enfants, vous n'y pouvez rien, visez bien. Je suis innocent. Vive l'École !

[44] Pierre Vilar, La guerre civile espagnole, PUF, 1986.

[45] Gerald Brenan, The spanish Labyrinth publié à Cambridge en 1943.

[46] Ronald Fraser, Blood of Spain publié à Barcelone en 1981.

[47] Hanns-Erich Kaminski, Ceux de Barcelone, écrit et publié en France en 1937.

[48] Georges Orwell, Hommage à la Catalogne.

[49] Hugh Thomas, Histoire de la guerre d’Espagne, tome II.

[50] Burnett Colloten, The Grand Camouflage : the Communist Conspiracy in the Spanish Civil War, paru à Londres en 1961.

[51] Hugh Trévor-Roper, The Spanish Civil War. Revolution and Counter-Revolution, paru en 1979.

[52] Des dizaines de milliers de civils pris au piège, attendirent en vain sur les quais de Valence,  la flotte anglaise qui aurait du les évacuer, mais qui jamais n’arriva, les dirigeants anglais, Lord Alifax et Neville Chamberlain, ayant depuis longtemps choisi de soutenir Franco.

[53] République autonome de Catalogne, 1931-1939.

[54] "Espagnols rouges" pour Espagnols républicains.

[55] Triangle rouge orné du "S" pour "Spanien"(espagnol) : insigne des Espagnols républicains internés dans les camps de concentration allemands.

[56] Situation préalable à la solution finale qui débutera en 1942, avec la création des nouveaux camps polonais d’Auschwitz, Treblinka, Belzec, Sobibor, et tous les autres camps destinés à l’extermination des Juifs d’Europe.

[57] Compagnies de travailleurs volontaires.

[58] Avant l’instauration de la Solution finale et la création des Camps d’extermination en 1942.

[59] Fouet.

[60] Expression courante utilisée par les déportés pour indiquer que les morts avaient disparu dans les fours crématoires du camp de concentration.

[61] Groupes de Travailleurs Etrangers.

[62] Service de Travail Obligatoire.

[63] Organisation de génie civil et militaire de l'Allemagne nazie, fondé en 1933. Elle portait le nom de son fondateur et dirigeant jusqu'à sa mort en 1942, Fritz Todt, auquel Albert Speer succéda. L'organisation fut chargée de la réalisation d'un grand nombre de projets de construction, dans les domaines civil (comme la construction des autoroutes) et militaire, tant en Allemagne, avant guerre et pendant celle-ci, que dans les pays d'Europe sous domination nazie, de la France à la Russie. Toutes les réalisations de génie civil durant la 2e Guerre mondiale furent réalisées par cette organisation : usines d'armement, bases de sous-marins et lignes de fortifications, (mur de l'Atlantique ou ligne Gustave). Au cours de la guerre, l'OT ne compta qu'un petit nombre de cadres allemands, conseillers techniques et architectes, mais employa un nombre considérable de travailleurs étrangers (1.400.000 en 1944), essentiellement via le travail forcé.

[64] Rappelons ici la figure exemplaire du colonel de l’aviation républicaine espagnole Roque Carrion : réfugié en France après la Retirada, interné à Argelès, incorporé de force dans les CTV de travail forcé de l’OT pour la construction du Mur de l’Atlantique, il organisa avec succès le sabotage de la base sous-marine de Lorient, retardant sa mise en service, entravant son fonctionnement.

[65] Centrale Nationale du Travail- Fédération Anarchiste Ibérique : syndicat et organisation politique anarchistes.

[66] Union Générale des Travailleurs : syndicat socialiste.

[67] Parti Socialiste Unifié Catalan : parti communiste catalan.

[68] Régiment entièrement formé par des militants communistes volontaires à Madrid en 1936.

[69] Histoire véridique que raconta cinquante ans après les faits auxquels il participa directement, le romancier, scénariste et homme politique espagnol, Jorge Semprun, dans son livre L’écriture ou la vie.

[70] République autonome de Catalogne.

[71] Gauche républicaine de Catalogne.

[72] Blum sera interné dans une villa du casernement SS attenant au camp, dont il a dit avoir ignoré l’existence. Il déclara avoir été  incommodé par une étrange odeur, qui se trouvait être celle des fours crématoires. Furent détenus dans des conditions analogues à Oranienburg : Georges Mendel, Paul Reynaud, Francisco Largo Cabarello (ancien 1er Ministre espagnol) et d’autres personnalités politiques européennes.

[73] Forces Aériennes Françaises Libres.

[74] Confer le roman de Romain Gary : La promesse de l’aube.

[75] Au pouvoir en Espagne entre 1923 et 1930.

[76]"Pour la Catalogne ! "

[77] Accord de Montoire du 24 octobre 1940 entre Hitler/Laval/Pétain qui consistait à organiser la collaboration d’état avec les Nazis et à échanger des prisonniers de guerre français contre des ouvriers français (1contre 3) venant travailler dans les usines en Allemagne pour pallier le manque d’ouvriers allemands destinés à être tous envoyés se battre sur le front russe qui allait s’ouvrir bientôt.

[78] Bureau de l’Internationale communiste en Espagne, avec Palmiro Togliatti, Josip Broz (le futur Tito), Tina Modotti, etc.

[79] Police politique et services secrets soviétiques dirigés par Mink et Orlov en Espagne.

[80] "Terre et liberté".

[81] "Ceux qui sont tombés"

[82] Doctrine du franquisme débarrassé des idéologies phalangistes.

[83] Maures.

[84] Appellation commode adoptée par les Franquistes pour qualifier ces mercenaires marocains musulmans afin de leur permettre de participer à la "Croisade anti bolchévique" en Espagne.

[85] Citons le cas exemplaire d’Elisabeth Eidenbenz, Suisse fondatrice de la Maternité d’Elne qui recueillit et sauva quelques 600 enfants et mères républicains en 1939.

[86] 14.600 morts espagnols dans les camps français de concentration entre janvier et juin 1939, par maladie, malnutrition, désespoir, etc.

[87] Chantage consistant à "choisir" entre l’engagement dans la Légion étrangère ou le retour dans l’Espagne de Franco.

[88] l’Organisation des Nations Unies.

[89] La seule aide consentie fut le don grâce à Pierre Cot et Jean Moulin, de 20 vieux bombardiers Potez 540 qui équipèrent l’escadrille España fondée et dirigée par André Malraux de 1936 à 1937.

[90] A qui l’on doit la célèbre formule : "Frente popular ! Frente crapular ! "

[91] Surnom de l’OSAR, (Organisation secrète d'action révolutionnaire nationale), scission clandestine et factieuse de l’Action Française ; ses responsables, principalement Jean Filliol et Eugène Deloncle, seront démasqués et arrêtés en 1937 après avoir préparé et raté un putsch fasciste contre le gouvernement de Front Populaire français.

[92] La loi du "Petit Père Combes" séparant l’Eglise et l’Etat en 1906, avait radicalisé le clergé français, qui était majoritairement hostile à la République, en France comme en Espagne.

[93] Ces avions faisaient partie de ceux envoyés par Mussolini à Franco pour permettre à son armée d’Afrique (légion étrangère et mercenaires marocains) de traverser par les airs le détroit de Gibraltar aux mains de la marine de guerre restée fidèle à  la République. Ce pont aérien sauva ainsi le putsch franquiste qui avait en grande partie échoué dans la majeure partie de l’Espagne républicaine.

[94]Anglais et Français organisèrent le 14 septembre 1937 à Nyon, en Suisse, une conférence internationale de la SDN pour interdire le piratage en Méditerranée, sans condamner l’Italie fasciste dont les sous-marins pratiquaient la piraterie à outrance, ce qui neutralisait totalement la démarche de la SDN, encore une fois, hélas, aux dépens de l’Espagne républicaine et de ses convois maritimes.

[95] Annexion forcée de l’Autriche envahie par l’armée d’Hitler le 12 mars 1938.

[96] Les accords Bérard-Jordana, conclus entre la France et Franco à Burgos, siège du gouvernement nationaliste, le 25 février 1939, concernèrent, officiellement, une déclaration de bon voisinage. Diplomatiquement, cet accord fut signé afin d'obtenir la neutralité espagnole, en échange de la reconnaissance et de la légitimité de Franco sur l'Espagne : « Comme conséquence de la résolution qu’ils ont prise, d’entretenir entre eux les rapports de bon voisinage, les deux gouvernements s’engagent à prendre toute mesure propre à surveiller étroitement, chacun sur son territoire, toute activité dirigée contre la tranquillité et la sécurité du pays voisin. Le gouvernement français prendra notamment les mesures nécessaires pour interdire au voisinage de la frontière toute action de ressortissants espagnols qui serait contraire à la disposition ci-dessus ». La France abandonna définitivement la République espagnole avant même la chute de Madrid.

 

[97] Force militaire aérienne de chasse et de bombardement, au total de 350 avions, appuyant des unités blindées et des escadres de navires de guerre, envoyés par Hitler en Espagne, sous commandement allemand autonome, pour soutenir Franco.

[98] Miguel de Unamuno, reconstitution du discours de Salamanque (12 octobre 1936) : _Vous êtes tous suspendus à ce que je vais dire. Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence. En soixante treize ans de vie, je n’ai pas appris à le faire. Et je ne veux pas l’apprendre aujourd’hui. Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. Je ne saurais survivre à un divorce entre ma parole et ma conscience qui ont toujours fait un excellent ménage. Je serai bref. La vérité est davantage vraie quand elle se manifeste sans ornements et sans périphrases inutiles. Je souhaite faire un commentaire au discours, pour lui donner un nom, du général Millan Astray, présent parmi nous. Laissons de côté l’injure personnelle d’une explosion d’invectives contre basques et catalans. Je suis né à Bilbao au milieu des bombardements de la seconde guerre carliste. Plus tard, j’ai épousé cette ville de Salamanque, tant aimée de moi, sans jamais oublier ma ville natale. L’évêque, qu’il le veuille ou non, est catalan, né à Barcelone. On a parlé de guerre internationale en défense de la civilisation chrétienne, il m’est arrivé jadis de m’exprimer de la sorte. Mais non, notre guerre n’est qu’une guerre incivile. Vaincre n’est pas convaincre, et il s’agit d’abord de convaincre ; or, la haine qui ne fait pas toute sa place à la compassion est incapable de convaincre…On a parlé également des basques et des catalans en les traitant d’anti-Espagne ; eh bien, ils peuvent avec autant de raison dire la même chose de nous. Et voici monseigneur l’évêque, un catalan, pour vous apprendre la doctrine chrétienne que vous refusez de connaître, et moi, un Basque, j’ai passé ma vie à vous enseigner l’espagnol que vous ignorez. (Premières interruptions, « Viva la muerte ! » etc). Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme « A mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. Et puisqu’il s’adressait au dernier orateur avec la volonté de lui rendre hommage, je veux croire que ce paradoxe lui était destiné, certes de façon tortueuse et indirecte, témoignant ainsi qu’il est lui-même un symbole de la Mort. Une chose encore. Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés, malgré son impopularité, ou peut-être, à cause justement de son impopularité. Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne – une création négative sans doute- qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre. (Nouvelles interruptions « A bas l’intelligence ! » etc.). Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. Miguel de Unamuno mourut de désespoir quelques mois plus tard.

[99] Jean Clair-Guyot, "La tragédie espagnole sur la frontière des Pyrénées", L’Illustration, 18 février 1939.

[100] Défense contre avions.

[101] Guerre éclair.

[102] "Corps de troupes expéditionnaire" : corps expéditionnaire italien de 70000 soldats, aviateurs et marins.

[103] Cf. André Malraux dans L’espoir, dernière partie racontant comment l’aviation et les chars républicains ont écrasé l’armée italienne en février-mars 1937, à Guadalajara.

[104] Junker 87 : Avions allemands, monomoteurs de bombardement en piqué déjà utilisés en Espagne.

[105] Tupolev SB 2 : Avions soviétiques, bimoteurs de bombardement déjà utilisés en Espagne.

[106] Exception faite du colonel De Gaulle qui prônait la constitution d’une armée de métier mécanisée et blindée dans Vers l’armée de métier, publié en 1934.

[107] Journal du parti communiste français publié clandestinement à partir de la signature du pacte germano-soviétique.

[108] Soldats basques.

[109] Port français où eut lieu l’évacuation de l’armée anglaise en juin 1940.

[110] De Gaulle le déplore dans ses Mémoires de guerre : "En une semaine, le sort de notre pays fut scellé".

[111] Marc Bloch, L’étrange défaite.

[112] Hommes d’état de la République espagnole.

[113] Nom donné par Alexandre Soljenitsyne à cette région de Sibérie où étaient concentrés la plupart des Goulags.

[114] Déportés politiques au Goulag.

[115] Victor Kravtchenko, haut fonctionnaire soviétique dissident, fuit en France et dénonce le Goulag et les crimes de Staline dans son livre "J’ai choisi la liberté" publié en 1947. Le PCF à travers l’Humanité et Les Lettres Françaises tente de le discréditer en le taxant d’être un agent américain de la CIA. Par un procès en diffamation intenté contre Claude Morgan et André Wurmser, les zélés journalistes des Lettres Françaises, Kravtchenko, en 1949 gagnera son procès aux dépens du journal L’Humanité, des Lettres Françaises d’Aragon et de la direction du PCF de Maurice Thorez.

[116] "Le paysan".

[117] Chef du soulèvement des tribus marocaines du Riff qui infligèrent à l’armée espagnole sa cuisante défaite d’Anoual en 1923.Soulèvement qui se transforma en guerre d’indépendance contre les Espagnols et les Français qui se liguèrent et finirent par vaincre la rébellion marocaine en 1927, sous la direction du Maréchal Pétain en utilisant les gaz de combat et les bombardements aériens.

[118] Segismundo Casados, général républicain rallié secrètement à Franco, auteur du putsch qui mit fin à la guerre civile par reddition du camp républicain à Madrid et Valence, le 28 mars 1939.

[119] Généraux de l’armée républicaine espagnole.

[120] Mikhaïl Toukhatchevski est la plus connue des victimes des purges ordonnées par Staline contre l'appareil militaire en 1936-37. Un dossier de trahison est monté avec Nikolaï Iejov, chef du NKVD via, semble-t-il, la contribution du contre-espionnage (SD) nazi dirigé par Heydrich, allié pour l'occasion. Staline veut se débarrasser de Toukhatchevski qui représente un danger pour son pouvoir absolu ; Hitler veut la même chose pour priver l'Armée Rouge de son dirigeant le plus brillant. Une fausse information selon laquelle Toukhatchevski complote est alors transmise aux Allemands par Iejov ; ceux-ci l'amplifient en fabriquant des faux et les font passer aux Tchèques qui les relaient, en toute bonne foi, aux Soviétiques. Toukhatchevski est arrêté le 22 mai, condamné bien qu’ayant tout démenti et est exécuté le 12 juin 1937. Le procès s'est tenu à huis-clos devant un panel d'officiers généraux fidèles à Staline. Conscient des risques d'agitation, Staline ne diffuse l'information qu'après la mort de Toukhatchevski. La famille de Toukhatchevski subit également arrestations et déportations. Sa femme devient folle, sa fille se pend.

[121] Service d’espionnage nazi.

[122] 30.000 enfants espagnols furent accueillis en France, en Belgique, dans les pays scandinaves, au Mexique, au Chili à la même époque.

[123] Orphelinats - detskie doma dlia ispanskih detej.

[124] Secrétaire général de l’ONU.

[125] Joseph Darnand, soldat héroïque en 1940, mais cagoulard puis chef de la LFC (Légion Française des Combattants) il fonde le SOL (service d’ordre légionnaire) transformé par Pétain en Milice Française, en 1943. Ce mouvement fasciste, assorti d’une police politique surarmée, la Franc Garde, se voulait à la fois antisémite, anticommuniste, anticapitaliste et révolutionnaire, en fait c’est le noyau de l’état totalitaire qu’était devenu Vichy. En août 1943, Darnand est nommé "Sturmbahnnführer" (commandant) de la Waffen-SS et il prête serment à Hitler, puis à la demande des Allemands, il est nommé par Pétain "Secrétaire-général au Maintien de l’ordre". Après la Libération, Darnand est jugé et condamné à mort le 3 octobre 1945 par la Haute Cour de justice. Il est exécuté le 10 octobre 1945 au Fort de Chatillon.

[126] Francs-tireurs-partisans Main d’œuvre internationale : organisation communiste de résistance armée composée d’étrangers.

[127] Organisation Armée Secrète : réseau terroriste contre l’indépendance algérienne.

[128] Les invaincus.

[129] Terre d’Espagne, film sur la défense de Madrid, tourné en 1936-37 par Joris Ivens avec des dialogues d’Ernest Hemingway dits par Orson Wells.

[130]Révélation qui avait ébahi l’ex président Nicolas Sarkozy lorsqu’il vint à plusieurs reprises dès 2007 aux Glières pour tenter de récupérer cet héritage de la résistance.

[131] Détachement d'armée de l'Atlantique.

[132] Opération Reconquête de l'Espagne.

[133] Union Nacional Española(Union nationale espagnole).

[134] Deuxième division blindée française commandée par le Général Leclerc.

[135] 2e Régiment de Marche du Tchad.

[136] Jurer de n’arrêter le combat que lorsque le drapeau français flotterait à nouveau en haut des flèches (clochers) de la cathédrale de Strasbourg.

[137] Neuvième compagnie du 2e RMT.

[138] Ancien chef de la division "Daguet" en Irak, en 1991.

[139] Tante.

[140] Grand-mère.

[141] Organisation Armée Secrète.

[142] Bataillon de la Légion étrangère espagnole.

[143] Dissident.

[144] "Bandits" : qualificatif donné par les franquistes aux guérilléros.

[145] Massif le plus élevé de la cordillère Cantabrique (point culminant, Torre de Cerredo : 2 648 m.), province des Asturies.

[146] Les archives franquistes révèlent 25 sabotages, 242 attaques armées, 51 affrontements de grande ampleur entre 1943 et 1952.

[147] Le 16 mai 2001, les Cortes (parlement espagnol) ont voté pour réhabiliter les Bandoleros qui sont (re)devenus "Combattants pour la liberté, contre la dictature" malgré l’opposition virulente d’Aznar et du PP.

[148] Parti socialiste ouvrier espagnol fondé par J. Iglésias en 1908.

[149] Provinces du Pays basque.

[150] syndicats clandestins.

[151] Cf. Carlos Fonseca, Garrote vil para dos inocentes,2003

[152] Dirección General de Seguridad : siège des services répressifs du régime franquiste.

[153] Province des Asturies.

[154] Centre métallurgique près de Bilbao, Pays basque.

[155] Syndicats clandestins.

[156] Surnom péjoratif donné par les Espagnols aux Français.

[157] ETA : Pays basque et liberté

[158] Militants d’ETA.

[159] Témoignage d’audience relaté dans l’hebdomadaire "L’Express" du 14 décembre 1970

[160] "Puisse le sang de Juliãn Grimau être le dernier versé".

[161] Confer "L’Express" du 14 décembre 1970.

[162] Confer "L’Express" du 14 décembre 1970.

[163] Comité International Olympique.

[164] Le lacet étrangleur, aussi appelé garrot est une arme utilisée depuis l'Antiquité (et jusqu'en 1974 dans l'Espagne franquiste) pour tuer lentement par strangulation, les condamnés à mort, avec un lacet au serrage entraîné par une manivelle, sur une estrade en place publique.

[165] Beaucoup d’exécutions extrajudiciaires donnèrent lieu à des simulacres de fuite des victimes, procédé pratique pour justifier les meurtres sous le vocable : ley de fugas (loi du délit de fuite).

[166] Association Nationale des Affectés par les Adoptions Illégales.

[167] Dont les 2 parents avaient été exécutés ou tués dans les combats ou par les bombardements.

[168] Premier dictateur espagnol entre 1923 et 1930.

[169] Confer le livre de Jorge Semprùn : Vingt ans et un jour.

[170] Euzkadi Ta Azkatasuna

[171] Malgré une multitude de tentatives infructueuses d’attentats plus ou moins réalisables.

[172] Coalition nationaliste fondue dans le parti unique franquiste, depuis 1936.

[173] Partisans de l’ouverture.

[174] Union du centre démocratique.

[175] Pacte signé par tous les partis légalisés en 1977, inaugurant la transition démocratique post franquiste en amnistiant tous les crimes commis pendant la période antérieure. C’était un renoncement de fait à la république. L’amnésie devenait obligatoire et générale.

[176] "Opération Galaxie".

[177] Homme politique de droite assassiné par les gardes d’assaut socialistes le 13 juillet 1936 à Madrid, assassinat politique qui constitua le prétexte invoqué pour le déclenchement du soulèvement franquiste le 18 juillet 1936, début historique de la Guerre d’Espagne.

[178] Non pas le De Gaulle du 18 juin 1940, mais celui du 13 mai 1958 qui prit le pouvoir à la faveur d’une amorce de putsch contre la IVe République en Algérie.

[179] Général franquiste historique, car membre du Pronunciamiento du 18 juillet 1936.

[180] Grupos de Resistencia Antifascista Primero de Octubre: groupes de résistance anti-fasciste Premier octobre, réseau terroriste maoïste.

[181] PCR : organisation maoïste.

[182]Carlos Marighella était un révolutionnaire brésilien, théoricien de la guérilla urbaine.

[183] 10 juillet 1975, un policier madrilène est abattu par trois membres des GRAPO. Le 30 juillet 1975, deux GRAPO tuent trois personnes dans une fusillade. Le 9 septembre 1975, un garde civil est abattu à Madrid. Le 1er octobre 1975, les policiers Miguel Castilla Martin, Joaquin Alonso Bajo, Augustin Gines Navarro, Antonio Fernandez Ferreiro et deux de leurs collègues sont abattus à Madrid.

[184] Grupos Antiterroristas de Liberación.

[185] Union du Centre Démocratique.

[186] Centro Superior de Información de la Defensa.

[187] Chronologie des attentats des GAL. En 1983 : octobre 1983 : disparition des activistes José Ignacio Zabala "Joxi" et José Antonio Lasa "Joxean", rue des Tonneliers à Bayonne. 4 décembre 1983 : enlèvement à Hendaye de Segundo Marey. Il est libéré le 10 décembre, une fois l'erreur d'identité constatée. 20 décembre 1983 : assassinat au bar "Kaietenia" de Bayonne de l'activiste Ramon Onaederra "Kattu". En 1984 : 1er janvier 1984 : Mikel Goicoetxea elorriaga dit "Txapela" meurt des suites d'un attentat contre sa personne quatre jours plus tôt à Saint-Jean de Luz. 8 février 1984 : Angel Gurmindo "Stein " et Bixente Perurena "Peru" sont assassinés à Hendaye. 25 février 1984 : Eugenio Guttierrez Salazar est assassiné à Mauléon-Licharre. 1er mars 1984 : assassinat à Hendaye du jeune cheminot, citoyen français, Jean-Pierre Leiba. 23 mars 1984 : assassinat à Biarritz de Xabier Perez de Arenaza. Mars 1984 : Ramon Basanez est blessé à Bayonne. Plusieurs voitures piégées explosent à Biarritz et Bayonne. 3 mai 1984 : Rafaël Goikoetxea est assassiné sur la route de Baigorri. Jésus Zugarramurdi qui l'accompagnait est grièvement blessé. 10 juillet 1984 : attentat au bar "La Consolation" (Saint-Jean de Luz) blessant José Luis Oliva Gallastegi, Bonifacio Garcia et Jauregi Aurria. Juillet 1984 : mitraillage du bar "Etxabe", rue Pannecau à Bayonne, quatre blessés légers. 28 juillet 1984 : Tomas Perez Revilla meurt à la suite des graves brûlures provoquées par l'attentat du 15 juin 1984 à Biarritz, dans lequel fut blessé son compagnon Roman Orbe. 4 août 1984 : incendie à l'entreprise "Urkide" d'Hendaye. 9 août 1984 : incendie à la coopérative "Denek" (Arrosa). 13 août 1984 : incendie à l'entreprise "Collectivité Service" (Bayonne). 2 septembre 1984 : incendie à la coopérative "Alki" d'Itxassou. 18 novembre 1984 : Christian Olaskoaga, citoyen français, est assassiné à Biriatou. 20 novembre 1984 : Santi Brouard, parlementaire de "Herri Batasuna", est assassiné dans son cabinet de pédiatre de Bilbao. 11 décembre 1984 : Juan José Iradier est blessé à la suite d'un attentat à Hendaye. En 1985 : 1er février 1985 : Xabier Manterola, citoyen français, est blessé dans un attentat. 5 février 1985 : le jeune Bayonnais Christian Casteigts est grièvement blessé par une bombe qui le laisse handicapé physique. 4 mars 1985 : Josu Amantes et Gotzon Zabaleta sont grièvement blessés par balles à Bayonne dans un attentat au bar "Lagunekin", rue Pannecau. 25 mars 1985 : Ramon Basanez est blessé dans un attentat à Ciboure. 26 mars 1985 : deux membres du GAL tirent dans un bar à Ciboure, deux morts. 29 mars 1985 : attentat au "Café des Pyrénées", rue Pannecau à Bayonne. Benoît Pécastaing, citoyen français, est tué ; Kepa Pikabea et Jean-Marc Mutio sont blessés. Un des tueurs, Pierre Baldès, est arrêté. 30 mars 1985 : Xabier Galdeano, photographe du journal Egin en Iparralde, est assassiné à Donibane Lohizune. Mars 1985 : mitraillage et jets de grenade au restaurant "Briketenia" de Guéthary. Les propriétaires, les frères Ibarboure sont légèrement blessés. 26 mai 1985 : assassinat d’un basque espagnol à Bayonne. 14 juin 1985 : assassinat à Ciboure, des citoyens français, Émile Weiss et Claude Doerr. 26 juin 1985 : assassinat à Bayonne de Santos Blanco Gonzalez. 1er juillet 1985 : Fernando Egileor Ituarte est blessé à Anglet. 8 juillet 1985 : Juan Carlos Lezertua est blessé dans un attentat à Ciboure. 31 août 1985 : Dominique Labeyrie, citoyen français, est blessé à Donibane Lohizune. 2 septembre 1985 : Juan Mari Otegi "Txato" est assassiné alors qu'il allait en voiture à Saint-Jean-Pied-de-Port. 25 octobre 1985 : Sabin Etxaide, Augustin Irazustabarrena "Legra ", Inaki Asteasuinzarra " Beltza" et José Maria Etxaniz Maiztegi " Potros" sont assassinés au café " Mon bar" à Bayonne, rue Pannecau. 4 décembre 1985 : attentat à Helette contre Fernando Biurrun qui en sort indemne. 6 décembre 1985 : attentat à l'atelier "Argilo" (Hendaye). 24 décembre 1985 : grièvement blessé à Biarritz, Robert Caplanne, citoyen français, meurt le 3 janvier. 25 septembre 1985 : deux hommes tirent une vingtaine de coups de feu dans un bar à Bayonne, tuent quatre réfugiés basques espagnols et en blessent un autre. En 1986 : 8 février 1986 : Frédéric Haramboure, Juan Zabaleta, José Cau, Carmen Otegi et les enfants A. Zabaleta et N. Otegi sont blessés dans un attentat au bar "Patxoki" de Bayonne, quai Chaho. 13 février 1986 : Ramon Basanez est à nouveau blessé dans un attentat à Saint-Jean-de-Luz. 17 février 1986 : assassinat à Bidarray, des citoyens français Christophe Machicotte et Catherine Brion. En 1987 : 24 juillet 1987 : Juan Carlos Goena est assassiné à Hendaye.

[188] Service d’Action Civique, milice gaulliste.

[189] Vitrine légale d’ETA.

[190] Condamnés : José Barrionuevo, Ministre de l'intérieur pour enlèvement et abus de fonds publics à 10 ans de prison et 12 de déchéance civique. Rafael Vera, secrétaire d'état à la sécurité, pour enlèvement et abus de fonds publics à 10 ans de prison et 12 de déchéance civique. Ricardo García Damborenea, secrétaire général du PSOE en Vizcaya, pour enlèvement à 7 ans de prison et 7 de déchéance civique. Francisco Álvarez, Chef de la lutte antiterroriste, pour enlèvement et abus de fonds publics à 9 ans et 6 mois de prison et 11 de déchéance civique. Miguel Planchuelo, chef de la Brigade d'Information de Bilbao, pour enlèvement et abus de fonds publics à 9 ans et 6 mois de prison. José Amedo, Sous-commissaire de la police, pour enlèvement et abus de fonds publics à 9 ans et 6 mois de prison. Julián Sancristóbal, gouverneur civil de Vizcaya, pour enlèvement et abus de fonds publics à 10 ans de prison et 12 de déchéance civique. Michel Domínguez, Policier, pour complicité d'enlèvement à 2 ans, 4 mois et un jour de prison et de déchéance civique. Enrique Rodríguez Galindo, Général de la Guardia Civil, pour détention illégale et assassinats de José Antonio Lasa et José Ignacio Zabala, à 75 ans de prison et de déchéance civique. Il fut d'abord condamné à 71 ans de prison, mais le Tribunal Suprême éleva à 75 ans de prison la condamnation de Galindo en se basant sur le fait que se prévaloir d'une charge publique dans la constitution d'un délit était une charge aggravante. Ángel Vaquero, ex lieutenant-colonel de la Guardia Civil pour détention illégale et assassinats de José Antonio Lasa et José Ignacio Zabala, à 69 ans de prison et de déchéance civique. Julen Elgorriaga, ex gouverneur civil de Guipúzcoa, pour détention illégale et assassinats de José Antonio Lasa et José Ignacio Zabala, à 71 ans de prison et de déchéance civique.

[191] Lieux de combats autour de Madrid en 1936-37.

[192] Titre de la 2ème partie de L’espoir d’André Malraux.

[193] Bleu de travail servant d’uniforme aux miliciens de gauche pendant la guerre d’Espagne.

[194] Film parodique d’épouvante de Mel Brooks.

[195] Film parodique d’épouvante de Roman Polanski.

[196] 2ème bataille de Madrid en 1937.

[197] Jeux Olympiques de 1992, Barcelone fut choisie grâce au Président du CIO Antonio Samaranch, ex phalangiste manipulé par le KGB.

[198] Quelques années auparavant, déjà, Enki Bilal un auteur de bande dessinée visionnaire avait anticipé dans Les phalanges de l’Ordre Noir, sur cette irruption incongrue de la mémoire longue des anciens d'Espagne et de leurs vieux-comptes-à-régler dans une Espagne contemporaine sans mémoire.

[199] Célèbre général communiste espagnol.

[200] Siège moscovite du NKVD.

[201] Dirigeante communiste roumaine victime des purges staliniennes.

[202] Dirigeant communiste hongrois victime des purges staliniennes.

[203] Dirigeant communiste historique de la révolution de 1917 victime des purges staliniennes.

[204] Division d’infanterie franquiste qui est allé combattre avec les armées nazies en URSS entre 1941 et 1945.

[205] 2e division blindée, celle du général Leclerc qui libéra Paris en août 1944.

[206] Force aérienne nazie qui se battit en Espagne entre 1936 et 1939 aux côtés de Franco et qui bombarda Guernica en 1937.

[207] Régiment aérien des Forces Aériennes Françaises Libres engagées en URSS entre 1942 et 1945 aux côtés des Soviétiques.

[208] Trains de banlieue madrilène.

[209] Un avion Jumbo 747 explosa en plein vol au-dessus de Lockerbie, piégé par des bombes en soute, déposées par des agents libyens.

[210] Fernando Múgica et Luis del Pino : Una Investigaciõn de El Mundo - Los agujeros negros del 11-M, 2005.

[211] Radio de la Conférence Episcopale Espagnole.

[212] "La vie invisible".

[213] "La nouvelle tyrannie. Le sentiment commun face à la Matrice progressiste".

[214] _ " Tu ne tueras point ton prochain ".

[215] Bernanos Georges, Les grands cimetières sous la lune, Paris, 1938, p. 70.

[216] Littéralement : "promenades", à rapprocher des "corvées de bois"(exécutions de prisonniers) pratiquées par les parachutistes français en Algérie, entre 1954 et 1962.

[217] Ces néo-franquistes se rassemblent chaque année le 20 novembre au monument de Los Caïdos, pour commémorer la mort de Franco et rappeler leur existence à l’Espagne entière, en tant que force politique opérante.

[218] Emilio Silva et Santiago Macias , Les fosses du franquisme, traduit et préfacé par Patrick Pépin, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

[219] Purification du sang.

[220] Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, éditions Jean-Claude Lattès, 1983.

[221] Midi de la France actuelle.

[222] Petit noble descendu de son fief de Montfort-L’amaury, dans la vallée de Chevreuse, près de Paris.

[223] « Rome, depuis toujours on dit de vous - Qu’à force de tonsure votre tête se réduit - Moi je pense et je crois que vous auriez bien besoin
Rome, qu’on vous enlève le cerveau - Car vous portez vilain chapeau - Vous et Cîteaux qui à Béziers avez fait faire-
Si effroyable boucherie » : Complainte du Guilhem Figueiras, troubadour occitan dénonçant le massacre de Béziers par les Croisés.

[224] La "noble leçon" qui prône le droit de prêcher l’évangile par tous y compris par les femmes.

[225] Partie saine.

[226] Partie malade.

[227] Petite région entre Pignerolles et Fenestrelles, Piémont italien.

[228] Opérations de harcèlement de la population protestante par la cavalerie royale.

[229] Repli des Huguenots dans les maquis de Lozère et des Cévennes, lors de la révolte des Camisards.

[230] Exécution due à l’injustice d’un procès inique dénoncé par Voltaire.

[231] Détention perpétuelle avec entraves.

[232] Dernière place forte cathare tombée en 1256.

[233] Reconquête par les rois de Castille et d’Aragon.

[234] Juifs convertis de force au catholicisme.

[235] Musulmans convertis de force au catholicisme.

[236] Purification du sang.

 

[237] Future Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples.

[238] Jacques Duquesne Les Catholiques sous l'occupation, Grasset, 1986.

[239] Jacques Duquesne Opus cit.

[240] Jacques Duquesne Ad ibidem.

[241] Emile Poulat, Une Eglise ébranlée, Casterman, 1980

[242] Jacques Duquesne Opus cit.

[243] Jacques Duquesne ad ibidem.

 

[244] Jacques Duquesne ad ibidem.

[245] René Rémond, Christianisme et Démocratie, Editions ouvrières.

[246] Renée Bédarida, Les catholiques français pendant la guerre (1939-1945), Hachette, 1998.

[247] Jacques Duquesne Opus cit.

[248] "Paix sur la Terre".

[249] Ecole de guerre nord américaine.

[250] Corps expéditionnaire brésilien combattant aux côté des Alliés dès la campagne d’Italie en 1943.

[251] Stratégie et déologie anti-communiste consistant à contrer par tous les moyens, toute implantation communiste, réelle ou supposée, où que se soit à travers le Monde. Appelée aussi stratégie des dominos.

[252] Ghetto.

[253] Alianza Republicana Nacionalista. Organisation paramilitaire fasciste salvadorienne.

[254] Président du Nicaragua sandiniste.

[255] Organisation paramilitaire d’extrême droite salvadorienne responsable de  nombreux massacres et de l’assassinat de Mgr Romero dans sa cathédrale de San Salvador.

[256] Les "Contras" étaient les contre-révolutionnaires Nicaraguayens soutenus et armés par le gouvernement US de Ronald Reagan, qui les finançait en vendant des armes aux Iraniens malgré l’embargo de l’ONU, ce qui fut dénoncé lors du procès dit de l’Irangate, où le colonel Oliver North et l’amiral Pointdexter furent les fusibles de Reagan. L’autre source de financement des Contras, consistait dans le trafic de cocaïne à destination des USA, en collaboration avec les cartels colombiens de Cali et Medellin, avec la complicité des services et des avions de la CIA.

[257] "Ils ne passeront pas ! " : Célèbre slogan républicain pendant la guerre civile espagnole.

[258] Numéro 2 de l’État du Vatican, que l’on considère comme un possible futur pape.

[259] Après la victoire de Violetta Chamorro sur les Sandinistes, Présidente de la droite nicaraguayenne issue des Contras soutenus par Reagan.

[260] Littéralement : déboulonnage, signifie renversement violent.

[261] Petites communautés de l’Eglise.

[262] Organisation des Etats Américains.

[263] Fumée blanche annonçant l’élection du nouveau Pape.

[264] Police italienne des mœurs.

[265] Le pape avec nous !

[266] Institut des Œuvres de Religions : banque gérant les avoirs immobiliers et financiers du Vatican.

[267] Titre arboré par les membres influents de la mafia.

[268] "Glaive", Réseau clandestin et armé, aux ramifications secrètes et institutionnelles, dans les partis au pouvoir, dans l’armée et les services secrets, en relation avec des organisations extrémistes et maffieuses, organisé par la CIA pendant la guerre froide pour empêcher la prise de pouvoir communiste en Italie, stratégie appelée "Stay behind" (rester derrière) par la CIA.

[269] Entendre ici : à la justice française.

[270] C’est-à-dire le prêtre pédophile cité.

[271] Nouvelle appellation de l’Inquisition.

[272] Jason Berry, Rendre à Rome ce qui est à Rome: la vie secrète de l'argent dans l'Eglise catholique.

[273] Forces Armées Révolutionnaires de la Colombie, guérilla marxiste.

[274] Le Concile de Vatican II, convoqué par le pape Jean XXIII aurait du aborder cette question, mais la mort prématurée du pape et les résistances irréductibles de la Curie et de son successeur Paul VI l’en empêchèrent.

[275] Chaises percées spécialement pour faire ce qui suit.

[276] « Il en a deux et bien pendantes !».

[277] « Rendons grâce à Dieu !». 

[278] "Sanctification immédiate ! ".


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