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Jean Le Gac

Recension par Hugues Henri :

 

Une œuvre de Jean Le Gac, Adieu Marseille.

 

 Marseille, éd. Muntaner, coll.  Iconotexte", 2000, 108 pages réunissant huit textes d’auteurs différents centrés sur l’analyse de cette œuvre.

 

 

Pour aborder cette œuvre, il ne faut pas se fier aux propos faussement naïfs de Jean Le Gac, lorsqu’il en parle en la situant dans le cours de son cabotage d’œuvre en œuvre, de double en doublure de peintre. C’est pour cela que les discours croisés réunis dans ce livre permettent d’avancer à travers le dédale d’interprétations possibles d’Adieu Marseille, tant l’œuvre est riche et représentative de la démarche spécifique et subtile de Jean Le Gac.

Jean Didier Wagener, critique littéraire, dans « Prestige de l’uniforme », pose la question de savoir si être peintre imaginaire n’est pas l’une des seules identités possibles pour pouvoir peindre actuellement ? Pour lui, Jean Le Gac est acteur de l’œuvre et spectateur implicite, à travers un portrait de l’artiste en tension entre le lisible et le visible. Le silence est le moteur de l’œuvre. Selon lui, ce tableau est un détour, qui recourt à la mémoire et à la libre association.

Nicole Baschet-Thomas, commissaire d’exposition, raconte dans « Par ce détour… Le peintre », la genèse de la commande de cette œuvre. Elle y adopte la même distanciation que Le Gac à travers le style narratif, le ton et l’utilisation de la troisième personne du singulier. Elle note que Le Gac peint l’identité profonde de Marseille, son pouvoir de rebondissement, sa capacité de régénération éternelle, qu’elle met en parallèle avec la tentative de régénération de la peinture par Le Gac, celle de refaire la page blanche de l’Histoire de l’Art.

Alain Chareyre-Méjan, philosophe, se rappelle dans « Le monde est complet », sa découverte de l’œuvre de Jean Le Gac à travers la toile Le dimanche du peintre, en 1999. Pour lui, le peintre du dimanche peint le dimanche, avec son sens du réel, l’expression de sa vitalité et sa finesse. Comment recommencer la peinture, dès lors que tout a été fait ? Par un retour au primordial, par l’audace ontologique, par le pouvoir de découverte de l’art. Dans Adieu Marseille, il s’agit plus de recouvrement que de découverte, c’est un palimpseste en action. Le texte y opère comme une image, la parole devient mythe. Le sentiment esthétique produit par ce tableau est celui de l’évidence du dehors. Il renvoie à la notion de présence propre à l’antiquité grecque : présence non du phénomène, mais de la chose à découvert, qui ressurgit dans l’esprit méridional de Le Gac.

Patrick Moquet, plasticien, relève dans « Il était une fois le peintre et la peinture », la place privilégiée des jeux de double et de dédoublement dans la démarche de Jean Le Gac. Adieu Marseille en est représentative par le diptyque, les deux matelots, les deux pinceaux, les deux traitements plastiques très différents (collage d’objets/image peinte), les nombreuses antinomies (plan/profondeur, objet/image). C’est une mise en scène à deux niveaux : iconographique et métaphorique. Les narrations possibles suggérées par l’interprétation des éléments iconographiques sont annihilées par le texte qui vient les contrer. Il introduit une relation incongrue qui interroge une image faite autant pour être lue que vue. Cette relation doit saisir les déplacements dans cette mise en scène des dédoublements, pour remonter aux origines de l’œuvre, ce qui multiplie ainsi les temps de lecture.

Jean Arrouye, sémiologue, poursuit cette analyse dans « L’art racé », tout en l’infléchissant dans la perception de ce tableau comme « zeugme »[i] en tant que figure adéquate pour présenter des métaphores à « isotopies »[ii] complexes et en équilibre. Ces dernières, isotopie maritime (matelots, uniforme, port, chaloupe), isotopie du nettoyage (coup de blanc, uniforme, texte) entrent dans le dédoublement systématique. La mise à jour des allusions par le spectateur engagé dans la reconstitution d’un récit lacunaire, lui  permettra seule, l’accès à la mécanique de création de l’œuvre. Le sens de l’œuvre reste énigmatique et les raisons du montage ne pourront qu’être postulées par le regardeur, incité à la fabulation à travers l’invention d’un scénario narratif cohérent. Jean Le Gac brouille toute chronologie par ses détours métaphoriques. La nécessité de la reprise de l’interprétation est inscrite dans l’apparence même de l’oeuvre, au-delà de la métaphore du lessivage. Jean Le Gac rejoint là, la mise en œuvre des questions de principe de l’art contemporain.

Jean Pierre Mourey, esthéticien, pose la question de l’écart dans « Exotismes ». Il perçoit l’existence d’un double exotisme chez Jean Le Gac : exotisme du lointain, avec ses illustrations et exotisme du familier par mélange de vécu et de fiction. En effet, vis à vis de l’art contemporain « officiel », la posture artistique de Le Gac se situe à l’écart, elle est exotique : sa révélation de la peinture provient de sa rencontre fortuite avec une tonnelle de la vieille ville d’Honfleur et non de la fréquentation des œuvres, lui-même se présente comme professeur d’arts plastiques de collège. Or, Adieu Marseille montre deux matelots peintres amateurs, qui déclarent en riant : « L’art assez ! ». Le coefficient d’exotisme anachronique est augmenté dans d’autres œuvres de Le Gac, par les accessoires de présentation :  chevalet, appareil photographique, etc. Il y a ici plusieurs niveaux d’écart par combinatoire d’éléments différents, par distanciation imposée, par recyclage de mythes, d’images et de pratiques communes, par métissage entre fiction et réalité (biographies inventées, doublures, jeux de rôles). Le Gac est à l’écart mais jamais étranger aux pratiques de son siècle.

Daan Van Spreybroeck, philosophe, tente un parallèle dans  « Sauve qui peut la peinture », entre cette œuvre et celle de Jean Michel Alberola, Suzanne et les vieillards, La nuit surveille la peinture, 1985, car elles présentent un certain nombre d’analogies : représentation maritime, représentation du peintre à l’action, présence de texte, etc. Cependant les divergences dominent. Alberola travaille sur les dérives du regard, alors que Le Gac questionne l’existence de la vraie peinture. Adieu Marseille montre le panneau avec l’uniforme comme contrepartie du panneau où sont représentés les deux peintres à l’action plaisantant sur : « L’art assez ! ». Cette peinture montre la vanité du pouvoir, à l’image de l’art dominant et vise dans son noyau, à leur renversement. Le Gac travaille le tableau comme signe, l’œuvre devenant révélation de l’inaperçu. Le Gac intègre ses propres références étrangères à l’art officiel (cartes postales, illustrations, etc.). La conscience de ses lacunes artistiques est pour lui, constitutive de son art. Daan Van Speybroeck établit un parallèle avec Jacques Rivette adaptant le chef d’œuvre inconnu de Balzac au cinéma, pour démontrer que selon lui, Jean Le Gac ne résoudra jamais son problème de double foyer, source bipolaire de son art. Adieu Marseille est-elle une parabole de la situation de l’art contemporain, ou bien une contribution salvatrice à sa poursuite, car malgré « L’art assez ! » Jean Le Gac continue de peindre ? 

 

 

 

 

 

[i] Association linguistique de termes concret et abstrait.

[ii] Ensemble d’éléments thématiquement apparentés. 


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