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Poésie ou propagande, le Romancero au service de la République espagnole

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Poésie ou propagande : Le Romancero au service de la République espagnole, 1936-1939 : Hugues HENRI

Conférence des Mardis du CEREAP

Référence à Serge Salaün, dans Autrement – Mémoires n°4, janvier 1991

1) Introduction

À la rencontre de l'Histoire et du langage, Madrid voit s'épanouir, aux heures troublées de la guerre civile, le ROMANCERO, poème épique issu de la tradition espagnole qui va devenir le support de l’effort de résistance républicaine. Ici, la question posée sera de savoir si cet art poétique devient dès lors une propagande versifiée ?

2) Nature offensive  du Romancero

Si, au soir du 18 juillet 1936, la République n'est pas vraiment prête à enrayer la,-(prévisible) insurrection militaire, le langage en général et la poésie en particulier peuvent monter immédiatement en première ligne. Prendre les armes, cela signifie, d'abord, s'appuyer sur un souffle et sur des formes, mettre au service d'une « cause » une série de réflexes, d'habitudes, de pratiques séculaires et toujours disponibles. Le vers, pendant trente-deux mois, avec plus de hauts que de bas, va instaurer un « front actif », au même titre que les tranchées, les ateliers ou les champs, un front qui cristallise tous les autres sur le mode de l'emphase et de la foi, un front à la fois défensif et offensif qui, pour limité qu'il paraisse, inspire assez de respect pour que les autorités républicaines -militaires et civiles -s'en soient préoccupées et pour que l' adversaire, lui aussi, se soit soucié de susciter un phénomène comparable dans ses rangs. Le vers catalyse toutes les ferveurs, toutes les énergies, sans frontières idéologiques: la concurrence ou les conflits politiques se sont exercés, dans ce domaine, avec infiniment moins d'acrimonie. Il restera pendant tout le conflit le baromètre de la combativité républicaine ou de la capacité à surmonter les échecs, au-delà même des évidences.

3) L’âge d’or du Romancero

Les retrouvailles de la poésie espagnole et de l'épopée, c'est-à-dire une poésie qui s'inscrit dans l'histoire et pour l'histoire, au service des hommes qui la font, se manifestent par une présence accrue, effervescente, du vers dans la voix, dans le regard qui lit, dans la main qui écrit. Le vers accompagne la plupart des cérémonies de la vie sociale et culturelle, ludique ou sérieuse, artistique ou « utilitaire » : dans la presse et les réunions publiques, dans les cafés ou dans les cénacles les plus raffinés. Le vers en Espagne est à la portée de tous, il est complicité fondée sur l'usage où s'abolissent les barrières du savoir et du social. Sur un humus populaire extrêmement vivace s'était épanouie une poésie savante d'une exceptionnelle qualité par laquelle l'Espagne des années vingt et trente accédait à un nouvel âge d'or de la littérature que l'Europe lui reconnaissait, honorant les œuvres de José Bergamin, Rafael Alberti, Antonio Machado et Fédérico Garcia Lorca, etc. L'épopée avait également été préparée, tout au long de l'histoire mouvementée de la Seconde République, par la vocation résolument idéologique et combattante que la poésie s'était redécouverte, une vocation où communiaient, une fois de plus, les grandes figures de l'avant-garde esthétique et politique et les militants syndicaux et révolutionnaires qui renouaient avec la longue tradition espagnole du vers politique, publié ou déclamé.

Depuis la moitié du XIXe siècle, le vers avait été pour les révolutionnaires de tous bords un instrument et un compagnon de route inséparable. Depuis près d'un siècle, cette désarmante fidélité au vers et la quête obsessionnelle de l'épopée accompagnent la lente maturation des classes dominées, l'illusion d'une société nouvelle où le langage et l'histoire scelleraient une harmonie efficace et dynamique. L' insurrection de juillet 36 a été perçue immédiatement comme cette caution de l'histoire tant attendue, avec des enjeux exceptionnels qui plus est pour l'Espagne et pour le monde entier.

L'illusion épique s'incarnait enfin-

4) Madrid : cœur du Romancero

Bien évidemment, cette disponibilité du vers n'est pas propre à Madrid: toute l'Espagne baigne dans cette familiarité du rythme et de la rime, et l'épopée devient très vite une affaire nationale.

Cependant, Madrid va jouer indéniablement un rôle moteur dans la naissance et la diffusion de l'expression épique. Son statut de ville symbole et par la suite, de ville martyre y est sans doute pour beaucoup: réputée pour sa frivolité et l'intensité de sa vie nocturne, Madrid se voit propulsée du jour au lendemain au rang de modèle, de rempart des valeurs démocratiques et populaires, surtout lorsque la menace ennemie s'installe à ses portes en novembre 36 pour n'en plus bouger. À la fois capitale et front, son quotidien dramatique (bombardements incessants dès la fin du mois d'août 36, surpopulation, difficultés croissantes d'approvisionnement, « fuite » du gouvernement vers Valence) agit comme un coup de fouet sur les concentrations serrées de militants et de futurs combattants. La vocation épique de Madrid, qui s'explique par des raisons sociales, culturelles et psychologiques, possède en outre des moyens à la mesure de son rôle.

À une époque où le langage tout entier est entré en guerre et va jouer un rôle stratégique indiscuté, Madrid est le lieu d'une activité journalistique et éditoriale débordante. Madrid édite 374 titres de périodiques pendant la guerre, plus que Valence et Barcelone réunies (pourtant très actives elles aussi), nettement plus du quart des titres du camp républicain. Madrid produit et diffuse près du tiers des périodiques liés aux milices et aux armées (162 sur 511), sans parler de tout ce qui est imprimé ou tiré dans Madrid pour le compte d'unités moins bien équipées. Madrid est indiscutablement à la tête de ce phénomène original de la presse militaire, surtout celle qui provient des unités combattantes. Quant à la production de livres, de brochures et d'ouvrages de toutes sortes, la suprématie de Madrid est encore plus nette et la diffusion -souvent gratuite et massive -couvre pratiquement tout le territoire.

C'est sans doute cette interpénétration du « militaire » et du politique, sur le mode de la profusion, qui caractérise le mieux Madrid en guerre et son dynamisme épique. Les restrictions qui affecteront de plus en plus la confection des périodiques (manque de papier, d'encre, d'équipements) n'arriveront pas à briser cette volonté d'expression. En mars 1939, quelques nouveaux titres font encore leur apparition: le 28 mars au matin, on peut trouver cinq journaux dans les kiosques de Madrid, quelques heures avant l'entrée des troupes nationalistes.

5) Diffusion du Romancero : revues et journalistes poètes.

Cette presse madrilène, plus que toute autre, consacre une place de choix à la poésie. Plus de 55 pour 100 de la presse castillane en publie (contre 30 p. 100 seulement en Catalogne), près de 70 pour 100 de la presse militaire également. En fait, le vers est partout, dans la plupart des grands quotidiens politiques, dans la foule des organes d'entreprises ou de cellules locales, dans les feuilles de chou plus ou moins éphémères par lesquelles un groupe, une collectivité professionnelle ou culturelle matérialise son adhésion à l'entreprise nationale. On trouve même des vers dans des lieux insolites et aussi peu poétiques que des bulletins officiels, des publications économiques ou corporatives. Toute la vie associative, en pleine ébullition, s'adonne au vers, parfois même avec frénésie.

Le premier poème de ce que personne ne considère encore comme une guerre voit le jour dès le 19 juillet 1936 -donc écrit le 18, le jour même de l'insurrection. Il porte la signature de Luis de Tapia, le coplero attitré de l'organe central de la gauche républicaine, La Libertad. Luis de Tapia assuma la rubrique poétique d ' El lmparcial et de La Libertad depuis le début des années 1910, avec un succès jamais démenti, surtout dans les milieux populaires (et qui lui valut même un siège de député à Madrid). Des intellectuels aussi différents que Galdos, Manuel Altolaguirre ou Agustln de Foxa ont témoigné de sa popularité. « Poète du journalisme » (un de ses surnoms), il publie quotidiennement des vers pétillants, pleins de verve et d'humour, sur tous les sujets d'actualité. Luis de Tapia représente le premier apport décisif à la poésie de la guerre, treize poèmes à lui seul sur les vingt et un publiés en juillet 36, trente-six en août, avec des titres et des formules qui ont un immense succès. Le 19 juillet, il publie « Tous ensemble » ; le 21, « No pasaran » (Ils ne passeront pas), un slogan qui deviendra un symbole avec la Pasionaria. Certaines de ses oeuvres sont immédiatement mises en musique et entrent dans le répertoire républicain: c'est le cas des « Compagnies d'Acier » (du nom des premières milices du PCE), publiée le 31 juillet dans Milicia Popular ; « Les Compagnies d' Acier- vont mourir en chantant ! - Les Compagnies d'Acier -en acier sont forgées -pour triompher! »

Certains de ces copleros prolongent pendant la guerre cette tradition de la poésie «engagée » attachée à la rédaction d'un journal d'opinion, surtout dans les rangs républicains et anarchistes, et deviendront les figures reconnues des lettres républicaines. Luis de Tapia, bien sûr, et son successeur dans les colonnes de La Libertad, Antonio Montoro, qui publiera jusqu'au 28 mars 1939 ; Antonio Agraz et José Garcia Pradas dans CNT ; Nobruzân, auteur de quatre cent trente et un poèmes dans Castilla Libre pour ne citer que les Madrilènes les plus connus (à Valence, le Madrilène Félix Paredes reste le champion de ce type de production avec six cent quatorze poèmes dans Fragua Social). Le plus talentueux de tous, Antonio Agraz, a publié deux cent vingt-neuf compositions, tous des romances (séries octosyllabiques illimitées, assonancées sur les vers pairs) qui s'identifient pleinement au Madrid déluré, exalté et généreux de la tradition populaire :

« Debout ceux qui respirent  -Debout les prolétaires ! -Debout les gars costauds', -les enfants et les vieux ! -Les hordes mercenaires n'iront pas à Madrid -tant qu'il nous reste un ongle - au dernier de nos doigts. »

Miracle -« Hier mardi, pendant la nuit, -la Vierge a quitté le ciel -Et ce matin, dans la rue,-les pompiers l'ont découverte -Ils l'ont conduite à Miaja -qui en eut bien du plaisir . -La Vierge est tout en or fin.- Nous allons pouvoir la fondre -pour acheter des canons -à nos braves artilleurs. -Comme elle a été bien bonne -d'être descendue nous voir,-quand les obus siffleront  -nous lui ferons une prière. »

6) Nature populaire du Romancero

Ces journalistes-poètes, ces professionnels dont la fécondité et l'impact ne sont pas négligeables, ne représentent pourtant pas le courant le plus original de la poésie de guerre. Le véritable monument culturel des trente-deux mois de conflit, le Romancero, c'est-à-dire la somme de tous les vers produits pendant cette période, toutes formes et provenances politiques ou culturelles confondues, est bâti autour de deux axes complémentaires: la poésie de facture authentiquement populaire et spontanée (près de trois mille quatre cents  « auteurs» recensés dans tout le camp républicain pour plus de dix mille compositions retrouvées) d'un côté et, de l'autre, l'apport des poètes confirmés, « de métier », une trentaine de noms célèbres ou en passe de l'être dont la modeste production -en quantité -est compensée par la qualité et le rayonnement en Espagne et même au-delà. La part qui revient à Madrid dans le Romancero, qu'elle soit produite dans la capitale ou qu'elle lui soit consacrée, constitue indiscutablement le corpus le plus abondant, de façon durable tout au long de la guerre, bien loin devant tous les autres corpus régionaux ou thématiques, même devant les références à la terre qui représentent -ce n'est pas un hasard -le deuxième pôle d'inspiration de la poésie de cette époque.

La véritable éclosion de poésie populaire accompagne la naissance des premières milices qui prolifèrent à l'initiative des syndicats et des partis. C'est l'époque « romantique » de la résistance spontanée, surgie au coeur même des groupes militants qui ne dissocient jamais la lutte armée d'une pratique intensive du langage.

Milicia Popular, organe du 5e Régiment, ouvre la voie, le 26 juillet, bientôt suivi par Avance (que le chef, rimeur frénétique, érige en tribune poétique), Avanzada, etc. Certaines revues présentent un aspect fort rudimentaire, d'autres sont efficacement relayées par les imprimeries de la capitale, .toutes favorisent l'expression populaire et la poesie en tout premier heu. Le mouvement s'amplifie la fin du mois d'août 36 pour atteindre en novembre un rythme de croisière et, surtout, son souffle le plus fervent, lorsque commence le siège de Madrid qui galvanise les esprits. Les combattants républicains, au sein des milices et, plus tard encadrés par l'armée régulière et populaire, sont les principaux et les plus nombreux protagonistes du Romancero. Constituées essentiellement de paysans, d'ouvriers et d'employés, ces unités fournissent plus de 60 p. 100 des « poètes » recensés. Au total, près de deux mille oeuvres, sans tenir compte de tout ce qui a été perdu, oublié ni  de tout ce qui a pu défiler sur les quatre mille journaux muraux où s'affiche au jour le jour toute la vie culturelle de chaque bataillon.

 

7) Le Romancero : arme collective

Dans les périodiques des armées, à tous les échelons, une rubrique fixe -une page entière, parfois deux -accueille les envois spontanés. Certaines rédactions croulent sous l'afflux de vers et doivent opérer des sélections. Ces milliers de poèmes représentent beaucoup plus qu'un passe-temps : il faut y voir une volonté tendue de participer à la Cause, un sens aigu de la responsabilité individuelle et collective, un désir d'apparaître comme un authentique protagoniste de la culture, quelle que soit la qualité de l'oeuvre produite : la plus humble de ces réalisations, au regard de l'épopée, est un acte utile. Ces vers qui jalonnent les pages et les jours, réduits le plus souvent à leur quotidienneté et immédiatement remplacés par d'autres dans une chaîne qui se veut infinie, contribuent à l'effort de guerre, au même titre que le fusil ou l'outil. Nul n'en doute à l'époque. Les chefs de guerre -qui n'ont point pour habitude d'être des poètes -favorisent le phénomène. Le 5e Régiment possède dans ses rangs quelques poètes de renom qui entretiennent la flamme. Certains généraux s'adjoignent les services de poètes connus, d'autres, comme Lister, organisent des lectures pour leurs troupes qui doivent monter en ligne, après avoir observé l'effet de ces déclamations sur la combativité des hommes ( qui peuvent, à leur tour, se transformer en poètes).

L'efficacité du vers est à ce point évidente pour tous, qu'on n'hésite pas à l'utiliser en toutes circonstances, même les plus pratiques. Une grande campagne de recrutement de volontaires, en octobre 36, dans la presse, dans les rues de Madrid, sur les plates-formes des camions, à la radio, emprunte les voies entraînantes du romance, avec la participation de poètes comme Arturo Serrano Plaja ou José Herrera Petere :

« Hommes de Madrid, écoutez-moi - Prêtez une oreille attentive, - que pas une mouche ne bouge ; - c'est le moment d'ouvrir les yeux.- Toi, toi et toi, approchez-vous. -Ne prétextez pas pour partir - une urgence, une femme, un film. »

J. Herrera Petere

Ailleurs, le vers intervient pour l'alphabétisation, les campagnes d'hygiène ou de prévention des maladies, pour la formation accélérée des jeunes recrues ou des brancardiers, pour enraciner des comportements et des gestes dans les réflexes quotidiens. C'est ainsi que la répugnance instinctive des combattants citadins à creuser des tranchées et des fortifications a été combattue par des slogans et des poèmes. Bien rythmée, la lettre entraîne l'esprit :

« Tu feras régner l'harmonie - entre ceux de ta compagnie - Au caporal obéiras - à tout ce qu'il t'ordonnera. - Pendant les moments de repos, - écris, et ne fais pas l'idiot. »

8) Le romancero : ciment de l’identité républicaine

La poésie cimente la communauté autour d'une même évidence.

Certains officiers supérieurs rédigent leur éditorial en vers : on cite aussi le cas de ce milicien analphabète qui s'acharna à apprendre à lire et à écrire pour composer tout seul son poème. La qualité artistique n'est pas toujours au rendez-vous, mais l'épopée a davantage besoin d'officiants que de grands prêtres. D'autre part, certains poèmes anonymes ont parfois des accents étonnants :

« Inquiétude de télégramme - sur le sommeil des habitants. - Le coeur de la cité - s'est hérissé de clameurs. - Les sirènes traversent les murs, avec les aiguillons - de leurs plaintes pointues  - une marée trouble de cris - s'élève d'un sol endormi.- Soudain jaillit une forêt - d'immenses bras aveugles  - tâtonnant dans la nuit - vers le frelon sonore - qui se cache dans les ténèbres. »

Gonzalo Blanco, milicien de la Sierra

Si les forces armées représentent le réservoir le plus actif de lecteurs et de poètes, l'arrière n'est pas en reste. Alors que la production des combattants maintient une tonalité plus œcuménique ou plus gouvernementale, la poésie de l'arrière est plus militante, plus identifiée aux périodiques qui la diffusent. Les grands pôles de cette poésie populaire, ici aussi, sont les organes de la « base », organes syndicaux et professionnels et, surtout, la presse anarchiste qui se démarque ouvertement des circuits « officiel » de la culture et apparaît comme le second grand pourvoyeur de poèmes (31 p. 100 de toute la poésie du camp républicain et  54 p. 100 de la production de l'arrière, mais seulement 11,4 p. 100 du total des auteurs). À Madrid, toutefois, la poésie « civile », même celle des anarchistes qui prend parfois des tons agressifs en province, conserve une inspiration plus communautaire. Il est clair que la situation militaire et économique d'une ville assiégée favorise une certaine unité de ton en fonction des circonstances. Ici aussi, la production poétique reste fidèle à une identité spécifique, plus qu'ailleurs soudée autour du désir prioritaire de victoire.

L'éruption de poésie populaire, qui a même surpris les milieux littéraires avant qu'ils ne cherchent à l'encourager, qu'elle soit « militaire » ou militante, ou tout simplement citoyenne, représente une sorte de bain culturel où se fondent la tradition et l'avenir, l'individu et la communauté, l'émotion esthétique et l'usage quotidien, l'écrit et l'oral. Cette poésie lue et écrite qui prolifère dans la presse et dans les livres est stimulée ou prolongée par d'autres pratiques où le vers tient une place d'honneur. Pendant la guerre, les concours de poésie ou d'hymnes se sont multipliés, surtout à Madrid (avec des prix en espèces dans la presse civile, en tabac ou en livres dans les unités combattantes), et toujours avec le même succès, les rédactions se voyant parfois submergées par des envois toutes provenances.

9) Le romancero : souffle épique de la République

D'autre part, le vers intervient partout où il peut utilement alimenter la ferveur: on lit beaucoup de vers à la radio (qui ne fonctionne qu'en direct) où les auteurs viennent réciter leurs textes au micro. Toutes les manifestations publiques -veillées, meetings, galas, innombrables à cette époque -comportent des vers et, surtout, se terminent toujours par des vers, récités ou chantés. Les haut-parleurs qui s'adressent aux soldats des tranchées ennemies, largement à portée de voix autour de Madrid, diffusent des poèmes en abondance et systématiquement. Le vers est partout, dans l'oreille et dans la voix : il se récite, se déclame. Il se chante aussi, et en toutes circonstances. Tout groupe ou corps se dote d'un patrimoine propre d'hymnes et de chansons, qui s'ajoute au patrimoine collectif déjà fort nourri. L'imprégnation est si intense que d’anciens soldats républicains seront capables, trente ans plus tard, de chanter des dizaines d'hymnes et -plus étonnant -de réciter des centaines de vers enfouis dans une mémoire pourtant cadenassée par le franquisme.

Cette participation populaire constitue certainement une des manifestations les plus éclatantes du phénomène culturel républicain, lié étroitement à la vie de la cité dans tous ses aspects, militaire, industriel, politique, etc. L'effervescence entretenue par la poésie suggère une communauté de consommateurs – auteurs - acteurs, et les effets doivent nécessairement se faire sentir dans le cours des événements. L'épopée se veut action, énergie qui soumet l'histoire à sa vision. Même les victimes des bombardements, les femmes, les enfants et les vieillards qui subissent les violences de la guerre, deviennent, sous l'impulsion du Romancero, des combattants à part entière. Dans la logique impérieuse de l'épopée, toutes les mères ont vocation à devenir des « mères Carrar » et tous les hommes des Antonio Coll, ce marin mort à Madrid le 10 novembre 1936, après

avoir, muni de simples grenades, immobilisé quatre chars, démythifiant ainsi, dans l'esprit des assiégés, l'invincibilité des chars de combat et la supériorité strictement militaire de l'ennemi :

« Si nos maris et nos frères - n'étaient pas des hommes, des vrais, - s'ils ne savaient pas combattre - pour nous délivrer des hyènes, - pour leur barrer le passage - nous, nous changerions nos corps :- nos yeux deviendraient des flammes, - nos faibles bras de l'acier, - nos seins durs comme l'airain, - comme des murs de granit. »

E. Onega Arredondo, Romance de la femme de Madrid

La ferveur populaire s'est essentiellement servie d'un instrument qui est le sien depuis des siècles, le romance, qui lui a permis, au gré des péripéties de l'histoire, de diffuser les chansons de geste ou de raconter des histoires, de parler de guerre ou d'amour. Le romance, qui s'est mis au service de tant de choses, a toujours gardé une inclination pour le récit et l'histoire, enraciné dans des traditions vivaces qui semblent propres à conforter l'avenir. Plus encore, il se révèle efficace et disponible parce qu'il est ancré d'une part dans les réflexes et automatisé d'autre part un rythme et une chaîne sonore confortables, à la portée de tous, sans discrimination culturelle ou sociale.

10) Le Romancero et les poètes contemporains

Si le Romancero se nourrit massivement de l'apport populaire, la part qui revient aux élites littéraires, quantitativement bien moins abondante, a revêtu une importance primordiale, par sa qualité, bien sûr, et par le rayonnement qu'elle a connu en son temps.

Contrairement au camp nationaliste, la République possède de solides noyaux d'intellectuels et d'artistes qui se sont mis immédiatement, publiquement, avec véhémence, au « service de la cause populaire ». Les plus mûrs d'entre eux, autour de Rafael Alberti et de Maria Teresa Leon, ont un passé de militants -poétiquement et politiquement -qui prend très vite la mesure des circonstances.

Quelques-uns, sous l'effet de l'exaltation, n'hésitent pas à s'enrôler dans les milices: Miguel Hernandez s'est ainsi retrouvé avec un fusil entre les mains pour la défense de Madrid. Mais c'est avec des organisations comme l' Alliance des Intellectuels Antifascistes que leur action va prendre toute son ampleur.

Madrid, grâce à ces noyaux de poètes et d'écrivains qui, pour la plupart, ne sont ni madrilènes ni même castillans, devient en quelques semaines le centre dynamique de la défense de la République par les armes du langage, de la littérature et, bien évidemment, de la poésie, mieux adaptée à l'urgence par sa nature et sa rapidité (d'écriture, d'impression, de diffusion).

La participation des élites, à Madrid, prend tout d'abord la forme d'une revue, El Mono Azul (le « bleu de travail », symbole de l'adhésion au mouvement populaire) qui, au moins dans sa première période, du 26 août 1936 à mai 1937, canalise toute l'activité débordante de l'Alliance : conférences, lectures publiques, campagnes de formation et d'information sur tous les domaines, éditions, etc. La poésie y tient un rôle moteur. Les deux pages centrales accueillent les vers des miliciens ou des poètes spontanés que la revue a sollicités: la moisson est tellement abondante (neuf cents poèmes reçus en quelques jours) qu'un recueil des trois cents meilleurs sera composé. La poésie, toujours sous les auspices presque exclusifs du romance en ce début de guerre, représente en quelque sorte la matérialisation de la « fraternité virile » entre écrivains  de métier et poètes populaires qui édifie nécessairement l’expression épique. Le Mono Azul diffuse également les oeuvres. de poètes connus: Rafael Alberti, José Bergamin, Miguel Hernândez, Antonio Machado et Pablo Neruda qui fait ici ses premières armes militantes. Beaucoup de ces poèmes connaissent un succès immédiat et retentissant : la radio les popularise avant qu'ils soient repris par d'autres revues, lus un peu partout au front ou dans les meetings :

« Madrid, que nul jamais ne dise, - que jamais nul n'écrive ou pense que dans le coeur de l'Espagne - le sang s'est transformé en neige [...] - Les hommes, comme des forteresses,  -avec des fronts comme des créneaux - avec des bras comme des murailles, - et des portes infranchissables.  -Quiconque prétend s'approcher - du coeur de l'Espagne; qu'il ose... »

Rafael Alberti

D'autres poèmes exaltent les héros et les humbles (deux concepts désormais liés dans l'épopée populaire moderne) ; d'autres encore cultivent une ironie corrosive et burlesque contre des généraux ennemis comme Mola ou des « personnages » comme le duc d'Albe dont le richissime palais madrilène a été entièrement déménagé, sous les bombes, par les miliciens, sauvant ainsi le patrimoine artistique qu'il recélait :

« Monsieur le Duc, Monsieur le Duc, - Monsieur le dernier des ducs d'Albe, - Duc du Couchant conviendrait mieux, - puisque sans aube et sans matin, - si ton aïeul a pris les Flandres, - tu n'as jamais rien pris du tout, - à part la poudre d'escampette, - vers le Portugal ou la France. »

Rafael Albert i, Le Dernier Duc d'Albe

 

« Pour le fils du grand Mulet, - dit Mola, tout tourna mal. - Comme il manquait de soldats,

- il en fit dans des soutanes. - De loin, le traître Franco - ne lui fait que des promesses : le prenant pour une Mule ,

 - il lui envoie des mulâtres. »

José Bergamin, Mola le Mulet

11) Evolution du Romancero entre 1936 et 1939

L'épopée emprunte de préférence les voies austères de l'emphase ou de l'imprécation, mais un trait sarcastique bien tourné peut avoir des effets toniques.

La phase dynamique de l'épopée, qui correspond précisément à cette première période du Mono Azul, prend, à partir de mai 1937, chez la plupart de ces leaders du mouvement artistique et intellectuel républicain, un caractère plus réfléchi, plus personnel, plus politique aussi dans la mesure où certains courants se font jour.

C'est d'autre part l'époque des voyages, des missions à l'étranger, de l'activité «diplomatique ». Pour compenser les échecs cuisants de la politique extérieure républicaine dont la farce de la Non-Intervention offre une illustration évidente, faire face à la défection de la majorité du corps diplomatique de métier qui, par réflexe de caste, se range aux côtés de Franco, c'est aux artistes et intellectuels de renom qu'incombe la mission de représenter l'Espagne dans le monde, de nouer tous les contacts utiles à l'image de la République ou de cristalliser la solidarité de l' art et de l' esprit. Il ne fait aucun doute que la République en guerre a joué à fond la carte culturelle propre à restituer ou à entretenir aux yeux du monde le crédit le plus convaincant et le plus rassurant: la culture, par ses oeuvres ët ses hommes les plus prestigieux, cautionnait officiellement la légitimité républicaine, et contrastait avec la faiblesse de la représentation nationaliste. L'évacuation vers le Levant, en novembre 1936, de tout ce que Madrid possédait de chercheurs, de professeurs, d'artistes, d'écrivains, trop âgés pour aider physiquement à la défense de la ville, prend place dans l'épopée, au même titre que la sauvegarde du patrimoine artistique. Ne restaient à Madrid que les combattants de la plume en mesure d'affronter les dangers quotidiens, plus que jamais étroitement unis aux masses populaires, elles aussi directement impliquées par la guerre, à quelque titre que ce soit.

12) Phase ascendante 1936-1937

À l'inverse, l'arrivée à Madrid du Congrès international pour la défense de la culture, malgré les conditions d'accueil précaires (toujours les bombardements, bien réels), représentait un hommage solennel à Madrid et au symbole qu'elle était devenue pour la défense des idéaux démocratiques du monde entier. Des dizaines de délégués de tous les continents, parmi lesquels des célébrités

 incontestées, ont ainsi partagé pendant quelques jours la vie des Madrilènes, ponctuée de discours, d'hymnes, d'explosions et, bien entendu, de poésies récitées par les gens les plus divers :

« La voix de la sagesse, - parmi les voix maudites - de la mitraille, sonne - comme des mots d'amour. »

Antonio Aparicio (poème lu aux congressistes)

Après l'élan de fraternité des premiers mois de guerre, sous les flonflons du romance, la poésie de la plupart des poètes de renom renoue avec des exigences plus formelles: l'adhésion à la Cause - qui n'a perdu ni son actualité ni sa majuscule -ambitionne un dépassement des contraintes de la circonstance, de la propagande, disent même certains, pour élaborer les formes et l'esthétique d'un art humaniste à la mesure de la nouvelle société dont la guerre doit accoucher. C'est le sens de l'entreprise culturelle et littéraire menée par une autre prestigieuse revue, Hora de Espana, d'une qualité -contenu et contenant -propre à représenter l'ambition artistique de l'élite républicaine. Cette poésie plus variée, plus élaborée, plus intime aussi, s'épanouit davantage à Valence et à Barcelone, deux capitales qui n'entretiennent pas avec l'épopée la même relation quasi charnelle, et grâce à des poètes qui, le plus souvent, ont quitté Madrid et ses obsessions quotidiennes, celles de certitudes menacées :

« Moins dure la pierre - sous l'élan constant du temps qui la pousse, - qui la transforme lentement en rose, - en racine plus occulte, - en plus haute montagne, - en débris sans destin, - peut-être, avec la branche, en faible voix de l'air, - s'incline ou se prononce - ou invisible dans sa forme lente tombe. »

Emilio Prados, Ville éternelle (Madrid 1937)

13) Phase du déclin : 1938-1939

 

À partir de juin-juillet 1937, la phase ascendante du dynamisme républicain a atteint son sommet: les stigmates de la défaite apparaissent déjà et vont se multiplier, surtout en 1938. Madrid n'échappe pas à ce lent déclin, mais la résistance y est plus physiquement actuelle qu'ailleurs, Ses habitants, tous ceux qui n'ont pas pu en partir faute de moyens, mais aussi tous ceux qui refusent de baisser les bras, continuent de vivre dans la tension, la peur, l'instinct de survie ou la rage de ne pas céder, Madrid reste la ville- symbole, la ville- martyre qui persiste à se voir et à s'offrir en modèle. Le souffle épique a parfois du mal à s'exprimer aussi massivement, mais il se maintient. Les romances, même moins nombreux, s'étalent encore dans la presse et animent les meetings: lorsque viennent les mois d'avril, de juillet ou de novembre, en 1937 et 1938, on assiste à des sursauts épiques avec des nostalgies d'anniversaires où l'épopée donne l'impression de regarder davantage en arrière et donc de se renier. Mais les commémorations de dates glorieuses instaurent aussi un patrimoine où l'épopée rebondit et se ressource. Au fur et à mesure de l'avancée des troupes franquistes, de la chute de pans entiers de territoire, Madrid semble se raidir dans ses misères et ses mythes, continue de nourrir le Romancero comme témoignage de la confiance en l'avenir, par la voix de ses soldats, de ses militants, de ses ouvriers, toujours en lutte :

« Madrid-; ton nom est écrit - en lettres rouges de feu, - hautes comme des montagnes, - sur la mer et sur les cieux : - pour servir d'exemple aux hommes, - pour que les peuples l'envient. »

Ce poème anonyme fut publié dans un périodique symboliquement intitulé Reconquista («Reconquête »), le 15 décembre 1938.

14) Epilogue : au-delà de la défaite

Une anecdote illustre la vigueur de l'épopée populaire, son acharnement à refuser l'évidence de la défaite. En janvier 1939, un avion arrose les positions ennemies autour de Madrid avec des tracts intitulés « L'Espagne aux Espagnols », des tracts en vers :

« Espagnols, écoutez, - paysans, journaliers, - rejoignez les ouvriers - et criez la vérité - à tous les Espagnols. - Allemands et Italiens - veulent nous voler la terre. - C'est pour cette raison, frères, - que nous sommes en guerre. »

En janvier 1939, l'aviation républicaine n'existe pour ainsi dire plus: sa participation aux opérations est dérisoire ou nulle, et les quelques appareils encore disponibles sont cloués au sol par les aviations allemande et italienne qui, elles, n'ont pas de difficultés d'approvisionnement. Engager un avion et un équipage pour « bombarder » l'ennemi avec des vers est significatif de la foi dans le langage, la foi dans la poésie (jusque dans le haut commandement), comme si, quand tout semble perdu, quelques vers « authentiques » avaient encore le pouvoir de convertir l'assiégeant. Geste dérisoire ? Certainement. L'épopée n'existe pas sans une forte dose d'ingénuité, mais cette illusion d'une communauté si profondément réconciliée avec ses idées et avec ses mots ne manque pas de grandeur.

L'épopée en viendrait-elle, paradoxalement, à rejoindre l'utopie ? Ce n'est pas impossible, mais si le sort de la guerre avait été différent, on aurait vraisemblablement admis le rôle prépondérant de ce souffle épique. En tout état de cause, c'est un des éléments qui permettent de comprendre comment l'Espagne républicaine a « tenu » si longtemps et comment elle conserve encore, soixante dix ans après, ses valeurs de modèle.

Dans aucun autre contexte antérieur, la poésie n’eut un rôle aussi éminent et aussi étendu. Par la suite, on ne peut sous estimer la place de la poésie dans les mouvements de résistances européens pendant la deuxième guerre mondiale, pensons au rôle de Paul Eluard, d’Aragon et de Vercors en France, vis-à-vis desquels un rapprochement avec le romancero espagnol est possible mais il n’est pas fondé quant à la densité et l’enracinement que l’on pouvait observer en Espagne républicaine. De la même façon, pensons au rôle d’Aimé Césaire en ce qui concerne la période de la décolonisation d’après guerre, à son concept d’armes miraculeuses dans son Discours sur le colonialisme, à la force messianique de Frantz Fanon dans les Damnés de la terre. Comment ne pas songer à Léopold Sédar Senghor et ses Chants d’ombre, ses Hosties noires, aux poètes malgaches Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabelmananjara et Flavien Ranaivo luttant poétiquement contre la colonisation française ;  à Breyten Breytenbach et Denis Brutus affrontant poétiquement le régime de l’apartheid ; à Nocky Djenadour, à Boubakar Boris Diop du Livre des ossements et Abdourahmar Wabin de La moisson des crânes témoignant poétiquement du génocide rwandais. Pour tous ces poètes engagés, l’arme miraculeuse de la poésie permit par la magie du verbe, d’affranchir des pays et des continents colonisés, de lutter contre la dictature, la barbarie et le génocide. Cependant, à aucun moment, ces phénomènes historiques et originaux, n’atteignirent la dimension généralisée du Romancero espagnol dans son intensité historique et dans sa diffusion, dans la quantité de créateurs, dans ses dimensions épiques qui transcendèrent la lutte de l’Espagne républicaine. Nous ne saurions envisager la réduction du romancero à n’être qu’une sorte de propagande révolutionnaire, propre à une période historique nourrie d’exaltation militante. Le Romancero reste la mémoire de la geste républicaine espagnole enfouie sous le lit de la dictature franquiste et celui de la transition démocratique qui lui a succédé.

 15) Table des matières

Poésie ou propagande : Le Romancero au service de la République espagnole, 1936-1939 : Hugues HENRI 1

1) Introduction. 1

2) Nature offensive  du Romancero. 1

3) L’âge d’or du Romancero. 1

4) Madrid : cœur du Romancero. 2

6) Nature populaire du Romancero. 5

7) Le Romancero : arme collective. 6

8) Le romancero : ciment de l’identité républicaine. 7

9) Le romancero : souffle épique de la République. 8

10) Le Romancero et les poètes contemporains. 9

11) Evolution du Romancero entre 1936 et 1939. 11

12) Phase ascendante 1936-1967. 11

13) Phase du déclin : 1938-1939. 12

14) Epilogue : au-delà de la défaite. 13

15) Table des matières. 14

 

 

 

 

 

 


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