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« ANARKIA BOLADONA : ANARTISTE FEMINISTE DU STREET ART BRESILIEN
par Hugues HENRI
Anarkia Boladona : graffeuse féministe post anthropophage ?
« L’anartiste » est un néologisme que j’ai inventé pour définir des artistes dont l’art est d’abord d’attitude et d’engagement et qui développent une posture radicale vis à vis d’un système de valeurs dominantes, à un moment donné d’une époque, d’une société et de ses institutions dont celles relevant du marché de l’art. Ces artistes luttent contre la domination sous toutes ses formes et s’inspirent à l’origine du fameux Discours de la servitude volontaire de La Boétie, recueilli par le manuscrit de Henri de Mesme, source de beaucoup d’exégèses, mais référence première du mouvement libertaire, après viendront Proudhon et Bakounine, etc. Le paradoxe de La Boétie est d’affirmer que la « servitude est contre-nature » mais en même temps d’affirmer le « devenir nature de la servitude comme coutume antinaturelle ». Ainsi, La Boétie désigne comme dénaturation ce « point aveugle, l’alliance paradoxale et permanente entre servitude volontaire et domination » selon Olivier Remaud. La Boétie nous avertit que « la servitude volontaire déborde la domination » : elle demeure un « « mystère » qu’aucune « idée vraie ne peut annuler ». Quoiqu’il en soit, La Boétie reste prophétique quand il nous somme de ne jamais nous soumettre, « sous la forme exacerbée du « renoncement à soi », qui caractériserait en chacun la vie tyrannique. En ce qui concerne Anarkia Boladona, son combat est d’abord et exclusivement celui d’une femme artiste qui refuse la condition feminine telle que le patriarcat judéo-chrétien l’impose à son pays, le Brésil, premier pays catholique du monde. Pour ce faire, Anarkia Boladona a choisi l’art des rues, le Street Art.
Au départ, cette pratique anartistique se développa aux USA, à travers le besoin d’expression des marginaux des minorités ethniques, qui voulaient ainsi, à l’image de Jean-Michel Basquiat et de Keith Harring, dans le Bronx à New York, à la fin des années 1970, s’approprier leurs territoires dans leur villes, en y apposant leurs marques visuelles. C’est un art transgressif, héritier du Dadaïsme, du Situationnisme dans leur essence subversive. Cette démarche atypique et illégale est motivée par l’idée de l’appropriation sauvage de supports urbains, façades, palissades, murs, piles et tabliers de ponts, de viaducs, ruines des friches industrielles, cabines et parois des wagons des transports en commun, quels que soient l’échelle du lieu, la configuation spatiale du support, les risques encourus pour les marquer. Cette pratique illicite se veut performance incontrôlée et incontrôlable. Par rapport aux normes sociales, au système de répression à travers ses lois et ses interdits, le Street Art relève de la désobéissance civile, de la prise de risques délibérés et assumés, comme faisant partie de la posture de l’anartiste. L’insolence, l’audace, la difficulté d’accès au lieu servant de support d’inscription du graffe sont autant de qualités et d’exigences de l’anartiste. Il lui faut s’extraire du commun, du banal, de la résignation à la servitude. L’arrestation de l’anartiste par les forces de l’ordre chargées de « surveiller et de punir » selon Michel Foucault, fait partie de cette pratique subversive, elle est même souhaitée par l’Outlaw, le Hors-la-loi, prêt à cette éventualité. Pour lui, le procès sera l’occasion de transformer le tribunal en tribune des exclus, dénonçant les barrières sociales, les censures de l’expression des minorités.
Bien que le Street Art soit en train d’être institutionnalisé, il n’est pas vraiment récupérable par le marché de l’art. Par ailleurs, en tant qu’art d’attitude, il prolonge la modernité à travers ses remises en cause des systèmes de valeurs établis, et cette dimension critique répond en partie au souhait de Jürgen Habermas de « poursuivre et d’achever la modernité » en tant qu’esthétique de la liberté.
Pichação, le mouvement brésilien très controversé des arts de la rue et des graffiti, originaire de São Paulo, a été initialement conçu comme un cri de guerre du Brésil déshérité, pays aux injustices sociales et ethniques abyssales. Il était originellement constitué exclusivement d’hommes, mais grâce à Pamela Castro alias Anarkia Boladona, et d’une poignée d’autres femmes, depuis une vingtaine d’années, le Pichação a évolué dans le sens d’une plus grande mixité et une nouvelle génération de femmes graffitistes et féministes a émergé.
Anarkia Boladona (littéralement: Anarchie fâchée) de son vrai nom: Panmelo Castro, est une jeune street-artist féministe née en 1982. Née et élevée dans la banlieue pauvre de Rio, elle a digéré les pratiques occidentales du Street-Art et du graffiti pour se les approprier dans le contexte machiste brésilien, à travers la réalisation de graffes et de muraux dénonçant les crimes sexistes et les mauvais traitements infligés aux filles et aux femmes brésiliennes. Tout commence dans les rues de sa ville, où Panmela, diplômée de l’école des Beaux-Arts, devient une “pichadora” (artiste de rues), elle raconte :
« J'ai commencé le graffiti de rue en 2005, mais avant j'étais un pixadora. En réalité, j'ai flirté avec le graffiti pendant 5 ans avant. Pixação signifie écrire votre nom avec la peinture en aérosol sur un mur, mais cela a pris ici une autre signification, comme une culture autonome. Ici il ya cette écriture des noms aussi haut et aussi grand que possible sur les bâtiments associée à des séquences, ainsi pixação a pris ses propres caractéristiques. J’ai commencé à pixar avec une amie de l’école. Un pixador est une personne normale - ils pourraient être pompiers, policiers ou enseignants. Ce sont des gens normaux, mais au lieu d'aller danser ou jouer au football, ils vont devenir Pixadores, c'est leur loisir ... juste que c'est illégal. L'adrénaline que quelqu'un pourrait obtenir par le motocross ou le football pourrait être la même que celle que quelqu'un obtient en faisant quelque chose d'illégal qui se trouve être l'écriture de son nom sur un mur ».
Pourtant, elle va interrompre sa démarche de Pixadora, pour se ranger, étudier et fonder une famille, tout en restant profondemment marquée par cette pratique :
« Je me suis arrêté d’être une pixação en 2002. Ma carrière n'a pas été très longue, mais j'ai toujours vécu parmi elle, car elle génère un cercle d'amis que vous ne pouvez pas quitter tout de suite. Je pense que c'est une des raisons pour faire partie du pixação: pour être quelqu'un, quelque part, il faut être membre d'un groupe. Je me suis arrêtée parce que je me suis mariée et suis devenu une femme au foyer quand j'avais 21 ans, et je n'ai recommencé à refaire des graffitis qu’après m’être séparé de mon mari. Je n'allais pas redevenir pixação, je travaillais et l’étudiais, j'avais une maison et il n'y avait pas moyen d’aller recommencer à courir, à fuir la police ou encore à se faire tirer dessus. Au moment d'être un pixadora, c’était difficile parce qu'il n'y avait pas de filles et les mecs ont toujours pensé que nous ne serions pas en mesure de suivre, si je devais travailler pour gagner ma place. Avec le graffiti, même si les garçons étaient plus ouverts, c'est toujours la même chose, j'ai du gagner ma place. Aujourd'hui, n'importe quelle fille peut y participer parce que nous avons déjà conquis le terrain pour elles. »
C’est cette prise de conscience de la situation des filles et des femmes dans la société patriarcale brésilienne qui va emmener progressivement Anarkia Boladona à évoluer vers une radicalisation qui va associer le graffiti et des convictions féministes de plus en plus affirmées et affichées dans sa pratique :
« J'ai toujours été « anarkia » depuis que j'ai commencé avec mon premier pixação. La première chose que j'ai jamais écrit était le « A » punk encerclé, le « A » pour anarchie, et puis j'ai commencé à styliser et il est devenu mon logo. Je sais comment faire beaucoup de projections à grande échelle, quand j'ai commencé à réaliser des graffiti, j'ai commencé à faire des muraux et des Jet-UPS dans la rue, puis j'ai commencé à signer avec des lettres « anarkia », puis j'ai écrit « Anark », et maintenant J'écris « Kia ».
Je peins toujours dans la rue, j'ai mes taches, et de temps en temps j'y vais et je me renouvelle : dans la région de Leopoldina il ya beaucoup de murs qui sont les miens. J'ai déjà discuté avec presque tout le monde agissant dans le graffiti, mais nous sommes tous amis maintenant. Une fois, j'ai combattu avec une fille pixação et il y avait un garçon graffitiste avec qui je voulais me battre dans le passé, mais quand j'ai essayé les gens ne m'ont jamais laissé faire. Maintenant, nous sommes amis. J'ai appris à respecter les différences des autres au fil des ans.
Grâce au graffiti que je peux dire ce que je pense et m'exprimer avec tout le monde sans distinction de race, de sexe ou de classe sociale, il est là pour que tout le monde le voit. Je suis un diplômé de peinture et j'ai étudié le dessin depuis que j'ai neuf ans. J'ai commencé à intégrer le thème des femmes en peinture quand j'ai commencé à devenir féministe. »
C’est cette alliance de la Pixadora et du féminisme qui fait la spécificité d’Anarkia Boladona et comme telles, ses pratiques ressortent bien d’une militance féministe, d’autant plus qu’elle les articule à un effort collectif qui n’est pas anodin, par la création de réseaux de femmes s’adonnant elles aussi au Street-art féministe. Pamela Castro déclare:
«J'ai commencé comme pichadora. Mon travail aujourd'hui, avec le mouvement féministe et la peinture dans la rue, est toujours influencé par les leçons que j'ai apprises au cours de cette période. Je ne ferais pas ce que je fais aujourd'hui si je n'avais pas été dans pichação. "
Sa pratique en tant que pichadora a non seulement influencé son style de peinture, mais, peut-être plus important encore, a créé une mentalité énergique et volontariste habitée par des convictions qui ont jeté les bases de sa vaste implication dans le mouvement féministe.
« Je veux changer l'esprit des femmes à propos de leurs capacités, de notre place dans le monde. Cette idée s’est formée alors que je travaillais avec le mouvement pichação. Il ya une notion erronée que les femmes ne devraient pas faire certaines des choses que les hommes font. Par exemple, certaines personnes ne sont pas prêts à accepter qu’une femme réalise un pichação à l'échelle d'un bâtiment. Pour moi, cela n'avait aucun sens. Les femmes peuvent être ce qu'elles veulent. »
Ces réflexions conduisirent Pamela Castro à développer le Rede Nami - Réseau féministe de l'art urbain, une organisation qui utilise le graffiti pour promouvoir les droits des femmes. Le groupe a attiré l'attention du monde féministe et a gagné le respect. Pamela Castro a beaucoup gagné en notoriété auprès des organisations internationales. Pamela Castro a été nommé par Newsweek, aux côtés de la présidente du Brésil, l'ex-guérillera Dilma Rousseff, d’Hillary Clinton, ex secrétaire d’état US et de Lady Gaga comme l’une des 150 femmes qui secouent le monde patriarcal. En Mars 2012, Panmela Castro a reçu le prix Diane Von Furstemberg Award "People's Voice", accordé aux femmes courageuses qui luttent pour le changement social, elle était l'une des cinq lauréates (y compris Oprah Gail Winfrey) à recevoir le prix annuel en 2012.
1-Démarche féministe militante
Défendre la femme sur les murs:
Considérée aujourd'hui comme la reine du graffiti brésilien, Anarkia Boladona a reçu plusieurs prix internationaux pour des oeuvres réalisées dans les rues sur les murs d’une vingtaine de villes comme Toronto, Berlin, Istanbul, Johannesbourg, Washington, New York, Lisbonne, Bogota, ou Prague. Vendredi 8 mars 2012, Journée internationale de la Femme, elle participa à une table ronde au siège de l'ONU, à New York, sur la violence domestique. Peint sur un pan de mur, à deux pas du secrétariat à la Condition Féminine au centre de Rio de Janeiro, le visage coloré d'une femme aux lèvres pulpeuses qui verse des larmes de sang attire l'oeil: dans sa chevelure, les mots « Dénonce-le ! ». Anarkia Boladona (littéralement "Anarchie fâchée"), auteur de l'œuvre, déclare à l'AFP:
« Tous les jours, de nombreuses femmes meurent victimes de la violence domestique dans le monde ». Anarkia ne compte plus les graffitis aux couleurs vives qu'elle a réalisés de par le monde, mais tous : « sont destinés à faire prendre conscience aux femmes qu'elles ne sont pas la propriété de l'homme »,
Pour combattre collectivement le sexisme dans les rues des cités, elle a crée en 2010, le réseau Rede Nami composé d'artistes graffeuses féministes brésiliennes. « On se sert de l'art comme d'une arme pacifique et d'un instrument de transformation culturelle pour lutter contre le machisme », ajoute-elle. Comme quoi, la notoriété n’a pas modifié la démarche engagée d’Anarkia Boladona qui s’en sert pour la mettre au service de la cause féministe. Le réseau Rede Nami a contribué à forger un chemin spécifique pour l'émancipation des femmes des quartiers déshérités des favelas. Il fournit une direction et un objectif clair, à travers des modalités d’actions collectives de lutte continue. La participation de Castro à diverses activités (y compris la « Slut Walk » à venir, destinée à sensibiliser le public contre les préjugés dont on accable les victimes de viol, le 26 mai 2013 à Copacabana) démontre l'engagement de l'artiste pour faire vivre une forme différente d’action collective dans le mouvement féministe.
Le travail de rue de Panmela Castro déplace ce programme de Rio vers d’autres destinations dans le monde : «Je suis en voyage à l'étranger plus souvent ces temps-ci, pour la cause féministe, je vais partout dans le monde." Le travail de rue de Panmela Castro est axé exclusivement sur la condition féminine dont elle dénonce toutes les situations et atteintes à travers des thèmes particuliers (par exemple, le viol, les violences domestiques sexistes, le droit à l'avortement, la réduction en esclavage). Le résultat visuel est aussi puissant qu'il est beau, provoquant à la fois l’admiration et la réflexion chez l'observateur et le passant.
Panmela Castro est un modèle et une source d'inspiration pour les arts de la rue et le mouvement féministe au Brésil. Sa contribution s'adresse davantage à des changements sociaux positifs qui peuvent être obtenus grâce à l'art de la rue et à ses effets sur le public.
La libération de la femme par l’art de la rue :
Née et élevée dans la banlieue pauvre de Rio, Panmela Castro alias Anarkia Boladona raconte avoir reçu "une éducation rigide et conservatrice" et s'être affranchie du carcan familial "avec un père ignorant et machiste" en taguant, à l'adolescence, le mot "anarchie" sur les murs de Rio: « A l'époque j'étais rebelle et souvent fâchée d'où mon surnom "boladona" », explique-t-elle, se disant très « zen » aujourd'hui. Cette jeune brésilienne de 31 ans, fait partie, comme elle le souligne elle-même, d’une “nouvelle génération de féministes” :
« Être une féministes c’est être une femme politisé, consciente de ses droits et qui se bat pour la reconnaissance de ses droits et de l'égalité culturelle parce que même si nous sommes égaux dans notre constitution, nous n'avons pas réussi à conquérir cette égalité culturellement parlant et dans nos vies. Mais nous sommes sur notre chemin, et le processus se déroule bien. Cependant, il ya encore beaucoup de choses à propos de la femme, comme d'être une femme au foyer ; certes, nous pouvons travailler, mais nous avons encore la responsabilité totale pour les enfants, car il n'y a pas beaucoup de partage des responsabilités avec le père, et puis il ya la triple journée de travail, d'étude, à la maison / enfants. Nous gagnons toujours moins que les hommes et je pense que cette inégalité culturelle apparaît beaucoup dans la thématique de la sexualité, et c'est pourquoi je l'utilise dans mon travail, parce qu'il ya des règles non écrites qui disent que les femmes ne peuvent pas se comporter d'une certaine façon, mais que les hommes le peuvent . »
Sensibilisée à la question de la place des femmes dans la société brésilienne, elle décide alors d’utiliser son art pour s’engager et dénoncer la condition féminine et le sexisme. Elle devient rapidement de plus en plus connue et des grandes villes telles que Paris, New York, Istanbul ou Prague, l’invitent à venir peindre sur leurs murs. Ses thèmes de prédilection sont toujours les mêmes : Panmela appelle à lutter contre les violences faites aux femmes, à favoriser l’égalité des droits, notamment pour ce qui est du travail, de l’accès à la culture et à l’éducation, de la liberté sexuelle… Tout en dénonçant le sexisme, Anarkia laisse une importante place au coté fantastique de ces personnages. Ses messages visuels sont délivrés à travers un univers féérique avec de nombreuses références à la mythologie qui lui est très particulier, par rapport aux autres artistes des rues. Anarkia Boladona est la fondatrice et l’âme du Rede Nami – réseau féministe d’art urbain, qui soutient les associations de femmes des différentes communautés de Rio de Janeiro. En 2011, plus de mille femmes ont participé à ces ateliers qui mêlent prise de parole et discipline artistique. Pour Panmela, l’enjeu essentiel est la libération de la parole et de la conscience des femmes à travers ces ateliers :
« il ne s’agit pas seulement de mettre de la peinture sur un mur. C’est une façon de briser les stéréotypes culturels, de faire réfléchir »[i].
La dimension essentielle de l’art de la rue est celle du don, de l’offrande à la cité, à la collectivité. Le graffiti féministe d’Anarkia Boladona est un cadeau visuel, véhiculant un message destiné à faire évoluer le statu quo machiste et à devenir un outil de libération des femmes.
2-Démarche anthropophage féministe :
Anarkia Boladona explique son itinéraire qui la conduisit à devenir une artiste des rues : « J'ai fait les Beaux Arts, mais ça me semblait factice; trop de règles. C'est dans la rue, avec les graffitis, que j'ai trouvé ma liberté. J'aime le côté éphémère de l'oeuvre. Je choisis le mur, je lui livre mon dessin avec mes personnages et je le laisse aux autres. La rue décide, elle interagit », cette notion d’interaction la situe dans cette posture spécifique des arts de la rue, mais aussi dans cette relation à l’anthropophagie des femmes artistes brésiliennes de la génération précédente. Lygia Pape et Lygia Clark ont digéré l’art concret qu’elles trouvaient trop mécaniste et déhumanisé au profit d’une recherche de participation active du public étroitement associé à leurs performances et propositions sensorielles dans lesquelles leurs revendications féministes étaient activées. Lygia Clark fut sans doute l’anartiste anthropophage féministe la plus engagée et elle déclarait à ce propos :
« L’œuvre consiste dans l’acte de faire l’œuvre même ; vous et elle, vous devenez totalement indissociables »[ii]. L’objectif du don de l’œuvre au spectateur ne consiste pas seulement dans son intégration au Tout, d’autres dimensions en découlent : premièrement, le spectateur devenu acteur est « conscient des gestes et des actes qu’il fait, même les plus banals »[iii]. Deuxièmement, le spectateur acteur se redécouvre et éprouve une expérience sensorielle, à travers une appréhension phénoménologique de sa perception, tactile et visuelle. Enfin, il rompt avec la parcellarisation du « travail de plus en plus mécanisé »[iv]
de l’homme contemporain. Le contenu subversif de cette relation à l’œuvre réside dans cette remise en cause de la division du travail à travers l’expérience et l’acte de faire. Il y a une volonté libératrice qui émerge à ce stade chez Lygia Clark, qui vise à la désaliénation de ses semblables, ce qui la conduira à se rapprocher de l’art-thérapie et de l’antipsychiatrie. Cette volonté émancipatrice relève de la Relation selon Edouard Glissant :
« Qui n’est ni faiblesse ni maladie de l’équilibre, mais un accord réalisé avec des rythmes que nous découvrons dans l’entour. […]. La puissance des imaginaires est l’utopie en chaque jour, elle est réaliste quand elle préfigure ce qui permettra pendant longtemps, d’accompagner les actions qui ne tremblent pas »[v].
L’autre dimension subversive qui est loin d’être négligeable, c’est celle de la remise en question radicale du marché de l’art, puisque l’œuvre est donnée aux spectateurs-acteurs, chez Lygia Clark, aux spectatrices passantes, chez Anarkia Boladona, empêchant la marchandisation de l’art et l’œuvre comme valeur refuge ou valeur spéculative qui en découlent.
A Rio, Anarkia Boladona a organisé une grande exposition de rue à Barra da Tijuca (zone ouest) et les activistes du réseau Nami ont réalisé ce 8 mars 2013 une grande fresque sur le mur d'une école. Avec son réseau Nami, Anarkia Boladona travaille "in situ" dans des dizaines de favelas de Rio « pour ouvrir les yeux des femmes sur leurs droits ». Pour elle, le premier pas consiste à « dénoncer les violences dont on est victime, et pas seulement les violences physiques mais psychologiques aussi ». C'est la raison pour laquelle, elle ajoute souvent sur ses graffitis : « Appelez le 180 ! », le numéro de téléphone d'aide aux femmes victimes de violence domestique au Brésil. Pour parvenir à dénoncer son agresseur, il faut déjà que la femme se libère et c'est un long chemin à parcourir, selon Anarkia qui avec son réseau Nami, enseigne aux femmes leurs droits par le biais de petites pièces de théâtre. Après, elles les invite à s'exprimer avec les bombes de peinture sur les murs de la favela.
L’anthropophagie en tant que telle n’a pas été jusqu’ici revendiquée officiellement par Anarkia Boladona, mais il n’en reste pas moins que sa démarche s’apparente par beaucoup d’aspects non anecdotiques à celles de ses homologues artistes femmes féministes brésiliennes. Son appropriation du Street-Art s’apparente à nombre de démarches anthropophages antérieures et contemporaines. Le refus pour cette ancienne diplomée des Beaux-Arts de Rio de Janeiro d’entrer dans le marché de l’art, d’y conclure un compromis quelconque relève bien de cette démarche rebelle propre aussi bien à Lygia Clark qu’à Anna-Maria Maiolino ou à plus forte raison à Lygia Pape. Le refus d’Anarkia Boladona d’accepter d’une manière ou d’une autre la distinction art majeur/art mineur en est une autre preuve. Son engagement féministe, ses prises de risques initiaux, sa capacité à entraîner des réseaux dans sa lutte anti-sexiste, tout cela fait qu’Anarkia a bien sa place dans l’anthropophagie féministe brésilienne, même si elle ne revendique pas ouvertement son appartenance à cette esthétique.
Anarkia Boladona semble ainsi prolonger l’anthropophagie féministe de la génération précédente, celle de Lygia Clark qui s’appropria le Body Art, à travers ses Propositions sensorielles qui anticipaient dès les années 1960 sur l’art thérapie, au service d’une démarche résolument féministe de libération de la femme. Celle aussi de Lygia Pape, qui se définissait elle-même comme féministe et anarchiste dans ses appropriations anthropophages du cinéma novo, du cinéma expérimental et de la vidéo. Celle d’Anna-Maria Maiolino, qui rejoignit les 2 premières dans ses appropriations anthropophages de la performance, du livre d’artiste, de la vidéo et des installations proliférantes, qui elles aussi questionnent la condition féminine. Plus jeune, faisant le pont entre la génération anthropophage féministe des années 1960 et Anarkia Boladona, Adriana Varejão rétablit clairement sa filiation avec l’anthropophagie féministe initiale de Tarsila do Amaral. Anarkia Boladona se signale ainsi par son engagement féministe et sa démarche post anthropophage.


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